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L’enjeu civilisationnel des services publics Dialogue avec Roland Gori

Au cœur des élections législatives, les services publics concentrent une majeure partie des attaques des libéraux et sociaux-libéraux. Des attaques qui touchent les moyens dont ils disposent pour fonctionner, mais aussi des attaques plus insidieuses qui passent par une remise en cause des objectifs que se donnent ceux qui les mettent en œuvre. Bien qu’affaiblis et de moins en moins capables de répondre aux missions qui sont les leurs, les services publics demeurent pourtant un levier essentiel de la sortie de crise et une brique incontournable de la nouvelle civilisation à construire. Nous avons voulu interroger Roland Gori sur ces questions qui sont au cœur de son travail. Sa réflexion est utile au débat du moment.

 

Economie et Politique :

En 2008, vous avez été à l’origine, avec d’autres, d’un Appel des appels en direction des candidats à la présidentielle. Il s’agissait d’inciter la construction d’une « véritable politique des biens communs prenant en compte le rôle fondamental des métiers, des services publics et des associations d’intérêt général, pour continuer de “faire société” ». Le quinquennat s’achève et la situation vécue par les services publics, les associations et même les PME est toujours de plus en plus difficile. Le Pacte de responsabilité et la pression européenne ont réduit les moyens de l’intervention publique en faveur des populations et des territoires. D’autre part, la dérive autoritaire du gouvernement en réponse à la montée du terrorisme a restreint les marges de liberté et d’expression citoyenne jusqu’à des extrêmes comme l’affaire Théo.

En 2016, un autre appel, l’Appel des 100, a réitéré la démarche. Il s’agissait là aussi, de manière un peu différente, « de mettre dans le paysage des propositions d’urgence susceptibles de rassembler et de redonner de l’espoir [, en rassemblant les] forces de progrès, dans les domaines politique, syndical, associatif, culturel et intellectuel [afin de] créer les conditions de la mobilisation populaire. » Or la campagne de la présidentielle a montré là encore la difficulté de la démarche.

Cette proposition légitime de rassemblement sur des propositions communes structurant le bien commun de la campagne n’a pas permis une candidature unique de rassemblement ni un contenu programmatique partagé. Pourtant, et nous partageons, vous avez réaffirmé qu’il y avait un terreau favorable à cette démarche de construction commune dans la mesure où nous sommes face à une nouvelle crise du libéralisme et à une remise en cause de la civilisation néolibérale un peu partout dans le monde. Comment dès lors travailler pour sortir de l’ornière ?

Roland Gori :

En décembre 2008-janvier 2009, avec Stéphane Chedri nous avons rédigé cet Appel des appels et nous l’avons soumis à plus de 200 signataires de professions différentes. Nous l’avons soumis à des professionnels de la santé, de la justice, de l’éducation, de la culture, du travail social, de la recherche, de l’information… Tous avaient le sentiment partagé d’une perte de la finalité de leur métier au profit d’une logique d’évaluation purement gestionnaire et technocratique. Or tous ont en commun de relever de professions dont l’objet est, d’une manière ou d’une autre, de prendre en charge la vulnérabilité de l’humain. Vulnérabilité qui ne doit évidemment pas être entendue comme une déficience, un pur déficit d’efficacité, mais aussi comme un levain, « le levain de l’inachevé », au sens où l’entendait Walter Benjamin. Des professions incarnant la déclaration du Bureau de l’OIT du 10 mai 1934, à Philadelphie, c’est-à-dire des professions dont un des objectifs est d’éviter les boucheries du xxe siècle en développant la santé, l’éducation, la justice et la culture, etc. Or, ce qui nous apparaissait alors, c’était que nos pratiques professionnelles étaient de plus en plus soumises à des critères d’évaluation néolibérale, à savoir des critères extrinsèques aux métiers qui sont les nôtres, transformant les services publics en entreprises concurrentes, compétitives, chargées de la satisfaction des « clients » au moindre coût social. Le New Public Management en constituait la Déclaration de principe, la LOLF la feuille de route. Il nous a semblé nécessaire d’alerter l’opinion publique et les politiques de cette évolution qui discréditait les principes fondateurs des services publics en les conformant au modèle néolibéral de l’École de Chicago. Et cela a pris forme dans cet Appel.

