Accueil
 
 
 
 

Portugal : quelle convergence à gauche pour une alternative de progrès social et démocratique ?

Le 26 novembre 2015, l’entrée en fonction du gouvernement socialiste d’Antonio Costa, rendue possible par un accord entre le Parti socialiste, le Parti communiste portugais et le Bloc de gauche, consommait la défaite électorale de la droite portugaise lors des élections du 4 octobre.

Quelles sont les circonstances politiques, inédites, qui ont conduit aujourd’hui le Parti socialiste ‒ pour la première fois dans le contexte politique portugais de ces 40 dernières années – à accepter de former un gouvernement minoritaire sur la base d’un accord lui permettant de s’appuyer sur une majorité constituée au Parlement avec le PCP et le Bloc de gauche ?

L'ampleur de la crise économique et sociale européenne

Celles-ci sont d’abord liées au processus d’intégration du Portugal à l’UE, qui a conduit progressivement à un appauvrissement considérable du Portugal dans la CEE d’abord, puis dans l’UE.

Mais depuis le déclenchement de la crise économique qui submerge l’économie mondiale à partir de 2007, l’UE a été particulièrement secouée par les effets de cette crise, conséquence des choix ultralibéraux qui ont imposé aux populations une super austérité et un recul massif des droits sociaux, à travers notamment l’explosion des dettes publiques et la mise en place de nouveaux dispositifs institutionnels inscrits dans le marbre des traités européens. Dès mars 2011 avec le « Pacte pour l’euro », la « gouvernance européenne » imposait aux peuples européens et d’abord à ceux de la zone euro, une purge sociale inconnue depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Depuis il y a eu le Pacte budgétaire européen, signé le 2 mars 2012 et entré en application le 1er janvier 2013. Celui-ci avait pour but :

‒ de pérenniser l’équilibre budgétaire dans les constitutions nationales (la fameuse règle d’or) ou dans des lois équivalentes en imposant des sanctions quasi automatiques pour les États hors norme en matière de déficit ;

‒ d’instaurer un « mécanisme européen de stabilité » qui oblige les pays demandeurs d’une aide à des conditions encore plus draconiennes.

La mise en œuvre de cette politique s’est traduite par la multiplication de plans d’austérité de plus en plus drastiques, en concomitance avec un démantèlement des systèmes sociaux, en premier lieu dans les pays dits « périphériques » comme la Grèce, le Portugal, l’Espagne ou l’Irlande ; avec à la clé une véritable spirale de récession économique et de régression sociale.

Partout, l’enfoncement des dépenses publiques et sociales a aiguisé la récession, aggravé la crise des dettes publiques.

Partout se sont succédé ultimatums, chantages, mises en tutelle des pays les plus fragilisés par l’UE et le FMI.

Dès le 24 mars 2012, le Président de la BCE, Mario Draghi, déclarait au Wall Street Journal que le « modèle social européen était mort ». Et pour John Monks, qui était alors le secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats : « on était en train de réduire les États membres de l’UE à un statut quasi colonial ».

Le contexte politique portugais

Le gouvernement minoritaire socialiste de José Socrates, issu des élections de septembre 2009, appuyé au Parlement par la droite (Parti social-démocrate et Centre démocratique et social) met en œuvre trois plans d’austérité successifs se pliant ainsi aux exigences de l’UE : baisse des salaires dans la Fonction publique, coupes dans les aides sociales, l’éducation, la santé ; hausse de la TVA ; réductions des aides à l’emploi alors que le taux de chômage est à 13 %, que le nombre de smicards a augmenté de 4 % à 9,2 % en quatre ans et qu’au moins 20 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Au mois de mars 2011, alors que le Conseil européen prenait, dans le cadre du Pacte pour l’euro, des décisions d’une extrême gravité pour les peuples européens, le gouvernement socialiste, tout comme l’opposition de droite, acceptaient un plan d’intervention de l’UE et du FMI à hauteur de 78 millions d’euros conditionné par un programme d’ajustement alliant de nouvelles réformes structurelles impliquant des coupes supplémentaires dans les salaires et la protection sociale et la poursuite des privatisations dans le secteur public. Le 23 mars, José Socrates était néanmoins contraint à la démission désavoué par le rejet au Parlement (PCP, Bloc de gauche et droite) du nouveau plan de rigueur.

Le PS et la droite se renvoient la responsabilité du déclenchement de la crise et de nouvelles élections sont convoquées.

Droite et PS sont néanmoins d’accord pour accepter les conditions imposées par l’UE et l’intervention de la troïka. Les tentatives pour envisager la constitution d’une coalition PS-droite échouent.

