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Fabriquer à Paris : Un enjeu économique, social et écologique

Lunettes, vêtements, jouets, vélos, miel, 234 produits ont reçu le Label Fabriqué à Paris le 5 décembre dernier. Cette nouvelle appellation vise à valoriser l’artisanat parisien et à défendre un mode de consommation locale et responsable. La mise en œuvre de ce Label est la première des préconisations de la Mission d’Information et d’Évaluation « Fabriquer à Paris pour relever les défis sociaux et environnementaux : quelles filières industrielles d’avenir ? » que j’ai présidée en 2015. Il s’agissait de faire un état des lieux de l’industrie et de la production à Paris et des politiques publiques qui l’accompagnent ainsi que de formuler un ensemble de propositions pour relancer la fabrication dans la capitale.

Plusieurs constats ont ainsi été établis. Pour commencer, le niveau du chômage à Paris a atteint un niveau très préoccupant, notamment en raison du recul de l’emploi industriel qui est spectaculaire : - 63 % entre 1990 et 2010. Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon montrent que la part des ouvriers et employés dans la population parisienne passe de 65 % en 1954 à 28,6% en 2010. Ensuite, la question de la lutte contre le changement climatique et la nécessité de résoudre la transition écologique conduisent à interroger le modèle économique de production industrielle et de consommation. S’ajoute à ces constats le fait qu’une troisième révolution industrielle est en germe avec les évolutions technologiques et la fabrication additive (imprimante 3D, découpes lasers, logiciels…) qui peuvent s’installer en ville.

Partant de ces réalités, le rapport de la MIE sur le « Fabriqué à Paris » a établi plusieurs préconisations, parmi lesquelles la mise en place d’un Label Fabriqué à Paris. A l’heure où nous remettons les prix de la première promotion des labellisés, nous pouvons tirer un certain nombre d’enseignements de cette première expérience. Il est tout à fait possible de concevoir un autre modèle de société où les biens vendus et échangés intègrent une haute valeur sociale et sont les marqueurs d’une consommation responsable qui répond également aux enjeux environnementaux de notre époque. On peut repenser le modèle de production et de consommation pour opérer une révolution en abandonnant le système consumériste capitaliste actuel. Pour y parvenir, les décideurs publics et les citoyens disposent d’un certain nombre de leviers à saisir.

Relocaliser la production pour répondre aux enjeux sociaux de l’emploi et de la transmission des savoir-faire

Le premier champ dans lequel le Label fabriqué à Paris a une incidence est le champ social. Les 234 produits labellisés, du miel aux chaussures en passant par les maquettes industrielles, sont le produit de fabricants parisiens. Les objets labellisés intègrent donc la valeur d’emplois locaux. Dans le contexte actuel où le niveau du chômage dans la capitale est préoccupant, la valorisation et la promotion de ces produits pourvoyeurs d’emploi locaux offrent une réponse aux problématiques d’emploi.

Cette idée va à rebours des processus de désindustrialisation et des choix politiques et économiques des grandes entreprises qui sont à l’œuvre depuis les années 1970, accélérant la désindustrialisation de Paris à la fin du XXe siècle. Le rapport de la MIE sur le fabriqué à Paris démontre que le processus de concentration des grandes entreprises a entraîné la fermeture de sites jugés non rentables, ainsi qu’une évolution de l’organisation du travail et la nature des emplois occupés. Paris a ainsi été « une zone de désindustrialisation extrêmement forte dans une région, l’Île-de-France, de désindustrialisation très intense »[1].

Toutefois, le développement industriel aujourd’hui peut se mettre au service de l’emploi. Ainsi, on compte aujourd’hui plus de 44 000 entreprises artisanales à Paris[2], alors qu’il n’y en avait que 38 000 en 2014 et 36 000 en 2013.

Parmi les 234 produits qui ont obtenu le label « Fabriqué à Paris », de nombreux secteurs de production sont représentés : ébénisterie, bijouterie, mode sur mesure, coutellerie, tissage, maroquinerie… Beaucoup de ces structures sont de petite taille, entre un et trois salariés. D’autres sont plus importantes. C’est le cas de Tryame, bureau d’études et studio de design installé à Paris dans le 18ème arrondissement.

Arrêtons-nous un instant sur cette entreprise dont le modèle illustre plusieurs des objectifs du Label Fabriqué à Paris. Son activité consiste à fabriquer des maquettes et des prototypes de toutes dimensions. En 1992, elle ne comptait que trois salariés, pour en avoir aujourd’hui vingt-deux à Paris, mais aussi trois autres en France et deux en Hongrie. L’entreprise a grandi en rachetant des structures dont les gérants partaient en retraite. L’enjeu était de taille : il s’agissait de conserver les savoirs et les traditions de ce secteur d’activité. Aujourd’hui l’entreprise Tryame a chaque année recours à des stagiaires pour transmettre son savoir-faire à de jeunes étudiants qui viennent d’écoles travaillant dans ce domaine, comme par exemple l’École nationale supérieure de création industrielle de Paris (ENSCI).