C’est cette recomposition des services publics, comme canal d’une culture humaniste assurant formation et sécurité et permettant d’éviter les grandes tragédies du 20e siècle, qui est mise en cause à partir des années 1980 par « l’économisme ». J’entends par économisme une vision du monde qui impose des critères d’évaluation gestionnaires et financiers des pratiques professionnelles pour imposer la croyance et la foi dans une « religion du marché ». Je cite un récent rapport universitaire d'Oxford : celui-ci montre que l'introduction de ces critères de gestion dans les hôpitaux britanniques, qui obligent à subordonner les pratiques médicales aux impératifs de coûts et d'économies se traduit par une surmortalité estimée à 30 000 décès en 2015 produite par les mesures d’austérité imposées, faisant prévaloir les impératifs technico-financiers sur les valeurs vitales. Alors bien sur en France nous n'en sommes pas encore là, mais rien n'empêche aujourd'hui de penser que vu l'état du service public hospitalier une épidémie de grippe virulente pourrait générer une crise humanitaire similaire. C'est un exemple concret qui illustre les inquiétudes de cet Appel. Les purges austéritaires qui sont menées sans jamais, ou presque, respecter la finalité de l'activité professionnelle, sans respecter les objectifs sociaux des services publics induisent des risques réels de dégradation des services rendus, avec des conséquences sociales négatives fortes : par exemple comme une intervention publique d’éducation mais sans souci réel de formation des jeunes, ou encore comme la transformation de la fonction de la recherche en logique d’audimat avec le référencement des publications comme critère d’efficacité scientifique, mesurant simplement le degré d’insertion d’un chercheur ou d’un laboratoire dans un réseau d’influence hégémonique, principalement états-unien… Évolution vers l’abandon de la culture humaniste soutenue par les professionnels eux-mêmes contraints à une sorte de servitude volontaire aux critères d’évaluation conçus sur le modèle des logiques financières.

Conséquences : l’évaluation ne porte plus sur les métiers des services publics, mais sur un assujettissement quantifié et procédural qui n’est plus représentatif des besoins des citoyens et des manières professionnelles d’y répondre. Ce qui se trouve valorisé c’est l’alignement des pratiques sur le modèle entrepreneurial de moindre coût, de vitesse, d’efficacité à court terme, et d’audimat des « usagers ». De ce fait, les métiers du service public sont devenus des « professions canaris ». Ils deviennent comparables aux canaris que les mineurs emmenaient au fond de la mine pour anticiper les coups de grisou, les canaris s’agitant à l’approche de ce gaz incolore et inodore dont ils ressentaient les effets avant les humains. De manière analogue, je dirai que les professionnels des services communs, aujourd’hui, anticipent les évolutions mortifères de la société et les coups de grisou politique qui se préparent. Ils illustrent une tendance à la prolétarisation des métiers. Prolétarisation pas seulement dans le sens d’une dégradation des conditions matérielles qui sont les leurs, mais surtout dans le sens d’une aliénation du travailleur à la machine qui le dépossède de ses savoir-faire et de son savoir tant dans la dépossession du produit que du processus productif. Et pour les professions relevant du service public cette prolétarisation des métiers s’incarne dans les conditions du contrôle et de la normalisation des actes professionnels.

Cette évolution économiciste construit les conditions sociales et culturelles d’une nouvelle crise, crise sociale, crise politique, crise financière, mais d’abord et avant tout une crise éthique et une crise dans la manière de penser le monde et le vivant. L’hégémonie culturelle du néolibéralisme mène dans le mur, vers un horizon sans avenir prolétarisant hommes et métiers. Il y a là la source d’un technofascisme, système technicien sous curatelle techno-financière qui prescrit des actes professionnels fragmentés et empêche d’inventer les réponses sociales aux besoins et aux désirs humains. D’une certaine manière, ce système construit une obsolescence de l’homme, au sens de Günther Anders, l’humain devient superflu. À quoi servent les NTIC ? Dans ce cadre techno-financier, à gagner du temps, non pour libérer l’homme, mais pour l’asservir davantage en lui faisant éprouver la « honte prométhéenne » de ne pas être aussi performant et frugal que les robots. C’est le rêve caressé par les entreprises d’aujourd’hui que de parvenir à produire sans personnels. Pourtant, le besoin de générer des gains de productivité ne répond pas au développement des profits, ne devrait pas répondre à cet objectif ; au contraire, il devrait servir au développement des capacités humaines à l’intérieur comme à l’extérieur des entreprises. Le temps gagné, grâce aux NTIC, devrait non pas être réinvesti pour accroître les profits, mais, au moins en partie, constituer un capital de vie humaine comparable aux congés payés, aux loisirs, aux protections sociales, et être orienté vers la formation et la culture, notamment citoyenne, des professionnels. Car comme le rappelle Jaurès, « la démocratie ne doit pas s’arrêter aux portes de l’usine ». Les NTIC sont une occasion favorable de faire de cette utopie d’hier la vérité de demain.