Lors de ces élections du 5 juin 2011, la droite (PSD, CDS) l’emporte très largement après six années de gouvernement socialiste.

Le PS est très lourdement sanctionné et tombe pratiquement à son plus bas niveau historique.

La CDU (PCP et parti écologiste-les Verts) en légère progression conserve ses positions.

Le Bloc de gauche recule très nettement en raison de ses divisions internes qui l’ont notamment conduit à soutenir un candidat socialiste à l’élection présidentielle.

Pendant les quatre années que durera la législature, la droite, qui s’était engagée durant la campagne électorale à aller bien au-delà des exigences de la troïka ; applique une politique d’une brutalité inouïe : nouvelles coupes budgétaires (santé, éducation), parfois invalidées par la Cour institutionnelle ; poursuite des privatisations ; dérégulation du marché du travail.

Mais, plus encore que dans la période précédente, le gouvernement de droite est confronté à d’importantes mobilisations populaires : quatre grèves générales en deux ans à l’appel notamment de la CGTP-IN. Ces mobilisations prennent aussi des formes nouvelles : au mois de mars et de septembre 2012, des centaines de milliers de personnes défilent dans tout le pays à partir d’un appel lancé sur les réseaux sociaux avec le mot d’ordre « que la troïka aille se faire voir ». « Des liens se resserrent entre ce mouvement et les syndicats, bien que les différences politiques demeurent importantes » (Jean-Marie Pernot, Raquel Rego, Chronique internationale de l’IRES, décembre 2014).

Le pouvoir de droite, très en difficulté, persiste dans ses choix ; d’autant plus que la troïka ne lâche rien et incite le gouvernement à maintenir le rythme des réformes.

Les forces progressistes, la CGTP, demandent la fin de la politique d’austérité et des élections anticipées. Le Parti socialiste commence à contester les effets de cette politique sans remettre en cause ses fondements à savoir les politiques imposées depuis Bruxelles.

Au total, à la veille des élections de 2015, le bilan du gouvernement de droite est calamiteux.

Certes Passos Coelho se vante d’avoir sorti le pays du mécanisme de « sauvetage » imposé par l’UE. Mais à quel prix ? Au total le mémorandum s’est traduit par un transfert massif des revenus du travail vers le capital (baisse des salaires, restriction à l’accès et réduction des prestations sociales)1.

Les élections du 4 octobre 2015

Malgré ce bilan catastrophique et cette cure d’austérité sans précédent imposée au peuple portugais, la coalition de droite l’emporte avec 38,8 % mais subit un net recul et perd 12 % sur 2011. Elle est nettement minoritaire en sièges au Parlement.

Le Parti socialiste progresse certes (32,4 % contre 28,04 %), mais il est loin d’atteindre son objectif de battre la droite et de constituer ‒ à lui seul ‒ une alternative de changement.

Le Bloc de gauche double son score (10,2 % contre 5,17 %) et la CDU progresse légèrement avec 8,3 % contre 7,9 %. La gauche est majoritaire au Parlement : 121 sièges sur 225.

Le président de la république Cavaco Silva (PSD) préfère alors demander à la droite de former un gouvernement ne disposant pas de majorité au Parlement. C’est une tactique de court terme qui ne peut aboutir que s’il n’y a pas de possibilité pour la gauche de constituer une majorité alternative possible au Parlement.

Or, les négociations à gauche sont difficiles pour établir les conditions d’une alternative de changement avec un gouvernement de toute la gauche.

Certes les bases potentielles d’une véritable « dynamique de changement » ont été confortées par une gauche d’alternative et de transformation sociale à près de 20 % et une gauche qui dans son ensemble est majoritaire au Parlement et dans le pays. Le PCP tout comme le Bloc de gauche ont dit leur disponibilité pour définir avec le PS les conditions d’un accord.

Mais chacun des partis de gauche met des « lignes rouges » à une telle possibilité.

Les propositions du PS, qu’il a portées pendant la campagne, d’un infléchissement possible des politiques d’austérité, mais tout en respectant les objectifs contraignants sur le déficit imposés par le cadre budgétaire sous surveillance de l’UE, ne permettent pas, dans un premier temps, de trouver un accord entre les trois partis.

La discussion sur le projet de budget, qui doit être envoyé à Bruxelles, va être le premier moment fort de cette contradiction à laquelle est confronté le PS qui a dit « qu’il voulait tourner la page de l’austérité et que cela n’était pas compatible avec les propositions de la droite de rigueur budgétaire ».

