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Le travail dans l’analyse marxiste : Le travail « moment de la regénération humaine »*

L’opération de transformation par le travail, c’est d’abord la transformation, la regénération des hommes, ce domaine est celui de l’anthroponomie. Le travail a une spécificité qui le distingue des autres activités. Le salariat manifeste l’extension du travail : le travail comme travail salarié tend à tout envahir, ainsi on peut parler de « travail » dans les moments politique (professionnalisation de la politique) ou informationnel : c’est l’effet de l’envahissement de toutes les sphères par le travail, particulièrement dans notre société.

Cette spécificité du travail réside dans sa liaison directe avec l’économie. Ce qui renvoie d’une part au travail productif, d’autre part au « travail non productif », c’est-à-dire aux activités destinées à obtenir les produits matériels de ceux qui les produisent, bref, à « gagner sa vie ».

Marx ne donne pas exactement cette définition anthroponomique du travail, mais il tend, tout au long de son évolution, à s’en rapprocher. Chez le jeune Marx le travail productif est placé au centre de la vie. Il y a une extension du travail à toutes les activités culturelles, mais aussi l’idée d’une abolition du travail, comme contrainte et aliénation, au profit d’une activité libre ; ce qui implique une distinction entre activité et travail.

Plus tard, dans Le Capital, Marx distingue travail productif et travail improductif (par exemple intellectuel), et avance la perspective d’une énorme réduction de la durée du travail, donc d’une activité libre au-delà du travail lié à la nécessité de la vie matérielle.

On rencontre dans certains passages de Marx l’idée d’une émancipation du travail comme travail libre, ce qui est peut-être une contradiction dans les termes. Les disciples, la vulgate marxiste-léniniste placeront au contraire le travail au centre de toute la vie active : il serait, pour toujours, la chose la plus importante. D’autres auteurs, au contraire, comme Hannah Arendt, s’efforcent de donner au travail le moins d’importance possible, en opposition à cette vision marxiste-léniniste qu’elle impute largement à Marx.

La salarisation, largement massive, renvoie aujourd’hui à l’historicité fondamentale des formes typées du travail, jusqu’à sa crise actuelle radicale. C’est, d’une part, l’envahissement du travail salarié dans tous les domaines de la vie, donc du travail comme contrainte et aliénation. D’autre part, le chômage massif et sa durabilité atteignent une ampleur formidable en liaison avec les nouvelles conditions technologiques. Mais on constate en même temps un enrichissement sans précédent du travail, avec toute son articulation aux activités de recherche, de direction, et l’explosion des activités de formation et de loisir.

Des deux côtés apparaissent des limites et des conditions qui poussent à un dépassement éventuel.

Cela impliquerait l’étude des conditions de créativité d’un processus effectif de désaliénation, de dépassement du travail, en considérant non seulement la technologie et la reproduction matérielle, mais l’ensemble des moments anthroponomiques de la transformation des hommes eux-mêmes.

Aliénation et émancipation du travail

Paul Boccara considère, à la différence de certaines analyses de type structuraliste qui soulignent les structures plutôt que les opérations, le système de transformation et son opération de transformation des êtres humains.

Objectivation des êtres humains par le travail. Le caractère anthropologique du travail. Retour à la problématique Marx/Hegel