Cet Appel des appels est toujours, et plus que jamais, d’actualité. Le quinquennat Hollande n’a pas changé de logiciel. Il n’a en rien réintroduit l’humain au cœur de son programme. Au contraire même, en produisant désillusion et déception, il a amplifié les affects de colère et de tristesse qui conduisent au nihilisme. Par l’amplification des politiques d’austérité, il a aussi favorisé le développement de ce taylorisme des métiers et de son évaluation individuelle-individualisante qui casse les solidarités, empêche de flâner (au sens de Taylor) et donc d’inventer. N’oublions pas que la flânerie n’est pas l’oisiveté, mais comme disait Walter Benjamin, « elle couve l’œuf de l’expérience ». En perdant le langage de l’humanité, nous allons droit vers un technofascisme qui transforme notre société humaine en société animale, dont les partis fascistes, malgré leurs propagandes et leurs régimes « publiscitaires », s’inspiraient.

Economie et Politique :

Dans un interview à la Marseillaise (13 février 2017), vous insistez sur le besoin de rêver pour transformer le monde, et sur le besoin de remettre « l’utopie au cœur du discours politique ». Si on comprend très bien le souci du psychanalyste dans cette demande, mais aussi l’intérêt des débats et des idées pour construire des projets politiques, ne doit-on pas aussi réaffirmer le souci du réel avec le besoin de rêver ? Non comme une contrainte qui pèserait sur l’utopie mais comme la condition incontournable de réalisation de l’utopie.

Trop souvent dans son histoire, le mouvement révolutionnaire ou de transformation sociale s’est fracassé sur le mur du réel après avoir porté une idée sans souci de son articulation au réel. Or il semble que la difficulté à articuler les deux, utopie et réel, soit toujours une des difficultés du débat à gauche. C’est le cas dans le débat entre ceux prônant la rupture avec le capitalisme et ceux défendant la nécessité de son dépassement en répondant à ses contradictions réelles. Quelle qualité révolutionnaire y a-t-il dans le fait de prôner la « rupture » avec le capitalisme de manière abstraite ? C’est l’impasse du trotskysme, autant que des formules du type « mon ennemi, c’est la finance »… Et cela semble être aussi le cas dans la division actuelle entre tenants de la transformation sociale et tenants de la social-démocratie. Ne peut-on pas d’ailleurs voir une similitude entre les programmes de Hamon et de Mélenchon de ce point de vue ? Les deux se condamnant à l’impuissance faute de s’intéresser sérieusement et concrètement aux luttes pour conquérir le pouvoir sur l’argent…

N’y a-t-il pas au fond de cette question tout le débat et l’enjeu du rapport du mouvement social et des luttes à la théorie comme moyen d’analyser le réel et de tracer le chemin et la cohérence permettant de donner sens et de s’orienter pour chercher à atteindre l’utopie ? Rapport à la théorie qui aujourd’hui fait largement défaut dans la bataille politique.

R. G. :

Je répondrai en commençant par deux remarques.

Première remarque, nous entrons dans « un monde sans esprit ». Pour citer Keynes, « nous serions capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne nous rapportent pas de dividendes ». L’utilitarisme et le pragmatisme peuvent conduire au pire, le soleil est essentiel à la vie. Pourtant, de plus en plus nous n’avons qu’une seule langue pour dire le monde et cette langue unique est la langue technico-économique. Or nous savons que la biodiversité est nécessaire à la vie, eh bien c’est la même chose pour dire le monde, nous avons besoin d’une biodiversité des langues pour pouvoir évaluer le réel, « donner une forme à notre destin » comme écrivait Camus, et donc modifier en permanence les critères d’évaluation pour pouvoir innover et pas seulement nous adapter à des indicateurs issus du passé qui nous font entrer dans l’avenir à reculons. L’évolution se produit par mutations et pas seulement par reproduction. Il en va de même pour la société, si on ne se contente pas des conformismes qui reproduisent les modèles du passé, aussi dangereux en politique, qu’inhumains pour la biodiversité des cultures ; il faut sortir du monolinguisme technico-financier. Rappelons ce que disait Kant : une chose a un prix, mais l’homme a une dignité, c’est ce qui fait sa valeur. Nous sommes dans une crise culturelle, économique, éthique, politique… où comme le disait Gramsci « le vieux monde tarde à mourir et le nouveau monde tarde à naître ». Et de cette crise, « dans ce clair-obscur naissent les monstres ». Les monstres aujourd’hui c’est aussi bien Daesh que les nationalismes, les populismes et les racismes, fonds de commerce de l’extrême droite.

