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Austérité : trois terrains de riposte

Toute la politique macro-économique de Sarkozy est conduite par l’obsession de l’accrochage de la France à l’Allemagne qui est son principal créancier et celui de la zone euro (1).

L’obsession de la baisse des prélèvements publics et sociaux

En 2010, le déficit public de la France (au sens de Maastricht) atteint 7 % du PIB (136,5 milliards d’euros), contre 7,5 % en 2009, année de la grande récession, mais 3,4 % en 2008. La France s’est engagée à le ra- mener en dessous de 3 % du PIB dès 2013. Il s’agit, ce faisant, d’aller le plus vite possible vers un ratio « dette publique/PIB » de 60 % contre 81,7 % en 2010.

Or, les perspectives s’annoncent  difficiles :

a) La croissance française est appelée à demeurer faible : selon l’OCDE elle atteindrait, à peine, 2 % cette année, mais seulement 1,6 % selon le FMI. Sur la période 2012-2017, le consensus  des prévisions anticipe 1,2 % par an en moyenne.

b) L’insuffisance  de croissance va accentuer l’écart entre recettes publiques (48,78 % du PIB en 2010) et dépenses publiques (56,6 %) : Les dépenses publiques sont appelées à augmenter, avec le vieillissement notamment, mais aussi, parce que la France a été impliquée sur trois fronts de guerre. Et, face au dumping européen, la volonté d’alléger le poids des prélèvements publics et sociaux (impôts, taxes, cotisations) sur les entreprises, pèsera sur les recettes fiscales.

c) Cela laisse présager  un besoin croissant de l’État français de recourir à l’endettement sur les marchés, alors même que tendent à remonter les taux d’intérêt, ce qui devrait accentuer les difficultés de la croissance française et la charge de la dette.

Dans ce contexte, Sarkozy a l’obsession de maintenir, coûte que coûte, la notation financière des titres de la dette publique française et de réduire toujours plus l’écart de rendement  (spread) entre le taux d’intérêt  des obligations du Trésor (OAT) à 10 ans et leur équivalent en Allemagne (Bund) (2).

Pour y arriver, les dirigeants français se sont acharnés à continuer de réduire la part des prélèvements publics et sociaux dans les richesses produites, afin de laisser croître la part des prélèvements financiers (intérêts et dividendes) (3).

Cela marche de pair avec la casse des services publics. Entre 2011 et 2013, un départ sur deux dans la fonc- tion publique ne sera pas compensé, soit 100.000 emplois en moins, alors que 97 400 emplois ont été supprimés entre 2007 et 2010. Le recul du financement de la protection sociale par cotisations prélevées sur la valeur ajoutée des entreprises, au profit d’une fiscalisation pesant sur les salariés et leurs familles a été accéléré avec une réduction des prestations santé, chômage, retraite et politique familiale. De même, le gouvernement a diminué la pression fiscale sur les entreprises, les capitaux et les profits, les fortunes (suppression de la taxe professionnelle, allégement de l’ISF…).

Ceci a concouru à faire grandir l’insécurité sociale. Les déficits publics n’ont cependant cessé de croître avec le rationnement des dépenses publiques et sociales qui tend, en fait, à briser la croissance réelle.

L’obsession de la baisse des coûts salariaux

Le commerce extérieur de la France se dégrade : Excédentaire de 3,548 milliards d’euros encore en 2002, il est devenu déficitaire en 2003 (-231 millions d’euros) et se chiffre à -51,442 milliards d’euros en 2010.

Bien sûr, il y a le poids de la facture pétrolière. Mais le déficit est devenu très important désormais sur des postes essentiels du commerce industriel, l’automobile notamment frappée depuis des années par les politiques de délocalisation de Renault et Peugeot.

L’Allemagne est, après la Chine et Hong-Kong,  le principal poste de déficit par pays (-16 milliards d’euros en 2010).

Cette évolution résulte, particulièrement, de la façon dont les gouvernements  successifs, depuis près de 30 ans, prétendent la corriger en s’attaquant par priorité aux coûts salariaux rendus responsables des pertes de compétitivité française.

En réalité, leur abaissement en France ne sera jamais suffisant pour les ramener au niveau des coûts chinois ou turcs. Il n’empêche donc pas la poursuite des délo- calisations des productions de bas et moyen de gamme. Par contre, entraînant une insuffisance de la demande et des qualifications,  il encourage les délocalisations de productions à forte valeur ajoutée vers d’autres pays européens et, surtout, vers les États-Unis.

Le levier de cette politique consiste en l’allégement des cotisations sociales d’employeurs qui coûte désormais à l’État plus de 30 milliards d’euros par an. Prétendant inciter les entreprises à maintenir ou créer des emplois en France, il est responsable de la prolifération des emplois précaires et tire vers le bas tous les salaires par la mise en concurrence accrue des salariés.