Après Hegel (et particulièrement l’analyse du rapport maître/serviteur dans la Phénoménologie de l’Esprit), Marx va souligner le rôle anthropologique du travail, en particulier dans les Manuscrits de 1844. Le travail y est approché dans sa connexion avec l’essence réelle de l’homme, avec la détermination même du genre humain. Il souligne dans le même texte, « l’activité libre, consciente, est le caractère générique de l’homme » – ce qui pose le problème de la relation entre l’activité libre et consciente et le travail. Marx précise la relation du développement de la conscience et de la liberté avec le travail. Il indique enfin que les objets deviennent pour lui l’objectivation de lui-même. Il reprend ainsi, en insistant de façon beaucoup plus fondamentale sur le travail productif, les conceptions de Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit. Pour celui-ci, la conscience a un double objet : l’objet de la certitude sensible et elle-même. Dans le travail, qui forme les objets, l’être-pour-soi s’extériorise, tandis que la conscience travaillante en vient à l’intuition de l’être indépendant comme intuition de soi-même. Marx reprend également les analyses de Feuerbach sur le caractère sensible de l’homme et la conscience liée aux objets. Cependant le dépassement de la vision idéaliste que tente Marx reste inachevé (et pas seulement chez le jeune Marx), comme il l’est encore aujourd’hui. Il n’a pas développé en effet l’analyse de l’anthroponomie, partie intégrante de celle de l’homme réel. Bien sûr, il s’efforce à ce dépassement, en particulier au livre Ier du Capital, où, plus que sur les produits, il insiste sur les moyens de production matériels (ce qui émergeait dès L’idéologie allemande). C’est déjà une vision plus matérialiste que celle qui s’en tient au travail et aux produits du travail. De même, il souligne l’intervention, dans le travail de l’homme, de la conscience du but ou du résultat, et va jusqu’à amorcer l’idée de l’anthroponomie en affirmant : « En même temps qu’il agit par ce mouvement » (le travail productif) « sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillent. » C’est cette indication que tente de développer l’analyse de Paul Boccara de la regénération et des transformations anthroponomiques, à partir de la masse énorme des recherches post-marxistes, et des béances de Marx sur ces questions. On est donc à l’opposé de la tendance à hypostasier de façon unilatérale le travail comme créateur de l’homme, remplaçant en quelque sorte le Dieu créateur (hypostase dont Marx s’efforce de se dégager, sans y parvenir pleinement). Il s’agit d’insister bien davantage sur les deux systèmes encadrant le système anthroponomique.

La reproduction économique, et donc les moyens matériels de production, devrait être distinguée du travail. Marx développe cet aspect ; mais sans évidemment l’analyse de la révolution informationnelle et des changements technologiques actuels, la perspective du dépassement du travail reste en partie spéculative. Il s’agit aussi des formes économiques nouvelles à créer, à l’opposé par exemple des illusions d’un auteur comme André Gorz. Celui-ci ne voit que le recul de la logique économique (capitaliste), ce qui est vrai, mais non la perspective d’une autre logique économique.

Il s’agit aussi de considérer les différents systèmes réels de la regénération, en examinant notamment le rôle du moment parental, celui-ci concerne tous les changements systémiques, y compris économique. Nous partirons de la masse des recherches et de l’histoire réelle postérieures à Marx, pour poursuivre ce dépassement de la vision idéaliste, tout en conservant dans ce dépassement les aspects idéalistes trop vite rejetés chez Hegel ou Feuerbach par les critiques du jeune Marx. Déjà Marx entendait, en s’appuyant sur Feuerbach, critiquer la vision idéaliste de Hegel, chez qui l’homme est certes objectivation, résultat de son propre travail, mais conçu essentiellement comme travail de l’esprit. Les Manuscrits de 1844, à la suite de Feuerbach, entendent partir de l’homme réel, en chair et en os, de la subjectivité de cette force objective dans le travail, qui se rapporte à des objets sensibles, réels, extérieurs à lui, pour son besoin naturel. Marx veut se rapporter à l’être humain qui souffre, qui est passionné, tend vers son objet, à l’opposé de l’être de pensée, d’abstraction de Hegel. Cet homme souffrant du jeune Marx, à l’activité pratique réelle, c’est celui du travail productif, mais aussi de cet « humanisme pratique » que sont les luttes ouvrières, les luttes pour le communisme, contre la domination de la propriété privée – source de l’aliénation et de la souffrance qui déterminent ces luttes. Toutefois la vision de Marx reste encore largement idéaliste. Elle néglige toute la dialectique du travail et des moyens matériels de production, ainsi que l’analyse des nécessités économiques dans le cadre du capitalisme, c’est particulièrement le cas chez le jeune Marx, mais il y a aussi des limites du Capital sur ces deux questions. Cette vision ignore tout le problème de l’analyse anthroponomique, même s’il y a des amorces chez Marx, par exemple des notes à propos de la parenté, qui n’ont rien à voir avec l’ouvrage trop simpliste d’Engels. Cependant la critique du processus hégélien centré sur la conscience ne peut se limiter à faire appel aux moyens matériels, mais doit poursuivre la critique qui se fonde sur l’homme sensible de Feuerbach, avec ses passions. La concentration du travail sur la logique de l’instrument matériel artificiel développe la conscience, mais aussi, en refoulant les tendances instinctives, l’inconscient. Celui-ci aurait pour entrées ce refoulement, lié à la reproduction matérielle et au travail.

L’aliénation, son élaboration, la désaliénation et l’émancipation du travail pour l’humanité

Il s’agirait de dépasser le travail lui-même ; l’expression « émancipation du travail » aurait pu laisser croire qu’il s’agissait d’émanciper le travail pour en faire un « travail libre ». Ici aussi nous devons remonter à la problématique Hegel/Marx.