Vous opposez les révolutionnaires et la social-démocratie. Mais nous n’avons pas besoin de les opposer comme nous tendons à le faire aujourd’hui : à l’origine ils avaient le même but, celui d’en finir avec les injustices et les exploitations des capitalismes, c’est le chemin pour y parvenir qui différait. On semble l’oublier et confondre allégrement la social-démocratie et le social-libéralisme qui est sa trahison, sa perversion même. Le social-libéralisme porté par Tony Blair, Schröder, Valls ou Macron, par exemple, a consisté à convertir les partis « de gauche » aux valeurs néolibérales. C’est exactement ce qu’a fait Bill Clinton aux USA avec le Parti démocrate, il l’a converti à la religion néolibérale que sacrait traditionnellement le Parti républicain. Résultats des courses : un vote anti-système, contre un système où les limites entre les partis progressistes et conservateurs s’estompent. Cela donne pour le meilleur Bernie Sanders, et pour le pire Donald Trump. Or, cet effacement des limites entre les partis incarnant des valeurs différentes surgit au moment-même où la manière de faire de la politique est impactée par la société de la marchandise et du spectacle. Et, aujourd’hui, à la manière de Camus nous pouvons dire que « nous avons remplacé le dialogue par le communiqué ». Restaurons le dialogue. La parole est l’expression du politique, son medium en démocratie. Faute de quoi, les gouvernements ne font que de l’administration et de la gestion de populations.

Seconde remarque, de ce fait le néolibéralisme est en train d’enterrer les valeurs libérales de progrès, d’émancipation, de liberté, de justice, que portaient les libéralismes philosophiques qui en ont, longtemps, assuré la légitimité éthique et politique… Toutes ces valeurs sont malmenées à nouveau ; l’homme universel apparaît comme une forme vide et abstraite servant de prétexte à la domination des grandes puissances incarnant le néolibéralisme. La liberté des néolibéraux est une forme vide dont le seul objectif est de permettre la libération des échanges globalisés et la fragmentation sociale qui s’en suit, la dislocation des cultures populaires, régionales et nationales. Dès lors, les critiques d’où qu’elles viennent sont faciles à faire, elles ont déjà été faites par les nazis entre les deux guerres pour la normativité libérale du capitalisme bourgeois. Nous avons trop tendance à oublier ce diagnostic d’Hannah Arendt : « nous avons battu les nazis par les armes, mais pas par les arguments ». Les ferments de révolution symbolique contre-révolutionnaire qui ont produit les fascismes et le nazisme demeurent : le droit libéral est formel, sa liberté et sa justice sont hypocrites, ses pratiques sociales sont perverties par la financiarisation, son homme abstrait est « déraciné » de sa culture, de sa langue et de son histoire. Nous avons oublié cette « normativité nazie », analysée par Johan Chapoutot dans La loi du sang : penser et agir en nazi (Gallimard, 2014), fabriquée sur le terreau d’une décomposition des valeurs libérales, approchées comme bourgeoises, aliénantes et fallacieuses, que, sans le savoir, nombre de critiques actuelles rejoignent. À cette différence près, non négligeable, que nos critiques actuelles, pour l’instant et majoritairement, ne se réfèrent pas au concept fallacieux de race pour combattre la civilisation libérale des mœurs. Les concepts de religion et de civilisation pourraient remplacer ce signifiant de race, pour le pire. Le danger est grand aujourd’hui de voir émerger une nouvelle déflagration sociale et politique car le néolibéralisme a même perverti les valeurs libérales. L’enjeu est moins le choix entre révolution et social-démocratie que la nécessité vitale de créer les conditions politiques d’un dialogue entre les hommes. Les partis socialistes et les sociaux-libéraux ont converti les partis sociaux-démocrates au néolibéralisme et de nouvelles révolutions symboliques contre-révolutionnaires pourraient émerger comme alternatives désastreuses à cette crise et à ce rejet de la culture néolibérale. La place est libre pour un retour des discours révolutionnaires, incluant l’extrême droite, et des théologies fascistes de type Daesh. Entre les mâchoires de deux totalitarismes, celui du néolibéralisme et celui des terrorismes, la seule voie possible me paraît être celle de l’humanisme, d’un humanisme qui ne soit pas une idéologie molle et compassionnelle, mais une posture éthique et politique qui implique un travail de pensée et d’action sur le diagnostic au présent et ses liens à la tradition, ne cédant ni sur la liberté ni sur la nécessité, « héroïsant » le présent comme disait Michel Foucault, qui exige de ne renoncer ni au passé ni au futur pour produire une « concordance des temps » entre passé-présent-avenir. Nous n’avons pas suffisamment remarqué que ce rejet des valeurs néolibérales, du présentisme, du jeunisme, de la vitesse, de la liquidité du temps et des connexions sociales, s’accompagnait de réactions prônant un retour au passé (« l’Amérique revient comme avant »), au bon vieux temps (des nations) ou à l’origine (salaf signifie « ancêtre »). L’humanisme peut être un lien entre le passé (encore faudrait-il préciser), le présent et le futur. Mais, n’oublions pas les mots de Winston Churchill : « un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre ».

