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Le coton, élément de la culture africaine « au service de la créativité et du lien social »

le 15 November 2006

Par Sylvie Mayer, conseillère régionale et député européenne de 1979 à 1994. Trois jours de plongée dans les réflexions combatives des acteurs de la filière coton m'ont confirmé que de nombreuses questions posées aux peuples d'Afrique sont semblables à celles que doivent affronter les Européens face à l'idéologie du libre marché. Le mouvement social africain est aussi attentif à prendre sa destinée en main, à élaborer des solutions solidaires, soucieux de consolider le mouvement social mondial.

[*Cotonculteurs, tisserands et teinturiers, mais aussi créateurs, designers et représentants des consommateurs, des femmes et des hommes, venus à Bamako, du Tchad, de Guinée, du Bénin, du Togo, de Côte d'Ivoire, du Burkina, du Rwanda et du Sénégal, ont confronté, en français et en bambara, leurs expériences, leurs souffrances et leurs luttes. Ils ont ensemble exploré toutes les facettes de ce qui fait vivre un immense territoire.*] Le coton est un élément de la culture et de la civilisation de l'Afrique de l'Ouest.

Il est lié au territoire par ses techniques et ses productions. Il est en crise grave. C'est une illustration très parlante de l'impasse dans laquelle les politiques néolibérales ont conduit l'Afrique. Durant les trois jours, ce sont tous les effets de la mondialisation capitaliste qui ont été passés au crible. Ce qui a permis de formuler des alternatives capables de satisfaire aux exigences de paix sociale, de démocratie participative et de stabilité politique dans cette partie du monde. Il s'agissait tout d'abord pour cette initiative du Forum pour une autre Afrique d'analyser l'échec de Cancùn et les agissements de l'OMC. Quatre États africains, Mali, Bénin, Tchad et Burkina, ont porté plainte contre l'OMC. En effet, bien que technologiquement très supérieure, la production cotonnière des pays riches n'est compétitive que subventionnée. Ainsi les États-Unis allouent une subvention annuelle de 4 milliards de dollars à leurs producteurs. Ils violent donc eux-mêmes les règles qu'ils ont imposées au monde entier. Ils inondent le marché mondial de leurs produits sous dumping. Le Nord prive ainsi paysans et pays du tiers-monde de ressources et de recettes d'exportation. Le Forum a examiné le coût social, écologique, et donc politique de ces choix économiques totalement désastreux. Associés d'une part aux De nombreuses questions posées aux peuples d'Afrique sont semblables à celles que doivent affronter les Européens face à l'idéologie du libre marché. Nous pouvons en tirer quelques enseignements utiles à nos propres réflexions et actions.

La similitude des effets des ajustements structurels au Sud et du pacte de stabilité du traité de Maastricht au Nord : au Sud, privatisation des services publics (dont la Compagnie malienne de développement textile gestionnaire des prix et de la production de coton), destruction des filières de production et limitation des budgets sociaux des États ; au Nord, le traité de Maastricht impose lui aussi privatisations et restrictions budgétaires.

L'escroquerie qui consiste à séparer le politique de l'économie.

Là-bas comme ici on considère la politique comme soumise obligatoirement à l'économie et donc impuissante à tout changement véritable. Cela contribue, au Nord comme au Sud, au discrédit de la politique. Le Forum africain s'est aussi interrogé sur la possibilité de se passer du politique par la « prise en charge » des combats par le mouvement social. Les interventions d'Ignacio Ramonet, de José Bové, de Sylvie Mayerà ont montré un parallélisme des débats en Europe et en Afrique : pour dépasser le capitalisme, faut-il que le mouvement social crée du contre-pouvoir, jusqu'à remplacer le pouvoir des politiques au niveau mondial, comme le suggère Ignacio Ramonet ? Où faut-il que des formations politiques fassent entrer le contre-pouvoir des mouvements sociaux dans la gestion des territoires de la commune à l'État, comme le suggère Sylvie Mayer ? Plus concrètement, création d'un « contre catalogue de mondialisation » pour Ignacio Ramonet, démocratie participative (nouveaux droits des citoyens, des salariés, observatoires des engagements, budgets participatifs...), pour S Mayer.

L'absence de démocratie dans les institutions internationales comme dans les organismes d'État africains :

la fixation des prix du coton et l'organisation de la filière échappent aux producteurs, l'élaboration des normes industrielles et écologiques se fait dans les cercles industriels européens sans consultation des intéressés. Le mouvement social africain est tout à la fois ancré dans la culture et l'histoire africaines, attentif à prendre sa destinée en main, à élaborer des solutions solidaires, soucieux de consolider le mouvement social mondial.

Féminisme et écologisme ont été deux axes forts de ces quelques jours de réflexion.

Les femmes présentes, cultivatrices, tisserandes, artistes ou économistes, parlent peu. Leurs interventions concernent essentiellement leurs pratiques, leurs expériences dans la culture biologique ou dans la création de textiles innovants. Les exposés concernant les dangers de l'utilisation des intrants chimiques, pesticides et engrais, ont profondément troublé certaines d'entre elles. Nombre de ces femmes sont analphabètes : les modes d'emploi des produits, inscrits sur les emballages, leur sont inaccessibles. L'information leur est donnée par les vendeurs des produits. Cela a été un véritable choc pour elles d'apprendre qu'ils sont dangereux pour leur santé, celle de leurs enfants, venus ou à venir, pour l'eau et pour leur terre. Ce Forum social africain a aussi eu le mérite d'ouvrir de nouveaux horizons de luttes et de réflexions dans le champ de l'environnement. L'introduction des semences génétiquement modifiées qui « transforment les producteurs en esclaves des marchands d'intrants » a été rejetée par certains mais apparaît pour d'autres comme une voie nouvelle à explorer. La maîtrise de l'eau et l'opposition à sa gestion par les entreprises multinationales de la « France Afrique » ont également été discutées. Le commerce équitable et l'économie solidaire ont aussi fait l'objet de réflexions et de propositions.

Avec un étonnement narquois, un intervenant a constaté que des ONG proposaient à des Africains des pratiques financières et commerciales solidaires en réalité empruntées à l'Afrique : les participants ont souhaité se réapproprier des valeurs et des pratiques anciennes du Sud et les partager avec les peuples du Nord. Nord et Sud pourraient en faire un nouveau concept de justice sociale et de lutte contre les inégalités.

[*La volonté des acteurs de la société civile africaine de lier culture et combat social rejoint l'actualité de notre propre combat pour l'intelligence. Cette volonté a fortement marqué cette « fête de la créativité, de la solidarité et de la citoyenneté », ainsi que l'a définie Aminata Traoré, principale organisatrice du Forum.*]

La partie culturelle du Forum, avec ses ateliers de création textile, bijoux, vêtements et meubles, s'est déroulée en présence active de l'association Éthique et Esthétique, animée par les Touré Kunda.

A l'occasion de débats sur le Forum social mondial, des participants se sont inquiétés de la domination de groupes fortement structurés mais minoritaires sur l'ensemble du mouvement. Ils ont exprimé l'exigence de respect et de gestion de la diversité du mouvement altermondialiste, comme une richesse à préserver et à cultiver.