L’aliénation chez Hegel et la dialectique maître/serviteur

Hegel, à partir du Contrat social de Rousseau, qui insiste sur « l’aliénation » de l’esclave au maître, donne à l’aliénation une dimension anthropologique fondamentale, ainsi qu’au travail aliéné. Toutefois l’aliénation (étrangéité, extranéité) concerne essentiellement chez lui le travail de l’esprit ; par l’aliénation, la conscience passe dans le monde effectif, dans un processus d’extériorisation ou d’objectivation. Mais l’esprit va dépasser cette aliénation : il y a en quelque sorte aliénation de l’aliénation, ou changement d’aliénation, ce qui est une façon de s’émanciper de la première aliénation (changement de moment spirituel caractérisant une époque) – même si, comme le dit Marx, on reste toujours dans l’aliénation. Cette critique est d’ailleurs peut-être excessive, et l’on peut juger spéculative l’idée d’un dépassement de la conflictualité (sinon de l’aliénation et de l’antagonisme).

Travail et aliénation chez Marx

Le jeune Marx développera considérablement cette analyse de l’aliénation dans le travail. Déjà dans ses « Notes sur James Mill », contemporaines des Manuscrits de 1844, il évoque l’argent, où l’activité de l’homme s’aliène en puissance indépendante, et l’esclavage est poussé à son comble. Le travail, c’est d’ailleurs ici le travail salarié, est acheté contre de l’argent. Selon les Manuscrits de 1844, « dans l’industrie matérielle courante […] nous avons devant nous sous forme d’objets concrets, étrangers, utiles, sous la forme de l’aliénation, les forces essentielles de l’homme objectivées. » Mais, y lit-on également, « l’aliénation de l’objet du travail n’est que le résumé de l’aliénation ou du dessaisissement dans l’activité du travail elle-même. « L’ouvrier » dans son travail […] mortifie son corps et ruine son esprit. […] Son travail n’est donc pas volontaire mais contraint […] Il n’est donc pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. »

Enfin « le travail de l’ouvrier ne s’appartient pas à lui-même mais appartient à un autre ». Nous assistons à une « dégradation » de la libre activité au rang de moyen, un peu comme si l’essence humaine subissait une déchéance, une chute analogue à celle des anges… Vision spéculative, et pourtant historique aussi, si l’on considère l’existence de conditions antérieures différentes du salariat, d’autres types de travail. Reste dans cette vision, comparée aux efforts ultérieurs, une certaine sous-estimation de l’élaboration qui s’opère à travers l’aliénation, de l’émancipation humaine, et par exemple de la liberté du salarié, propriétaire de lui-même, par rapport au serf ou à l’esclave – différence que souligneront les analyses du Capital. Aliénation et désaliénation ont fait l’objet chez Marx d’efforts fondamentaux, quoique inachevés même chez le Marx de la maturité – mais présents déjà chez le jeune Marx : il reprend l’idée du dépassement hégélien, avec conservation du développement antérieur ; il ne s’agit donc pas d’abolir tout ce qui s’est élaboré dans l’aliénation. Cette émancipation se réfère aux autres moments anthroponomiques : nécessité de s’émanciper de la famille, du politique, de la religion, que soulignent les Manuscrits ; cependant que L’Idéologie allemande avance l’idée d’appropriation d’une totalité de forces productives, en liaison avec le caractère attractif (au sens de Fourier) de l’activité et du travail. Mais la vision comporte encore des illusions spéculatives, et accorde une place trop centrale à la suppression de la propriété privée par la transformation politique – même si les Manuscrits dénoncent déjà ce communisme grossier qui ne voit que la propriété et la répartition des produits, alors que le centre du communisme doit être précisément le développement de l’activité libre personnelle, l’appropriation de l’essence humaine par les hommes. Reste cette majoration, permanente chez Marx, du politique et de l’économique, liée aux conditions de l’époque et à l’inachèvement de son œuvre.