Concernant maintenant le lien entre théorie et utopie, je veux dire d’abord que le rêve n’est pas une rêvasserie. Le rêve est un travail de transformation des événements de la vie. C’est l’appropriation par le sujet des événements de sa vie et l’exigence de devoir en faire une histoire, la sienne, c’est par la narration que le sujet se fait à lui-même de sa vie qu’il peut y parvenir. Et, pour advenir à ce dialogue avec lui-même il lui faut la présence d’un Autre auquel il s’adresse, Autre que les autres incarnent. On rêve rarement lorsqu’on n’a pas d’Autre auquel raconter ses rêves. La psychanalyse est une formidable incitation à rêver. Cette subjectivation de nos événements de vie est vraie individuellement, mais aussi au niveau collectif. C’est important face à l’immanence, au présentéisme, à la mode développés par le libéralisme, de prendre du temps pour rêver le monde. On ne peut pas transformer le monde sans rêves. Dans tous les cas, si transformation il y a, nous ne pouvons la faire nôtre qu’à condition de pouvoir se l’approprier par l’instanciation du rêve. Sinon, elle peut virer au cauchemar… ou demeurer fragile, fragile comme une opinion. Une opinion qui passe avec les aigreurs d’estomac… C’est le rêve qui donne une consistance à nos projets comme à nos actions, qui leur permet de s’inscrire dans la culture partagée hors de laquelle nous ne trouvons que le « désert » dont parle Arendt.

Avec les libéralismes il y a une confusion de la raison avec la raison instrumentale et fonctionnelle, les autres formes de rationalité que celles de la raison pratique (les affaires) ou formelle (le droit) n’existent pas. Avec pour conséquence que ces autres formes de rationalité que nient les libéralismes capitalistes ne soient récupérées par d’autres, notamment par les religions, les discours mythiques les plus réactionnaires. Tout le discours de l’émancipation, qui fut la grandeur des révolutions libérales au xixe siècle, est prisonnier de l’économisme. Il y a donc une urgence vive à devoir restituer la biodiversité des manières de penser le monde si nous voulons éviter l’advenue de nouvelles catastrophes.

On retrouve d’ailleurs cet impératif de devoir « raccommoder » les « trous » que les politiques néolibérales ont pu faire dans le lien social pour créer une sécurité qui ne se réduise pas à celles des forces armées ! La sécurité c’est une foi dans la croyance que les autres ne m’extermineront pas parce que j’ai une opinion ou une vie différente de la leur. Montesquieu fonde la légitimité du libéralisme sur ce principe de tolérance et de respect qui préserve le citoyen de la terreur, de la peur qui sont les principes des tyrannies. Sauf que le libéralisme se voit de nos jours défié par les terrorismes, que le danger est grand d’y répondre non pas politiquement mais techniquement.

Les mesures sécuritaires sont des soins palliatifs aux problèmes des terrorismes. Elles ne donnent pas le diagnostic ni la manière dont il faudrait soigner la maladie qui naît sur le terreau du néolibéralisme, sa lente décomposition.

