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Une histoire marxiste de la pensée économique sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital

Présentation de Catherine Mills d'après l’œuvre de Paul Boccara1

 

Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, 2e volume : Crises systémiques, cycles longs, transformations du capitalisme jusqu’aux défis de sa crise radicale

I. Un éclairage nouveau sur les « Théories de la croissance en équilibre stable », avec leurs négations de la suraccumulation du capital dans le long terme, à l’opposé des crises systémiques nécessaires

Face aux analyses des crises durables dans l’entre- deux -guerres mondiales, les théories de la croissance dans le long terme tendraient à éviter les crises systémiques et à nier leur réalité.

Domar définit un équilibre possible de la croissance, une croissance équilibrée sans suraccumulation, avec des conditions niant celles de la réalité dans ses équations sur l’accumulation. Il y a à la fois réalisme et irréalisme dans les équations d’équilibre possible de la croissance. Il considère l’excès éventuel d’investissement mais avec son caractère évitable. De même suraccumulation et surproduction auraient un caractère non nécessaire supposé dans la croissance. Il évoque l’insuffisance de la critique keynésienne de la loi des débouchés et prolonge l’analyse sur le long terme. Mais il critique et même rejette le concept marxiste de baisse du taux de profit. Il hésite entre les limites éventuelles de la production et celles de la demande. De fait la nécessité de la stabilité des relations de base est contraire à la réalité.

Harrod, avec son schéma de croissance stable ou instable et d’excès ou insuffisance d’accumulation, prétend à une stabilité relative éventuelle supposée des relations fondamentales., notamment de la croissance du revenu et une instabilité possible avec excès ou insuffisance possible de capital.

Joan Robinson analyse les types de croissance de l’accumulation du capital, leur équilibre possible et leurs limites. Elle insiste sur l’opposition salaires/profits mais avec un équilibre éventuel entre croissance de l’épargne et de l’accumulation du capital. Les limites de son analyse tiendraient à une croissance possible sans baisse du taux de profit et un âge d’or de la croissance. Les complications présentées par l’auteure sous prétexte de réalisme aboutissent en réalité au maintien de l’irréalisme fondamental pour permettre l’équilibre durable possible de la croissance capitaliste.

Kaldor recherche l’harmonie de l’accumulation capitaliste, avec des définitions réalistes de ses conditions irréelles dans ses différents modèles de croissance parfaite. Il présente une répartition constante du produit et du revenu dans la longue durée, dans la phase ascendante du capitalisme, opposée à la suraccumulation du capital. Il transpose l’analyse keynésienne du niveau d’emploi à la répartition dans le plein emploi et le long terme. Il définit les conditions du plein emploi et de la production. Il distingue fluctuations courtes et équilibre stable dans le long terme. Pour Kaldor, l’égalité de croissance entre la productivité et le rapport capital investi/travailleur, est réglée par le taux de profit. Il définit une fonction de progrès technique : capital investi/travailleur et productivité puis une fonction d’investissement en considérant un « trend » constant du taux de profit. Il considère ensuite les limites du modèle_ le niveau du taux de profit et l’inflation. Il définit la relation entre les taux de croissance de la productivité et du salaire et la stabilité de l’accumulation.

Solow prétend éviter les cycles de longue période mais les statistiques révèlent leur réalité. Les conditions générales de la théorie néo-classique de la croissance et de l’accumulation sont d’abord étudiées dans une économie « fermée » avec des relations « fixes » ou « substitution » entre les facteurs de production. On aboutit alors à un équilibre stable de croissance. Le modèle de Solow de 1956 présente une relation « capital/travailleur » mais une tendance normale à l’équilibre stable de l’accumulation. Les travaux de 1957 à 1962 aboutissent à son modèle de progrès technique incorporé dans les biens de capital. De la substitution entre facteurs de production, Solow passe à la complémentarité entre capital et travail. Il fournit des indications statistiques sur un éventuel cycle capitaliste de longue période du rapport « capital/produit ». Les analyses de Solow de 1963 et 1968 fournissent des données statistiques de fait sur des longues phases opposées de la croissance. L’étude de 1963 pose en réalité celle des cycles longs et des longues phases d’accumulation. L’approche empirique de 1968 confirme que les réalités statistiques des fluctuations longues de l’accumulation capitaliste et de la croissance entrent en contradiction avec la théorie du maintien du taux naturel de croissance.

Face aux dogmes néoclassiques sont montées, vers la fin des années 1960, le début des années 1970, les théories sur la Crise de la croissance, les théories dites du déséquilibre, mais aussi les travaux de l’INSEE et de Paul Boccara sur le tournant du cycle de longue période vers la fin des années 1960 et vers la crise systémique.