Le Capital manifeste aussi un effort sur les moyens de production, le travail libre salarié, les exigences de qualification, la réduction du temps de travail, le besoin de développement des agents humains, situé au centre de la crise. Toutes ces analyses tendent à développer cette critique matérialiste, sans oublier le texte fameux sur le « royaume de la liberté » situé au-delà du « royaume de la nécessité », c’est-à-dire du travail productif. Mais il manque, bien sûr, l’analyse de la révolution informationnelle, ainsi que les problèmes de dépassement des formes économiques capitalistes et des critères nouveaux de rentabilité et de gestion. Ce caractère spéculatif se retrouve chez André Gorz (Métamorphoses du travail, quête du sens, Galilé, 1988) qui comporte pourtant des analyses convergentes avec les nôtres, mais considère que le dépassement du travail passera par une réduction du rôle de la logique économique. L’économie aura certes un rôle moindre dans toutes les sociétés non marchandes, de même qu’elle y est moins séparée du reste. Mais il ne s’agit pas simplement de réduire l’emprise de « la » logique de l’économie, identifiée de façon indépassable à celle du marché et du capitalisme, ce qui serait un recul par rapport à Marx, même si celui-ci n’a pas élaboré une autre logique économique comme nous essayons de le faire, et comme l’état de la société ne le lui permettait pas. Autre lacune de Gorz, la révolution informationnelle, il envisage seulement l’automatisation. Ceci concourt également à rendre spéculative sa perspective de dépassement du travail.

Dans ses « Notes sur James Mill », Marx indiquait que dans la production « comme homme » (à l’opposé de celle du travail aliéné), chacun s’affirme lui-même et affirme l’autre. À cette conception, comme à l’éthique de Kant, on peut objecter son aspect paternaliste et bourgeois : c’est moi qui t’apporte la jouissance – à moins qu’on ne tombe à l’inverse dans l’éthique du sacrifice de soi. Paul Boccara propose alors une autre perspective : non pas prendre autrui comme fin, mais avoir pour fin le fait que lui-même se prenne pour fin, donc développer sa créativité ; non pas lui « apporter », mais permettre qu’il développe son apport – et du même coup développer mon apport, sans sacrifice, la question étant celle de l’intercréativité, qui peut monter dans les conditions de la révolution informationnelle.

Crises et autres moments anthroponomiques. Directions et organisations du travail typées historiquement de façon systémique

Certaines analyses de tendance structuraliste insistent sur l’organisation du travail en négligeant beaucoup l’opération de transformation technologique, les moyens de production et la régulation. Quant aux problèmes de la direction, une perspective matérialiste exige de les relier aux conditions technologiques historiques (à l’opposé d’une vision structuraliste majorant l’organisation) ainsi qu’aux questions de la régulation et de la liaison avec les conditions économiques correspondantes. Selon Le Capital, d’ailleurs, le directeur du travail personnifie les moyens de production, représente leurs exigences, donc le type de règles historiques propres à une période du capitalisme. L’analyse de Marx discerne dans la direction un aspect de travail en commun, comparable à celui du chef d’orchestre, et un aspect de domination et d’exploitation (notons d’ailleurs que le chef d’orchestre apparaît au début du xixe siècle, et qu’auparavant les musiciens s’auto-dirigeaient…). Mais on peut regretter une fixation de certaines analyses contemporaines sur le taylorisme, au détriment de l’histoire réelle. Beaucoup d’études sur Taylor ignorent le conditionnement technologique. D’où aussi une historicité fondamentale : Taylor, c’est la fin du xixe, alors que la crise systémique de l’entre-deux-guerres est le passage au néotaylorisme. L’appel à l’idée de « fordisme » ou autres expédients permet souvent de se tirer médiocrement d’affaire sur ces questions. Et dans le néotaylorisme, c’est toute la question des relations humaines qui va monter, avec aussi la critique des sociologues du travail comme Georges Friedmann, sans oublier la protection sociale.

Crises d’identité au travail et autre création d’un autre travail

Les longues phases de difficultés systémiques de l’économie s’accompagnent de la crise anthroponomique du travail, et notamment la crise d’identité au travail qui va conditionner les changements, y compris économiques. Cette crise d’identité a été analysée, en particulier sous l’angle de l’écart entre travail prescrit et travail réel. Cet écart est d’ailleurs nécessaire, et pas seulement parce qu’il y a aliénation et direction étrangère, mais aussi dans la mesure où l’homme a un but idéal, différent de son travail effectif. Cet écart peut être renforcé en cas de direction étrangère ; et il peut devenir excessif, conduisant à une crise et des dysfonctionnements liés aux nouvelles technologies et au besoin de nouveaux paradigmes concernant le travail. D’où résulte une crise proprement anthroponomique : anxiété, manque de confiance dans les indicateurs techniques fournis, etc. Cette perturbation anthroponomique formidable conditionne la créativité de nouvelles règles anthroponomiques, mais aussi la transformation économique.