Economie et Politique :

Vous travaillez, si j’ai bien compris, sur le besoin de réhabiliter la parole dans le débat public face à une « curatelle tehnico-financière » qui l’a confisquée au profit d’une logique civilisationnelle qui efface l’humain en le mettant au service de sa reproduction. Dans un entretien à France Culture en 2009, vous parliez alors de « totalitarisme soft ». Vous énonciez en parlant du mandat Sarkozy que « cette crise économique n’est pas seulement une crise économique, n’est pas seulement une crise financière, une crise sociale, c’est aussi une crise politique et c’est aussi une crise éthique, c’est-à-dire que finalement, les valeurs au nom desquelles on a demandé à des individus, à des populations, d’accepter de souffrir, se sont révélées […] fallacieuses. Elles se sont révélées finalement, toxiques. […] nous entendons une parole politique qui ne montre pas ce qu’elle dit. » Un constat que l’on peut aussi élargir au dernier quinquennat Hollande.

Cette logique a été au cœur des réformes engagées à l’encontre des services publics ces dernières décennies et a profondément modifié les logiques de leur fonctionnement. Contraints par les politiques de réduction des déficits et de la dette publique qui réduisent leurs moyens, soumis à des modes d’évaluation issus du secteur privé qui vont jusqu’à redéfinir leur nature, les missions et objectifs des services publics entrent de plus en plus en contradiction avec leur raison d’être : répondre aux besoins des populations. Cette évolution met à mal à la fois les usagers de ces services publics et les professionnels qui les réalisent.

Pour dépasser cela et renouveler les pratiques de gestion, vous proposez de réintroduire les récits de vie, les savoirs issus de l’expérience, afin de redonner du sens au pouvoir de la parole.

Mais pour faire le lien avec ce qui précède, ne doit-on pas aussi articuler à la réintroduction de cette parole humaine le recours à la théorie, afin que cette parole humaine puisse dans le débat politique réinventer des normes sociales efficaces socialement sur la base des valeurs qui lui sont propres ? Plus précisément, n’avons-nous pas besoin de travailler à l’émergence de nouveaux moyens à mettre en œuvre pour développer une « inter-créativité » dépassant les délégations caractéristiques du libéralisme dans tous les champs de la société (politique, famille et culture), où les services publics seraient moteurs ? N’y a-t-il pas un enjeu civilisationnel majeur autour des services publics et de leur développement ?

R. G. :

Nous avons besoin de retrouver la confiance dont le mot renvoie à la foi, c’est l’enseignement de Jaurès : « le pire ennemi de la démocratie, c’est le manque de confiance en elle-même, dans sa force, l’absence d’ambition vraie ». Il ne s’agit pas seulement de promouvoir des services publics avec des statuts de fonctionnaires mais de développer un statut des services publics rendus aux citoyens comme constituant le patrimoine qu’ils ont en commun, la propriété sociale partagée. C’est-à-dire qu’avant d’être un statut des personnels qui assurent ces nobles missions, c’est un devoir de l’État qui vient garantir une volonté générale de protection, de sécurité et de liberté. Et, en retour, ce sont ces missions qui donnent à l’État un droit d’ingérence et une légitimité. On entend dire de la part de certains des candidats à la Présidentielle française de cette année qu’il faudrait supprimer 500 000 postes de fonctionnaires et réduire l’État à ses fonctions régaliennes ! C’est aberrant. Si par fonctions régaliennes ce candidat entend la police, l’armée, la justice, la sécurité et la diplomatie, nous revenons à les définir comme les pouvoirs exclusifs qu’avait, naguère, le Seigneur… surtout depuis que les néolibéraux ont conduit au renoncement par les États de leur monopole sur la monnaie fiduciaire !! Et, en quoi un tel État pourrait-il se prévaloir d’être démocratique, voire simplement républicain ?

Le message humaniste du Bureau de l’OIT en 1944 avait le mérite de dire que pour permettre la liberté et l’émancipation, pour permettre la liberté, la justice et la fraternité, il faut aussi que les gouvernements se préoccupent de l’accès de tous aux soins, à l’éducation, à la culture, à la justice et à l’information. C’est un pari sur l’avenir, qui fait de toutes ces missions de l’État un investissement dans des services non marchands, au moins jusqu’à un certain point, mais essentiels pour la Démocratie et la victoire des forces d’accord entre les humains sur les forces de la Discorde. La Paix est une victoire d’Eros sur Thanatos, pas une absence simple et simpliste de conflits. Freud écrivait à Einstein (1932) que « tout ce qui stimule le développement de la culture travaille également contre la guerre. » Donc, les évaluations à court terme qui font des budgets de l’éducation, de la santé, de la justice, de la culture, des sources de déficit sont des points de vue de myopes !!! Elles ne prennent pas en compte une variable décisive pour moi : les vies humaines économisées et leur épanouissement.