II. La Suraccumulation – dévalorisation du capital de longue période et les Cycles longs du capitalisme.

1. Paul Boccara présente une analyse originale des cycles de longue période chez N.D. Kondratieff, avec une mise en relation des processus longs de suraccumulation et des défis de la dévalorisation du capital

Il relève la tendance de type sous- épargne et surconsommationniste de l’explication théorique de Kondratieff. Mais il réfute la thèse de l’« apologie du capitalisme » attribuée à Kondratieff, à l’opposé de sa disparition future. Il donne des éléments sur la suraccumulation et la dévalorisation du capital de longue période. En particulier sur la composition du capital « moyens de production/salariés », productivité, or et prix, dans le long terme.

2. Les Théories concernant les cycles de longue période dans la pensée économique

Il s’agit d’abord de la récurrence des cycles longs, qui renvoie selon Paul Boccara, à la tendance à l’élévation de la composition organique du capital, l’élévation du taux de plus-value, la hausse des prix-or. Cela concerne ensuite la périodicité et l’irréversibilité des cycles longs, les théories examinées sont regroupées autour des problèmes concernant la population, puis les problèmes technologiques et la relation moyens de production matériels/salariés, les problèmes de l’or, des prix- or, de la monnaie et du financement, enfin les transformations de structure et de régulation.

3. La pensée économique sur les longues phases D du passé est alors synthétisée par Paul Boccara, autour de la population, la technologie, la monnaie, la structure et la régulation

Population travailleuse et démographie

La Longue phase D : 1810-17 à 1844-51 est étudiée à partir de la théorie de Malthus : une régulation de la population par l’emploi salarié et l’influence des mouvements démographiques sur la régulation, par le taux de profit, des longues phases opposées. Ce sont aussi les travaux de Thomas Hodgskin et John Stuart Mill : avec à la fois de nouveaux développements et des confirmations réductrices. Avec la longue phase D de 1873-1875 à 1890-1896 ce sont les théories marxistes de Engels, Marx, et Tougan-Baranowsky mais aussi l’apport original du néoclassique Paul Leroy-Beaulieu.

Tandis que la longue phase D de 1914-1920 à 1940-1946 est étudiée à partir de la polémique Otto Bauer/Rosa Luxemburg à propos de Population et capital, mais aussi la théorie de Alvin H. Hansen et l’apport de Joseph Schumpeter.

Evolution de la technologie et mouvements de la composition des capitaux moyens matériels/salariés ou du rapport capital/produit

Concernant la longue phase de difficultés de 1810-1817 à 1844 – 1851, l’étude de Paul Boccara sur ces questions recourt aux théories de Ricardo, Malthus, Hodgskin, J.-S. Mill. Tandis que l’étude de la longue phase de difficultés de 1873-1875 à 1890-1896, renvoie à l’apport de Wicksell et Tougan-Baranowsky. Concernant la longue phase de difficultés de 1914-1920 à 1940-1946 sont analysées les théories de Hayek, Hansen, Schumpeter.

L’or, les prix-or et la monnaie symbolique. Les conditions du financement de l’accumulation

Concernant ces questions, l’analyse de la longue phase de difficultés de 1815-1817 à 1844-1851 renvoie aux théories de Ricardo et Malthus. Tandis que la longue phase de difficultés de 1873-1875 à 1890-1896 peut être étudiée à partir des travaux de Tougan-Baranowsky et de Wicksell. En ce qui concerne la longue phase de difficultés de 1914-1920 à 1940-1946. on doit se référer à l’apport de Keynes, François Simiand, Charles Rist.

Réformes structurelles, Dévalorisations structurelles de capital et modifications de la régulation

La longue phase de difficultés de 1815-17 à 1844-51 sur ces questions renvoie aux théories de Malthus, Hodgskin et J.S. Mill. La longue phase de difficultés de 1873 -75 à 1890-96 peut être étudiée à partir des apports de Leroy-Beaulieu et Tougan-Baranowsky. La longue phase de difficultés de 1914-1920 à 1940-1946 renvoie aux théories de Hansen, Keynes et Schumpeter.