De plus, Tryame affiche la volonté de créer une véritable démocratie d’entreprise « où chaque salarié a voix au chapitre dans la gouvernance d’entreprise »[3]. Il est donc possible d’envisager des stratégies industrielles où la production en France, à Paris en l’occurrence, offre une réponse à la question sociale du chômage en promouvant des emplois locaux, avec une gouvernance et un développement d’entreprise démocratique et permettant la transmission et l’enrichissement des savoir-faire, à rebours des stratégies agressives de développement des grandes firmes multinationales qui sont à l’œuvre depuis une trentaines d’années dans le prêt-à-porter ou l’électroménager par exemple.

Révolution informationnelle et nouvelles formes du salariat : vers un système coopératif et collaboratif

Le cas de l’entreprise Tryame permet de repenser le modèle de développement industriel à l’aune de la révolution informationnelle et des nouvelles formes du salariat. Les maquettes qui sont fabriquées par cette entreprise sont des prototypes uniques, réalisés en petites séries. L’entreprise intègre différents métiers, du design au développement technique, sans oublier le marketing et le prototypage. Elle s’appuie sur des outils nouveaux parmi lesquels les imprimantes 3D. La fabrication additive permet ainsi d’utiliser et de fabriquer des matériaux innovants et des prototypes originaux qui n’étaient pas concevables par des procédés de fabrication standard.

On trouve ici en germe une évolution du salariat par le travail collaboratif qui peut aller jusqu’à un système coopératif. Il s’agit de repenser le modèle de production par la mutualisation des outils et des espaces de travail, sur le modèle des fablabs, ateliers de fabrication numérique qui privilégient une approche ouverte et communautaire de la fabrication. L’espace d’innovation « Volumes » du 19ème arrondissement est une illustration de cette nouvelle géographie de l’intelligence et du savoir. « Volumes » est une structure indépendante, implantée dans le quartier en plein renouveau de la Mouzaïa, tout près des Buttes Chaumont. Créativité, partage et ouverture sont les maitres mots qui qualifient ce travail collaboratif. « Volumes » est d’ailleurs un membre fondateur de l’association Fab City Grand Paris. Paris est une place forte du développement de ce secteur et de ce type d’activités, preuve en est, la capitale a reçu en 2017 de la Commission européenne le prix de la ville la plus innovante et accueillera à l’été 2018 le Fab City Summit.

La révolution informationnelle à laquelle nous assistons dans les fablabs ouvre une nouvelle perspective de partage des informations, des outils matériels et informationnels de production. Elle ouvre une possibilité concrète de dépasser les échanges marchands dans la circulation des produits et des services, bref les conditions pratiques d’un communisme.

C’est dans l’espace « Volume »que sont fabriquées les maisons de poupées en bois de Milkywood, qui ont obtenu le Label fabriqué à Paris. Pour les produire, la créatrice se rend dans l’espace de coworking « Volumes » où elle découpe et grave au laser les éléments en bois clair de ces jouets pour enfant.

Beaucoup de produits qui ont obtenu le Label fabriqué à Paris intègrent ces nouvelles technologies de fabrication : la découpe au laser est ainsi utilisée dans la mode, par le créateur Tremblepierre du 18ème arrondissement par exemple qui découpe et grave le cuir au laser, ou encore par des créateurs de robes de mariée et des fabricants de bijoux. Cela permet d’envisager un nouveau mode de production, basé sur la production en petite et série et sur les circuits courts. Ce type de technologie permet de se dispenser des économies d’échelle et donc de fabriquer de petits nombres d’objets. Cela offre une réponse aux besoins très spécifiques de production avec une production qui s’ajuste parfaitement aux demandes des consommateurs. Il s’agit de rompre avec la production de masse pour aller vers la fabrication à juste temps, à la demande.

Vers une consommation responsable

La Maison Tamboite fabrique des vélos dans le 12ème arrondissement. L’atelier-boutique est situé au rez-de-chaussée dans une cour d’immeubles. Les clients désireux de posséder un vélo fabriqué sur mesure viennent le commander sur place. Ces vélos reprennent la tradition de la fabrication de vélos sur mesure : le cadre est conçu et assemblé dans l’atelier même du 12ème par un jeune cadreur, dépositaire du savoir des écoles Cyfac, véritable institution fabriquant des vélos « haute couture ». Les cadres en acier, matériau issu de la tradition, sont ainsi garantis à vie. Les différentes pièces du vélo intègrent aussi d’autres matériaux, comme le bois et le cuir, qui sont usinés et fabriqués pour être ensuite intégrés au produit final.