Le déficit des comptes de la protection sociale lui est largement imputable, mais Sarkozy, plus que tout autre dirigeant depuis 30 ans, est celui qui, au nom du rééquilibrage des comptes sociaux, a le plus mis en cause les droits sociaux, à commencer par celui de « la retraite à 60 ans », ce qui a soulevé un très fort mouvement social.

Ces choix ont été mis en œuvre de concert avec une réforme d’ensemble du marché du travail visant à réduire l’indemnisation des chômeurs, les obliger à accepter des emplois non choisis (Workfare),  restructurant le service public de l’emploi dans un pôle (Pôle emploi) largement privé de moyens au profit d’officines privées, et introduisant la « flexisécurité », c’est-à-dire une flexibilité de précarité facilitant les licenciements, jusqu’à la rupture conventionnelle du contrat de travail.

 

Résultats : tout pour la finance, contre le modèle social et la croissance réelle

=Explosion des profits de grands groupes : 83 milliards d’euros en 2010 pour les sociétés du CAC-40, contre

40 milliards en 1989, année cependant de la grande récession. Plus de 80 % de ces profits proviennent de l’étranger. Ces groupes devraient verser près de 50 % de ces bénéfices en dividendes aux actionnaires en 2011.

=Les bénéfices des banques atteignent des sommets, mais le crédit demeure très resserré pour les PME : Les cinq grandes banques universelles françaises ont dégagé sur l’année écoulée 21 milliards d’euros de profits, près de deux fois le montant des bénéfices engrangés en

2009. Cependant, les encours de crédit mobilisés marquent, en janvier 2011, un recul de 5,6 % en un an pour le soutien aux entreprises et un recul de 3,9 % pour l’industrie manufacturière, alors même que l’immobi- lier, si spéculatif, enregistre une hausse des crédits de 6,8 %. Quant aux crédits à court terme, ils demeurent en janvier, avec 114 milliards d’euros, très en deçà du niveau d’avant-crise. Du coup, il y a eu plus de 63 000 défaillances d’entreprises  en 2010. L’augmentation récente du taux directeur de la BCE va accentuer ce rationnement pour le réel et encourager le crédit pour les opérations  financières et immobilières.

=Goulots de production, pénuries de qualifications, insuffisance des recherches : Les dépenses de formation des entreprises n’ont été que de 8,94 milliards d’euros en 2009, contre 9,15 milliards d’euros en 2008. Le taux de participation financière des entreprises, qui était de l’ordre de 3,3 % au début des années 1990, a énormément diminué, pour se stabiliser à un niveau proche de 2,9 % depuis 2004. De même, les dépenses de recherche des entreprises françaises sont parmi les plus faibles en Europe. Elles ont diminué de 4,5 % dans l’industrie manufacturière contre 2,6 % en moyenne dans l’Union européenne. Quant aux investissements matériels, ils sont de plus en plus réalisés à l’étranger et freinent en France. Aussi, à peine la croissance est-elle repartie que, malgré un faible taux d’utilisation des capacités de production, de l’ordre de 78 % contre 88 % fin 2007, les goulots de production et les pénuries de main-d’œuvre qualifiée repartent très fort à la hausse.

 

=Le chômage explose, précarité et pauvreté proli- fèrent : Les demandeurs d’emploi, toutes catégories confondues, inscrits en fin de mois à « Pôle emploi » étaient au nombre de 4,301 millions fin février 2011, en augmentation de 4,4 % sur février 2012. Le taux de chômage  (BIT) s’est établi à 9,6 % de la population active en France (Dom compris). Selon l’INSEE, il se stabiliserait à 9,5 % d’ici à mi-2011, soit un niveau sensiblement supérieur à celui d’avant  la crise de

2008-2009. Dans ce contexte, la précarité prolifère : Huit recrutements sur dix se font en contrat précaire. Fin 2009, les CDD concernent presque un salarié sur dix (9 % exactement), soit une hausse de 3,5 points en dix ans. La France compte désormais plus de huit millions de pauvres.

=Les salaires réels stagnent et la consommation de- meure insuffisante : Dans ce contexte, le marché du tra- vail pèse lourdement  sur les négociations  salariales. Le salaire moyen par tête progresserait ainsi un peu moins rapidement que l’inflation à l’horizon de mi-20114 et les salaires réels stagneraient  au premier trimestre. Alors que le salaire réel par tête dans les sociétés non financières a diminué de 1 % en 2009 et de 0,8 % en

2010, il pourrait reculer à nouveau de 0,3 % au moins en 2011. Or, les gains de productivité du travail dans ces entreprises auront été de 0,6 % en 2010 et seraient sans doute supérieurs en 2011.Cela entraînera une dégradation supplémentaires des conditions de travail et un freinage du pouvoir d’achat des salariés comme de la consommation : D’une hausse de 0,9 % au quatrième trimestre 2010, on passerait à une hausse de 0,5 % au premier trimestre 2011, puis à une baisse de 0,1 % le trimestre suivant.