4. Débats théoriques contemporains concernant des altérations ou des mises en cause radicales possibles de l’existence des fluctuations cycliques longues

La récurrence concerne la démographie et le rapport actifs/inactifs comme le montre le démographe Richard A Easterlin. Cela renvoie aussi aux systèmes technologiques et à l’évolution périodique de la composition organique des capitaux avec le recours aux théories de Mensch, Freeman, Kleinknecht. Cela concerne les questions de la monnaie, de l ‘or, des prix, du financement. C’est notamment une analyse inédite d’Irving Fisher, sur le surendettement et la déflation de la dette avec son application aux longues phases de tendance aux difficultés des années 1930. Paul Boccara présente alors les débats contemporains avec une analyse originale de l’opposition Milton Friedman/James Tobin et l’approche du tournant de longue période. C’est enfin l’étude des fluctuations longues du taux d’épargne, du taux d’intérêt et du surendettement de phase D, avec notamment Tobin. Sont enfin étudiées les questions des changements de structure et de régulation. Grandes crises de structure ou cycles longs. C’est notamment le renouveau des analyses en termes de Régulation ou institutionnalistes.

Altérations et potentiels de disparition ultérieure des fluctuations longues de période Kondratieff

Les mutations démographiques, notamment les mouvements de la population active, comme le rapport « actif/inactif » caractérisent notamment les cycles Kondratieff. Par exemple le travail des femmes et la réduction graduelle de retrait d’activité pour naissance d’enfants. C’est aussi l’allongement de la durée des études des jeunes, ou encore le vieillissement démographique.

Cela concerne également les questions du type technologique de progression de la productivité avec en particulier le rapport capital/produit ou encore la révolution informationnelle.

Ce sont aussi les théories sur le dit « capital humain, et encore sur les limites relatives des ressources naturelles et les problèmes écologiques.

Cela concerne également les questions du soutien public du marché financier, les débats autour de Tobin et des choix d’investissement (matériel ou financier), les blocages structurels à dépasser et aussi la question de l’émancipation de l’or et d’une nouvelle unité monétaire mondiale.

Cela renvoie enfin à la nécessité d’un autre type de régulation et de gestion possible avec d’autres régulateurs que ceux fondés sur le taux de profit. On doit souligner la radicalité et la nouveauté des propositions de Paul Boccara concernant de nouveaux critères de gestion d’efficacité sociale et de nouveaux droits des salariés.

5. Analyses théoriques marxistes sur les longues phases de difficultés et les cycles de longue période

Maurice DOBB analyse les limites des contre-tendances à la baisse du taux de profit et la longue phase de tendance dépressive de la fin du xixe siècle. Il travaille aussi sur la longue phase de difficultés de l’entre-deux- guerres puis sur la reprise de longue durée après la 2è guerre mondiale.

Arzoumanian insiste sur le ratio capital/produit, en particulier l’aggravation des contradictions de l’accumulation du capital avec la baisse de longue durée du capital fixe dans la phase de dépression. L’insuffisance cruciale nouvelle des débouchés pour l’investissement pourrait mettre en cause les mutations technologiques.

Gillman analyse les longues phases du rapport « capital matériel/salariés », il élabore une série d’évolution de la composition du capital entre moyens matériels et travail salarié dans la longue durée. Il présente une étude des changements de structure du système, rapport technique capital/salariés et baisse du taux de profit. Ainsi qu’une montée des dépenses improductives et des perspectives d’effondrement du capitalisme (Gillman, 1957, traduction française, 1980).

Paul Boccara, lui- même élabore une théorie originale sur les cycles longs, en relation avec les mutations technologiques, permettant d’expliquer l’originalité de la crise systémique actuelle. L’auteur met en avant la récurrence des mouvements de longue durée. Il analyse les relations techniques et économiques entre capital matériel et travail salarié. Il établit des éléments statistiques caractérisant la composition organique des capitaux et la relation capital/produit. Des éléments théoriques mettent en évidence la suraccumulation puis la dévalorisation de capital de longue période, avec la mise en place de nouvelles technologies et les cercles vicieux dans la longue phase de tendance aux difficultés.

Il présente alors la périodicité de long terme qui renvoie aux conditions technico- économiques de la croissance capitaliste et aux changements démographiques. Cela concerne les fluctuations de longue période de la fécondité et de la natalité. Cela renvoie à l’accélération de l’élévation de la composition moyens matériels/salariés dans la dernière partie de la longue phase ascendante. C’est ensuite la détente vers la fin de la longue phase de tendance aux difficultés, avec les conditions favorisant la reprise de longue période, notamment les transformations technologiques et les transformations sociales structurelles. C’est aussi la remontée de la population active, la baisse de la part des salaires, et le relèvement des profits.

Enfin sont considérées la réversibilité et l’irréversibilité, à partir des mutations technologiques et des conditions structurelles du déroulement des longues phases de difficultés et de leur issue jusqu’à l’originalité de la crise systémique actuelle.