Le président Cavaco Silva rejette, lui, d’emblée l’alternative de gouvernement que lui propose Antonio Costa sur la base d’un gouvernement d’initiative socialiste, soutenu par un accord garantissant une majorité parlementaire avec le PCP et le Bloc de gauche.

Cavaco Silva justifie son opposition à un accord de ce type, en déclarant : « Jamais depuis 40 ans de démocratie les gouvernements au Portugal n’ont dépendu du soutien de forces politiques anti-européennes […] qui défendent l’abrogation du traité de Lisbonne, du traité budgétaire, du pacte de stabilité et de croissance, le démantèlement de l’Union économique et monétaire, voire la sortie du Portugal de la zone euro, de même que la dissolution de l’OTAN. »

Cavaco Silva reconnaît néanmoins que le dernier mot appartient à l’Assemblée de la République. Il incite donc les députés nouvellement élus à décider « en conscience » si le gouvernement minoritaire de droite qu’il avait désigné, peut continuer sa route ou si ‒ nouveau chantage vis-à-vis du PS ‒ ils prenaient le risque de le censurer.

Le 10 novembre, la droite subissait une nouvelle défaite, cette fois-ci au Parlement. Son programme était rejeté par un vote de censure des trois partis PS, PCP et Bloc de gauche rassemblés.

Le même jour, les accords (pour ce qui le concerne, le PCP parle d’une « position commune » entre le PS et le PCP), comme entre le PS et le Bloc de gauche et entre le PS et les Verts (associés au PCP dans la CDU), sont signés et rendus publics (le comité central du PCP avait avalisé l’accord par un vote unanime).

Pour le PCP, des points « non négociables » font partie de la « position commune », comme celui de l’affirmation de l’indépendance et de l’identité du PCP et le respecr de la souveraineté du pays (refus du cadre contraignant imposé par l’UE).

Pour le PCP et le Bloc de gauche, le soutien au Parlement à un gouvernement minoritaire du PS repose sur l’engagement concordé en commun avec le PS pour que le gouvernement « puisse assurer une réponse rapide aux aspirations légitimes du peuple portugais ». Au total, ce sont plus de 70 mesures qui sont détaillées dans les accords séparés signés entre le PCP, les Verts, le Bloc de gauche et le Parti socialiste parmi lesquelles :

‒ l’inversion du processus de privatisation en cours ;

‒ le rétablissement de la semaine de 35 heures dans le secteur public ;

‒ la suspension des coupes salariales dans le secteur public et de la surtaxe ponctionnée sur l’impôt sur le revenu des salariés ;

‒ l’augmentation graduelle du montant des retraites, alors que l’UE demandait de nouvelles réductions ;

‒ une augmentation du salaire minimum jusqu’à 600 euros à la fin de la législature ;

‒ augmentation des prestations et des allocations familiales et la gratuité des livres scolaires à l’école primaire ;

‒ la restauration des quatre jours fériés qui avaient été supprimés par le précédent gouvernement ;

‒ le rétablissement des conventions collectives dans les entreprises publiques.

Dans le même temps, le PCP ‒ tout comme le Bloc de gauche ‒ souligne les limites de cette convergence : en effet, les principales dispositions « structurelles » résultant du pacte de stabilité budgétaire, de la « gouvernance économique » imposée par l’UE ne sont pas remises en cause par le PS et le gouvernement.

Après un an et demi, la coalition tentée par la gauche portugaise ‒ cet attelage « brinquebalant » comme le surnomme la droite avec un certain dédain ‒ tient toujours.

Pourtant, le gouvernement reste confronté aux pressions afin qu’il maintienne les objectifs fixés de réduction des déficits (2,5 % pour 2017) ; ce qui pèse sur les objectifs de croissance et de réduction de la dette publique. Pour Bruxelles, si le Portugal veut éviter de se voir couper les vivres, après avoir esquivé de justesse une amende pour dérapage de ses comptes, il devra continuer à faire preuve de discipline budgétaire. La décision sur le maintien ou non des fonds structurels européens dépendra « dans une large mesure » de l’engagement de Lisbonne à mettre en œuvre un budget « conforme » aux recommandations de la Commission (La Tribune : « Portugal, le “bon élève de l’austérité” en difficulté », 4-11-2016). Les communistes s’insurgent contre ces pressions et chantages qui, au nom de la réduction du déficit, conduisent à « une nouvelle compression des investissements, à des restrictions concernant les services publics et à l’alourdissement de la dette ». De plus le gouvernement est amené à compenser ce qu’il s’est engagé à mettre en œuvre sur le plan social, par une hausse de l’imposition indirecte, alors que les banques continuent à être recapitalisées, voire privatisées comme le Banco Novo, sans aucun contrôle public. Dans le même temps, la mobilisation sociale persiste (le 28 mars 2017, une importante manifestation de « l’Interjovem/CGTP-IN », interpellait le gouvernement pour qu’il s’attaque à la précarisation du travail qui touche plus particulièrement les jeunes).