Les vélos produits par la Maison Tamboite ne sont pas à la portée de toutes les bourses, loin s’en faut. Si le prix de ces objets peut sembler déraisonnable, c’est parce que nous ne sommes plus habitués à payer la valeur du travail lorsque nous achetons un bien produit industriellement. Le prix de ces vélos intègre le prix des matériaux mais aussi celui d’un travail qualifié et d’un savoir-faire ancestral qu’il convient de valoriser et de préserver. Il n’y a en effet plus beaucoup de fabricants de cadre de vélo qui savent produire artisanalement.

La question du prix des objets labellisés dans cette première édition du fabriqué à Paris nous invite à réfléchir à une autre manière de consommer. Il s’agit de prendre en compte la valeur matérielle du produit et d’intégrer une juste rémunération du créateur, la reconnaissance des qualifications des travailleurs. Avec la croissance de l’industrialisation et la délocalisation d’une partie toujours plus grande des produits fabriqués dans le monde vers des pays où la main d’œuvre est moins chère et où les conditions de travail des ouvriers sont souvent déplorables, l’échelle des prix des biens vendus est tirée vers le bas. Certains produits peuvent sembler onéreux alors qu’en réalité, ils affichent le prix qu’ils coûtent réellement lorsque l’on intègre la valeur du travail. Cela nous invite à nous interroger également sur le niveau des salaires et sur le pouvoir d’achat des consommateurs.

Si nous revenons à la Maison de Poupée Milkywood, celle-ci est commercialisée au prix de 76 euros. C’est sans doute bien plus onéreux qu’une maison de poupée en plastique fabriquée sur un autre continent, mais de nombreux consommateurs aujourd’hui souhaitent opter pour des choix de consommation responsables, qui intègrent la juste rémunération du fabricant, de son travail et de son savoir-faire. On l’a vu apparaître avec le développement du « commerce équitable » dès les années 1990. Certains préfèrent ainsi acheter un produit un peu plus cher à condition de savoir qu’il est le fruit d’un travail rémunéré au juste prix. Le Label fabriqué à Paris permet ainsi de montrer au consommateur que le produit labellisé intègre bien cette dimension sociale. Il résout les asymétries d’information en portant à la connaissance des consommateurs les conditions de fabrication locale du produit.

Économie circulaire et enjeux environnementaux

La consommation responsable intègre aussi la qualité environnementale des produits. Le Label fabriqué à Paris met en valeur des produits fabriqués localement, qui ont donc une empreinte carbone plus faible que des produits importés d’un autre continent. La relocalisation de la production à Paris permet aussi de rapprocher les salariés de leur lieu de production et de consommation. La MIE sur le Fabriqué à Paris avait bien pour objectif initial d’offrir une réponse aux enjeux sociaux et environnementaux, démontrant par-là que production et écologie peuvent se conjuguer plutôt que s’opposer. Il s’agit de sortir du triptyque « produire, consommer, jeter », il s’agit de sortir de la société du jetable, du gaspillage et de l’obsolescence programmée.

Ainsi, le dossier de candidature pour obtenir le Label Fabriqué à Paris permet-il aux fabricants de mettre en avant les processus écologiquement vertueux de leurs productions. Beaucoup d’objets intègrent des critères de durabilité et de recyclabilité. Les vélos de la Maison Tamboite sont garantis à vie, les chaussures Aspecteus de Philippe Atienza, bottier dans le 12ème revendiquent de lutter contre l’obsolescence programmée.

Les produits labellisés s’intègrent parfaitement dans une logique d’économie circulaire où les matériaux sont réemployés. Marcia de Carvalho et sa gamme de vêtements et accessoires tricotés avec des fils recyclés provenant de chaussettes orphelines a ainsi a obtenu le premier prix de l’innovation. Un autre créateur labellisé, William Amor, réalise lui des fleurs à partir de films et fibres plastiques de récupération. Il a lancé son projet créatif au moment de la COP 21 : il s’agissait alors pour lui de montrer de manière poétique que ces plastiques, considérés comme des déchets, pouvaient être travaillés à la manière de matériaux nobles. Aujourd’hui, ces fleurs sont souvent utilisées par de grandes marques de luxe pour créer des décors. Le créateur envisage de développer son activité en s’associant à un établissement et service d’aide par le travail (ESAT). On voit ici encore comment conjuguer l’écologie et le social.