Historicité du travail et ses conditions : irréversibilité, récurrences et crises

La dialectique « hommes/moyens matériels », technologies et travailleurs

Selon l’analyse de la révolution industrielle dans Le Capital, c’est la machine-outil, remplaçant la main, qui est au cœur de cette révolution, et non la machine à vapeur, qui n’est qu’une condition. Ce remplacement n’arrive qu’aujourd’hui à son achèvement dans l’automatisation. Mais la révolution industrielle introduit aussi, Marx le souligne, de nouvelles tâches de surveillance et de correction, qui sont des tâches informationnelles, qui vont faire monter les exigences d’éducation. Marx insiste enfin sur le rôle fondamental de la science, en liaison avec cette objectivation qu’apporte la machine-outil. Ce rôle de la science caractérise pour Marx le capitalisme, et non pas le socialisme comme on le disait en Union soviétique et comme on le dit encore ; c’est clair dans les Grundrisse comme dans Le Capital. Partant de cette analyse, Paul Boccara, dès La mise en mouvement du capital, a proposé de la généraliser à toutes les transformations technologiques. Ce serait l’aspect complémentaire d’introjection : l’homme développe de nouvelles capacités, et le moyen matériel qui remplace l’organe humain dégage de nouvelles propriétés que l’homme découvre et qui développe son information. Il y a donc et projection et introjection. Dès le xvie siècle, on s’achemine vers la machine-outil et le remplacement non plus seulement des bras, mais de la main de l’homme. Son évolution vers une automatisation grandissante se poursuivra jusqu’à l’actuel achèvement de la révolution industrielle : remplacement complet de la main, et début de la révolution informationnelle, avec le remplacement de certaines fonctions du cerveau.

Récurrence et irréversibilité jusqu’aux bouleversements de la société capitaliste

L’irréversibilité renvoie au progrès technologique. Mais il existe aussi une récurrence, comme entre économies marchandes et non-marchandes. Ainsi peut-on distinguer les sociétés où il y a séparation, scission du travail d’avec les autres activités : c’est le cas des sociétés de type marchand, et les sociétés où existe une intime compénétration, un continuum entre le travail et les autres moments, comme l’économie seigneuriale et féodale. Dans son ouvrage, La Division du travail social, Emile Durkheim (1893), présente une vision linéaire d’une division sans cesse accrue, au point de voir dans la spécialisation de l’homme et de la femme un fruit de l’évolution. Ainsi prétend-il, le cerveau des Parisiennes est plus petit que celui des Parisiens, l’homme s’étant spécialisé dans la science, la femme dans la tendresse ! On a pu aussi montrer la liaison entre types de formations et types de technologies et l’alternance des types, impliquant chacun toute une forme de culture : « l’initiation » d’un côté (qui rejoint ce qu’on a appelé ici l’identification), « l’éducation symbolisée » de l’autre.

à travers cette récurrence, il y a une irréversibilité. Ainsi la scission entre le travail productif et les autres activités apparaît dès le mode de production despotique (Égypte pharaonique), avec le « monopole » négatif des hommes voués au travail productif tandis que les prêtres ont le monopole des activités informationnelles (non seulement la religion, mais l’écriture, l’astronomie, la comptabilité, la médecine, etc). L’Antiquité esclavagiste développera considérablement cette scission, d’où un mépris pour le travailleur productif (malgré les éloges de l’agriculteur) et l’élaboration de la figure du philosophe libre. Les communautés seigneuriales verront remonter le travail comme dignité, malgré l’aliénation spécifique. Dans le capitalisme, on retrouve un aspect d’irréversibilité, avec le travailleur salarié « libre ».

Le bouleversement du travail dans les sociétés capitalistes

C’est le point de départ de l’analyse de Marx, et ce qui permettrait le dépassement. Déjà le jeune Marx discerne et le côté négatif de l’aliénation, et son côté positif avec la force de travail standard, interchangeable, donc capable de passer dans tous les travaux. C’est bien là une aliénation, liée au caractère étranger du travail, dirigé par le maître et par les moyens matériels ; mais c’est aussi ce qui permet la conquête de toutes les forces productives, le rapprochement de tous les travaux (y compris le travail non-productif) dans le salariat. Ce qui explique aussi la conquête de toutes les sphères par le travail salarié, qui prépare un dépassement à la fois par ce qu’elle a d’intolérable et par l’enrichissement que représente cette conquête. Pour le Marx de la maturité, et pour ce qu’aujourd’hui nous pouvons tenter au-delà de lui, la question est celle de la liaison de cette salarisation avec l’objectivation maximum dans l’aliénation, permise par la machine-outil, avec le remplacement de la main, mais aussi l’aspect informationnel de la surveillance, articulé à la science (par opposition aux anciens « tours de main »).