Quelle convergence pour la gauche européenne ?

Dans le cadre des contraintes drastiques qu’impose la structuration « austéritaire » des traités européens, les marges de manœuvre sont étroites pour les pays qui ‒ en appui sur leur gauche de transformation sociale ‒ voudraient peser pour des alternatives de progrès social et démocratique. L’urgence est à une rupture avec le cadre néolibéral actuel avec, comme première priorité, de mettre en échec jusqu’à son abrogation, le pacte de stabilité budgétaire européen, véritable camisole de force « austéritaire ».

Toute avancée significative en ce sens, dans chacun des pays européens, contribuera à desserrer cet étau.

En ce sens l’expérience de convergence unitaire qu’ont engagé les partis de la gauche portugaise ‒ avec ses potentialités et ses limites ‒ pour stopper l’offensive des forces néolibérales et infléchit à partir de la situation spécifique de leur pays, les effets des politiques néolibérales européennes peut contribuer à modifier les rapports de force en Europe pour engager la rupture nécessaire avec cette politique.

En faisant pression sur Lisbonne pour que l’essentiel des mesures mises en œuvre par le gouvernement portugais soit progressivement abandonné, les puissances dominantes européennes tentent de contrer toute vélléité de mise en question ‒ ne serait-ce que partielle ‒ au sein du cadre austéritaire qu’elles veulent continuer à imposer.

L’ensemble des forces progressistes de transformation sociale est confronté ainsi à d’importants débats concernant l’avenir de l’Europe. L’irruption décisive des citoyens dans le débat sur les choix économiques européens, sur les orientations et les enjeux d’une alternative progressiste exigeant des ruptures profondes avec les choix ultralibéraux inscrits au cœur des traités européens peut changer la donne. Comment avancer vers la rupture avec les traités actuels ? Si la perception d’une UE de moins en moins réformable de l’intérieur peut se comprendre dans le contexte des dérives de plus en plus antidémocratiques de la construction actuelle, ce ne sont pas pour autant des options de sortie unilatérale de l’UE qui sont privilégiées, mais la création de rapports de force au plan national (union patriotique et de gauche pour les communistes portugais) et européen ; pour inverser le processus « austéritaire » actuel et permettre aux pays d’avancer dans la perspective de la définition d’un nouveau cadre institutionnel européen porteur de coopérations solidaires entre États souverains et égaux en droits.

C’est dans cette direction que convergent les forces de la gauche d’alternative portugaise avec des propositions, différenciées certes, visant à libérer le Portugal des contraintes actuelles de l’euro et de la dette (le PCP a déposé en ce sens une proposition de loi au Parlement. Il demande en même temps que soit examinée, au sein même des institutions actuelles de l’UE, la possibilité de réversibilité des traités et la suspension du traité budgétaire).

Ces propositions peuvent être en résonnance avec les propositions d’initiative que pourraient prendre ‒ en France notamment ‒ les forces de transformation sociale en appui sur la mobilisation des forces sociales européennes et ce sans attendre la modification des traités : convocation d’un sommet européen engageant une mise à plat de la politique économique et monétaire, avec comme premiers leviers la réorientation des missions de la BCE et la création d’un Fonds de développement économique, social et solidaire européen pour favoriser l’investissement public, financé en partie par la BCE et par une taxe sur les transactions financières ; la convocation d’une conférence européenne pour la restructuration des dettes des États qui déterminera les conditions de son remboursement ainsi que l’opposition à toute sanction financière visant les pays en déficit. Ces batailles immédiates peuvent ouvrir la voie à la fondation d’un nouveau projet européen, en rupture avec les traités actuels : celui d’une Europe de peuples et de nations libres, souverains et associés dans une nouvelle politique de coopération et de paix.

1. La récession économique s’est aggravée : le PIB a reculé de 5,5 % alors que le déficit est de 4,6 % à la fin de la période ; la dette reste à un niveau insoutenable de plus de 130 % du PIB ; le chômage reste à un niveau très élevé alors que la précarisation du travail explose ; les salaires ont baissé (le Smic est resté à 485 euros pendant cette période ); 485.000 Portugais – surtout des jeunes – ont dû quitter le pays ; la privatisation des entreprises publiques s’est accélérée. In Fernando Vazquez, Portugal : le lourd bilan de l’austérité, Mutis, mars 2016.

 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.