III. Les dévalorisations structurelles du capital, les transformations systémiques du capitalisme et la crise systémique mondiale actuelle

1. État stationnaire et dévalorisations structurelles du capital

Des classiques à Marx. Paul Boccara présente en premier lieu le dualisme primitif des analyses chez Smith, les développements classiques de tendance unilatérale chez Ricardo, puis les autres développements chez Malthus et Sismondi. Il étudie ensuite la tentative éclectique, à la fin des classiques, de John Stuart Mill puis les exportations de capitaux et les transformations du système chez un post-classique comme Leroy-Beaulieu. Enfin, ce sont des indications sur les transformations de structure sociale de dévalorisation du capital, répondant aux difficultés profondes de la suraccumulation, chez Marx.

2.  Théories se réclamant du marxisme sur les transformations du système capitaliste

Théories jusqu’à la première guerre mondiale : Hilferding, Rosa Luxemburg, Lénine

Le capital financier : transformations systémiques du capitalisme chez Hilferding. C’est son apport pour l’analyse des changements de structure se référant à la question de l’atténuation de la gravité, de l’ampleur et du caractère cumulatif des crises cycliques. C’est la question de « l’exportation de capital et la lutte pour le territoire économique ».

• Transformations du système capitaliste et du système mondial chez Rosa Luxemburg. Elle tente une explication économique de l’impérialisme. Le débouché est, selon elle, fourni par les marchés coloniaux ainsi que par la militarisation et le développement des armements dans le système capitaliste.

Les transformations du système capitaliste en impérialisme ou capitalisme de monopole, puis en capitalisme monopoliste d’État, chez Lénine.

Ce sont la concentration de la production et les monopoles. Les banques, leur nouveau rôle et le capital financier. L’exportation des capitaux et le partage du monde. La première guerre mondiale et le début de la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État.

Théories après la 2è guerre mondiale

Draguilev analyse la « crise générale du capitalisme ».

Varga se centre sur la crise de structure de l’entre- deux guerres mais aussi sur la phase ascendante et les mesures anti-crise du capitalisme monopoliste d’État.

Baran et Sweezy élaborent une théorie sur la croissance après la deuxième guerre mondiale et le système du capitalisme d’après- guerre dans Le capitalisme monopoliste, un essai sur la société industrielle américaine.

Boccara développe la théorie du capitalisme monopoliste d’État mais aussi celle de sa crise systémique, il fonde la première école de la régulation dite systémique.

3. Théories sur la crise écologique radicale dans le système capitaliste, les limites écologiques de la croissance mondiale et sur les enjeux systémiques du changement climatique

4. Théories sur la Révolution technologique informationnelle, avec les enjeux ambivalents de la révolution informationnelle entre exaspération du système capitaliste et de sa crise systémique radicale et besoin d’un autre système.· Ce sont aussi les théories sur la radicalité de la progression massive des services avec leurs enjeux systémiques, et leurs implications contradictoires pour le système économique et social et la civilisation.

5. Ce sont aussi les théories sur la progression des firmes multinationales, mais aussi sur les défis de biens communs publics mondiaux de l’humanité tendant à la mise en cause du système actuel. Ce sont enfin les théories sur la révolution monétaire et les défis de la progression dans le monde des pays émergents. Cela exigerait une autre construction de la mondialisation.

En conclusion : quels enseignements peut-on tirer de cette recension des théories sur les crises pour les débats idéologiques et politiques de nos jours ? Cela concerne des propositions d’alternative fondamentale d’une autre régulation économique, pour le dépassement des crises capitalistes, devenu possible aujourd’hui. Ces propositions devraient d’abord s’appuyer, non seulement sur les exigences actuelles de répartition pour les salaires mais surtout sur d’autres critères de production, contre les politiques d’austérité des salaires et des dépenses publiques. Cela exigerait des propositions de maîtrise et de dépassement des marchés, comme pour la sécurité d’emploi ou de formation, mais aussi sur d’autres critères de gestion, ou un autre crédit. Cela viserait des propositions pour développer, avec la révolution informationnelle, les dépenses de formations et de recherche avec de nouvelles qualités des formations et des recherches. Le développement de ces dépenses contre l’austérité et par les services publics, contribuerait à s’opposer à la suraccumulation et au chômage, tout en favorisant l’efficacité sociale sans se contenter de dépenser plus. Cela participerait à la construction d’une autre civilisation de toute l’humanité favorisant l’épanouissement de la créativité de chacun. 

 

 1. Paul Boccara, Théories  sur les crises, la suraccumulation  et la dévalorisation du capital  2è volume , Delga, 2015. Ouvrage disponible à économie et Politique.

 

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