Dans ce modèle que je vous propose des services publics, il faut avant tout les considérer comme un bien commun construit et garanti par l’État. Quand je parle des communs, j’ai présent à l’esprit les terres qui pouvaient exister comme « communes » avant les enclosures. Il y a donc une impérieuse nécessité de les préserver des prédateurs privés qui tentent de se les approprier. Alors, qu’ensuite, leur « communauté » étant garantie par l’État ainsi que la liberté authentique de ceux qui y travaillent selon les exigences du métier, on puisse tolérer des partenariats avec le privé, c’est pour moi un autre problème. Ce n’est pas le financement privé ou public qui doit déterminer l’usage si celui-ci est suffisamment contrôlé et garanti par l’État pour que ceux qui y exercent le fassent dans le seul but du Bien Commun. Ce qu’il faut à tout prix éviter c’est la tendance des dernières décennies de façonner ces services communs, les transformer à l’image des entreprises du privé, y compris les associations sociales et non marchandes (avec les social impact bond par exemple). Cette culture du privé est bien plus grave et dommageable qu’un partenariat Public/Privé dans les financements des services. Il y a des services communs qui rapportent par leur production, la recherche par exemple. Cela ne me dérange pas qu’un partenariat soit réalisé avec l’industrie pharmaceutique ou l’aéronavale par exemple. Il faut prendre l’argent où il est, sans fausse pudeur ou préjugés idéologiques, pourvu que l’État et ceux qui sont au service de ces Communs offerts aux citoyens aient la possibilité de contrôle. L’argent doit rester un moyen, et non une fin comme aujourd’hui. Ce qui me paraît plus grave et dommageable aujourd’hui, c’est par exemple que les chercheurs soient contraints de répondre à des appels d’offre pour un financement de leurs recherches. C’est-à-dire qu’ils sont civilisés aux coutumes, aux rituels et aux langages du marché ! Ce n’est pas la même chose que celle qui inverserait le processus en disant : « voilà sur quoi je travaille, l’État m’octroie un budget, mais cette recherche peut vous faire gagner de l’argent, nous vous associons aux résultats et à leurs applications, combien pouvez-vous investir pour être bénéficiaires en premier ? » Sachant que, selon les domaines explorés, un droit de préemption pourrait assurer que le Bien commun demeure prévalent, y compris sur les intérêts des partenaires, comme en matière de médicaments par exemple. Ce n’est pas le privé qui s’est démis de ses responsabilités et de la défense de ses intérêts, c’est le politique qui s’est désisté de ses responsabilités et de ses fonctions en singeant l’entrepreneur et les managers des grands groupes, c’est lui qui a mis « un masque blanc sur sa peau noire » pour filer la métaphore de Franz Fanon. Par exemple, la transformation de l’hôpital public en entreprise par une gestion financière et un ensemble d’objectifs similaires à ceux d’une entreprise privé transforme sa logique de fonctionnement. Il s’agit moins de répondre aux soins des malades que d’atteindre les objectifs de rentabilité pour assurer son financement. Or tout cela se fait avec des financements publics. Et, c’est la grande escroquerie du siècle, excellemment mise en évidence par Éloi Laurent dans Nos mythologies économiques (LLL, 2016), que de faire croire que les entreprises privées peuvent se suffire à elles-mêmes en faisant du profit, alors qu’elles s’appuient sans cesse sur les entreprises publiques et les patrimoines communs. Il faut démasquer cette imposture : si les entreprises innovantes de la Silicon Valley font de fabuleux profits, c’est bien aussi parce qu’elles utilisent sans en payer le prix des services communs financés par… l’argent du contribuable, de l’argent de la Nation ou de l’État !