La Crise actuelle du travail et les conditions de créativité des processus de dépassement

Ce sont les débuts de la révolution informationnelle et la radicalité de la crise présente

La révolution informationnelle va de pair avec l’achèvement de la révolution industrielle, et avec la possibilité d’un autre type de progression de la productivité. Cela comporte l’économie systématique sur les moyens matériels, le travail mort, et le développement des dépenses pour les hommes et de leur activité informationnelle. On ne peut identifier, la logique de la productivité avec la logique capitaliste.

Le lien entre la crise du système économique et la crise anthroponomique du travail entraîne le développement du chômage massif et sa durabilité, en liaison avec les nouvelles technologies et avec le maintien des structures et des régulations capitalistes traditionnelles, comme aussi la guerre économique civile et internationale. À sa façon le chômage massif lié pour une part aux nouvelles technologies appelle le dépassement du travail. C’est aussi ce que pose la montée des activités informationnelles (formation, etc), avec tous les problèmes d’exclusion au regard des exigences de formation, dont la possibilité est conditionnée par l’ensemble des relations anthroponomiques. On a pu montrer la contradiction entre le besoin d’adaptation des hommes aux nouvelles technologies et à l’inverse le refus d’information, de formation, de responsabilités dans un système de domination – alors même que les technologies demandent l’adaptation et la créativité. Tandis qu’on peut aussi montrer le besoin, créé par les nouvelles technologies, d’innovation, d’autonomie, il en ressort le besoin de créativité d’une sociabilité nouvelle. Cependant, on ne peut négliger les conditions de créativité économique et de gestion. Il convient de dépasser les béances chez Marx, en même temps on ne peut de façon réductrice identifier au capitalisme « la » rationalité économique, sans voir cette créativité nécessaire. Certains sociologues l’ont d’ailleurs pointée. Ainsi, la sociologue Danièle Linhart, à propos du post-taylorisme, montre le dilemme des responsables qui veulent favoriser l’intervention autonome, mais redoutent qu’elle ne mette en cause les logiques dominantes. Paul Boccara propose pour sa part de nouveaux critères de gestion dans une mixité conflictuelle, pour dépasser les critères de rentabilité capitalistes. La gestion n’appartient pas seulement au domaine économique mais se situe à l’interface avec l’anthroponomie. Cette perspective s’oppose et aux illusions des sociétés étatistes, et à ceux qui ne voient d’autres critères que les critères capitalistes, sans parvenir à envisager des critères marchands décentralisés d’efficacité sociale, développés à partir des analyses de Marx et des nouvelles conditions technologiques. Ces nouveaux critères sont à mettre en relation avec la perspective de la construction d’un nouveau système d’emploi ou de formation. Ils impliquent aussi la question du rapport entre partage et marché, celle des ressources financières, etc. Nous souffrons des séparations entre le sociologue, l’ergonomiste, l’économiste, le gestionnaire – séparations que l’analyse systémique a pour ambition de dépasser.

Créativité d’un processus très long de dépassement possible

Il ne s’agirait pas d’une pure abolition de l’aliénation mais d’un dépassement, impliquant la conservation de l’élaboration antérieure. Ce très long processus, serait éventuellement millénaire comme l’a été le processus d’élaboration dans le cadre de l’aliénation. Pour Paul Boccara, le dépassement du travail met en jeu la crise de la créativité parentale, comme condition des changements, et tout le moment informationnel, y compris non seulement la pensée systémique, mais l’éthique de l’intercréativité. Ce très long dépassement ne saurait supprimer la conflictualité, la contradiction, mais seulement l’antagonisme et la monopolisation (rotation des rôles et non suppression des distinctions de rôles, par exemple), il n’a rien de fatal. Cette créativité est donc aussi un problème d’existence. Alors que certains travaux essaient de récupérer les nouvelles technologies et les nouvelles relations de travail dans une idéologie d’encadrement et de domination caractérisée par un puissant effort pour maintenir l’aliénation. Notre optique reste celle du dépassement et de la mixité. 

 

 

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