Quelles politiques publiques pour impulser le cercle vertueux de la relocalisation de la production ?

La mise en œuvre du Label fabriqué à Paris permet donc de mettre en valeur des produits qui s’insèrent dans une logique socialement et écologiquement vertueuse, engendrant une révolution dans la manière de produire et de consommer. Mais comment faire pour que ces logiques vertueuses se diffusent davantage encore ? La MIE sur le Fabriqué à Paris montrait que le premier levier à saisir était celui du foncier. Françoise Seince, directrice des Ateliers de Paris met en avant cette problématique : les ateliers de Paris sont des incubateurs qui permettent à leurs pensionnaires de bénéficier d’un loyer très modéré au regard des prix du foncier à Paris, mais aussi de beaucoup de services et d’un accompagnement économique personnalisé.

La mise en place du Label « Fabriqué à Paris » a permis de démontrer que le coût du loyer du lieu de production était le nœud central de la question de la relocalisation de la production à Paris. La spéculation immobilière pousse les artisans et les fabricants hors des murs de la Ville. Le fauteuil Sirène produit par Straure est toujours fabriqué à Paris mais son concepteur avoue ses craintes face à l’augmentation continue des loyers à Paris. Autour de lui, certains artisans ont dû quitter leur local pour s’éloigner du cœur de la ville, remplacés par des locataires qui avaient les moyens de payer un loyer toujours plus élevé.

Dans le 12ème arrondissement, le Viaduc des arts a été racheté et est géré par une Société d’économie mixte, la Semaest, qui permet aux artisans et créateurs de bénéficier d’un espace de travail au loyer plus bas que ce qui se pratique dans le reste du parc privé. Onze lauréats du Label « Fabriqué à Paris » sont ainsi locataires de la Semaest.

Le rôle essentiel que peut jouer l’intervention publique est de réduire le coût du capital supporté par les fabricants, notamment le coût du foncier, afin de consacrer davantage de dépenses au développement des capacités humaines.

La première lutte à mener à Paris est celle contre la spéculation. Une spéculation immobilière nourrie par l’afflux du crédit en faveurs des acquéreurs de biens au détriment du développement industriel et artisanal.

C’est vers ce modèle économique que l’action publique doit se tourner pour enclencher une dynamique vertueuse au niveau social comme au niveau environnemental. Nous devons penser l’avenir de la ville dans une logique où production, circuit de fabrication, et recyclage fonctionnent en symbiose. Le modèle capitaliste et ses acteurs ont fait le choix de la délocalisation de la production. Avec le Label « Fabriqué à Paris », nous montrons que ce choix politique est inopérant et que la relocalisation de la production est un levier pour changer de modèle.

A Paris, la ZAC Bercy Charenton constitue un exemple, un espace privilégié d’expérimentation de la création d’un nouvel écosystème industriel et artisanal intégrant les problématiques environnementale, foncière et logistique. Il s’agit de réserver des espaces à la production locale artisanale, en saisissant le levier du foncier et en créant des ateliers modulables, partagés en fonction des surfaces nécessaires aux différentes productions, permettant aux artisans et fabricants de produire à Paris en levant le frein du coût du foncier. Il convient ainsi de préserver le tunnel des artisans de la gare de la Rapée en lui donnant une vocation première de locaux d’artisanat. Ces hôtels industriels directement intégrés dans la ZAC et bénéficieront de l’interconnexion du fer, du fleuve et du rail pour l’acheminement des matériaux et des déchets comme pour la livraison des produits finis. La ZAC est ainsi une zone stratégique essentielle pour favoriser la pénétration du rail à l’intérieur de Paris, en interconnexion avec la route et le transport fluvial. Elle constitue un atout stratégique majeur permettant de répondre aux enjeux sociaux et environnementaux.

C’est là toute l’ambition que nous devons avoir pour le futur de nos villes. Le Label fabriqué à Paris n’est que la première pierre de cette révolution.

Nicolas Bonnet-Oulaldj, président du Groupe communiste – Front de gauche au conseil de Paris ;

Conseiller de Paris du 12ème arrondissement

Président-initiateur de la Mission d’information et d’évaluation « Fabriquer à Paris pour relever les défis sociaux et environnementaux : quelles filières industrielles d’avenir ? », rapport disponible en ligne : http://www.communiste-frontdegauche-paris.org/Rapport-MIE-Fabriquer-a-Paris

Président du jury du Label « Fabriqué à Paris »



[1] Rapport de la MIE Fabriquer à Paris pour relever les défis sociaux et environnementaux : quelles filières d’avenir ?, 2015 page 28

[2] Chiffre de la chambre des métiers et de l’Artisanat (CMA) en décembre 2017

 

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