C’est donc davantage la rationalité des services publics, leur finalité sociale qu’il faut promouvoir que la question des sources de leur financement, voire même du statut de ceux qui les font fonctionner. L’ensemble des services publics participe à la constitution d’un État social, d’une propriété partagée. Justice, éducation… tout cela constitue des propriétés qui, si elles n’étaient pas partagées, seraient privatisées, et perdraient notamment en efficience technique, culturelle, démocratique. Prenons un exemple, dans les services publics de santé (les PASS) hors parcours de soins (pour les plus pauvres), qui ne sont pas organisés par la T2A, les professionnels peuvent faire œuvre, ils peuvent inventer, bricoler pour répondre aux besoins des populations, sans être soumis avec férocité à la logique d’entreprise des autres services. Cela permet d’ajuster davantage la réponse psychologique et sociale aux besoins des personnes. Mais en plus, de le faire en permettant davantage un épanouissement des professionnels qui se traduit par moins d’absentéisme et de burn out. Donc, en fin de course on se retrouve avec plus d’efficacité dans des services moins dotés et offerts aux plus pauvres. Parce que ces services publics fonctionnent avec beaucoup de relations humaines, et sont moins sous la pression technico-financière des autres. Que se passe-t-il lorsque les services publics sont privatisés dans leur modèle de fonctionnement ? Ils perdent le sens du social et la finalité du commun. Cette perte du sens commun facilite l’émergence de graves dangers. C’est ce qu’a rappelé Hannah Arendt à propos d’Eichmann qui ne connaissait que « le langage administratif ». Le langage administratif pour seul langage pour dire le monde fait courir le risque d’une « banalité du mal », dont parle justement Hannah Arendt à propos d’Eichmann. Après avoir souligné qu’il était atteint « d’un cas bénin d’aphasie », disant que son seul langage était le langage administratif, elle écrit : « il disait toujours la même chose, avec les mêmes mots. Plus on l’écoutait, plus on se rendait à l’évidence que son incapacité à parler était étroitement liée à son incapacité à penser, à penser notamment du point de vue de quelqu’un d’autre. Il était impossible de communiquer avec lui, non parce qu’il mentait, mais parce qu’il s’entourait du plus efficace des mécanismes de défense contre les mots et la présence des autres, et, partant, contre la réalité en tant que telle. »1 Je ne vais pas, ici, reprendre les débats infinis auxquels a donné lieu le concept de « banalité du mal », ni son usage abusif et son extension hyperbolique. Non, ce qui m’intéresse provient de la violence qui s’exprime dans le symptôme d’Eichmann : il ne parlait qu’un « langage administratif ». C’est ce langage exclusif, fait de clichés et de vide éthique, qu’il invoque pour légitimer ses actes monstrueux. Au-delà d’une défense opportuniste et d’une automystification cynique, le cas Eichmann révèle une vérité toute crue que nous rencontrons dans nos pratiques : le seul langage administratif est monstrueux, désaffecte le soin, instrumentalise les patients et les soignants. Il est violence pure. Une violence pure déniant l’humanité de l’homme, déniant l’amour et l’identification au plus vulnérable. Les institutions totalitaires, ou risquant de le devenir, incitent à ce que je considère comme un authentique nihilisme prononçant l’obsolescence de l’homme2. La T2A comme curatelle technico-administrative3 des actes de soin, la confiscation des actes professionnels par les protocoles et les machines numériques, le travail à flux tendu des soignants, la prolétarisation des métiers par le taylorisme généralisé, tout cela rend d’autant plus violentes les contraintes et les inhibitions sur les lieux de soin.

Il convient aussi de remarquer que l’externalisation que l’État a pu faire de ses services communs, pour économique qu’elle puisse être se révèle coûteuse si on prend une période de temps long. Le terrorisme nous en fournit une illustration : l’emprise islamiste dans certains pays européens s’est trouvée favorisée par l’externalisation des services des États au profit d’associations privées « caritatives », d’accueil des populations immigrées, d’éducation, de solidarité sociale… qu’elles ont fini par encadrer idéologiquement à leur profit avec les financements des Frères Musulmans, les pétrodollars du Qatar et de l’Arabie Saoudite. La laïcité dont on fait les gorges chaudes consisterait aussi pour l’État à assurer, sans les externaliser, ses missions sociales et ses services publics auprès des populations qu’il accueille sur son sol, pour éviter qu’elles ne deviennent captives des idéologues ou des mafias.

C’est pourquoi je crois que le problème est moins celui du statut public ou privé que celui de restituer à l’État, donc au politique qui est garant de l’intérêt public, la capacité de maîtriser les finalités des services communs et l’éthique des métiers qu’exécutent les professionnels qui rendent ces services aux citoyens qui devraient d’ailleurs être associés à leur évaluation.

 

1. Hannah Arendt, 1966, Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002, p. 118.

2. Roland Gori, 2017, Un monde sans esprit. La fabrique des terrorismes, Paris, LLL, 2017.

3. Roland Gori, 2013, La Fabrique des imposteurs, Paris, LLL ; 2016, L’Individu ingouvernable, Paris, LLL.

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