=Du fait de la faible croissance française, les sorties de capitaux augmentent : les groupes délocalisent forte- ment des productions et obligent leurs sous-traitants à le faire aussi, allant chercher une croissance supérieure aux États-Unis dans les pays émergents. Ainsi, le cumul des sorties nettes de capitaux au titre de l’investissement direct étranger dépasse 110 milliards d’euros en 2009 et 2010. Il est, à fin février 2011 et sur un an, de 30,6 milliards d’euros.

Changer de cap

Il s’agirait de mobiliser en France et dans ses régions, comme à l’échelle de l’Europe, le crédit bancaire et la création monétaire de la BCE pour sécuriser et promouvoir l’emploi, la formation, les revenus,  pour impulser, en coopération, un vigoureux essor des ser- vices publics en visant un nouveau type de croissance et de développement  social et durable. Et cela, des niveaux régional et national jusqu’au niveau européen, et de concert avec des réformes nationales concertées des fiscalités.

À l’échelle régionale

Nous proposons que chaque Conseil régional redéploie ses aides aux entreprises dans un Fonds public régional que les salariés et leurs organisations, les élus et les citoyens pourraient  saisir pour réaliser des projets avec des objectifs chiffrés d’emplois, de formations et de progrès écologiques. Ce Fonds prendrait en charge tout ou partie des intérêts versés par les entreprises sur leurs crédits à l’investissement selon le nombre d’emplois, de formation et les progrès écologiques programmés.

À l’échelle nationale

=Un Fonds national : Ces fonds régionaux servi- raient de bases pour la création d’un Fonds national pour l’emploi et la formation qui recevrait, en plus, en dotation les 30 milliards d’euros annuels dévolus aujourd’hui par l’État aux exonérations de cotisations sociales patronales, lesquelles prendraient donc fin. Ce Fonds national impulserait un nouveau mécanisme du crédit bancaire en prenant en charge tout ou partie des intérêts versés aux banques par les entreprises sur leurs crédits pour les investissements matériels et de recher- che à proportion du nombre d’emplois, de formations et de progrès écologiques programmés

.=Un Pôle bancaire et financier public : Construit autour de la Caisse des dépôts et des institutions financières publiques et parapubliques  existantes, ce pôle mettrait aussi en réseau des banques re-nationalisées et des banques mutualistes et coopératives pour développer, en lien avec le Fonds national, une nouvelle grande mission de service public du crédit pour sécuriser l’emploi, la formation,  les revenus et l’environnement.

 

À l’échelle européenne

=Une nouvelle politique monétaire de la BCE : Sous le contrôle des parlements européen et nationaux, et pour satisfaire à une priorité emploi, la BCE re- financerait à un taux d’intérêt d’autant plus abaissé les crédits accordés par les banques ordinaires pour les investissements matériels et de recherche des entre- prises que ceux-ci programmeraient  plus d’emplois, de formations et de progrès écologiques. Par contre ce taux serait relevé pour pénaliser les crédits servant à délocaliser, faire des placements financiers, spéculer ou détruire des emplois.

=Mobiliser la création monétaire de la BCE pour un grand essor des services publics : On remplacerait le Fonds de stabilisation financière européen (FSFE) créé en mai 2010 par un Fonds de développement social et écologique.

Elle interviendrait en liaison avec le FDSE, organisant les attributions d’argent provenant des rachats des titres de dettes. Le FDSE viserait une expansion des services publics, en privilégiant les pays en dif ficulté. Il serait aussi alimenté par des taxations  des flux financiers. Et des obligations de prise de titres publics à bas taux d’intérêt seraient imposées aux banques, aux assurances, aux fonds d’investissement. Cette proposition emblématique est, désormais, reprise par le PGE. Cela pourrait marcher de pair avec la mise en cause du pacte de stabilité pour un pacte coopératif de progrès social européen (FDSE). La BCE, par création monétaire, achèterait des titres de dette publique assortis de taux très bas, voire nuls.

À l’échelle euro-méditerranéenne

Il s’agirait que l’Europe prenne l’initiative de lancer un nouveau plan de type Marshall sans domination avec des dons en euros de la BCE aux banques centrales des pays du Maghreb et du Makresh qui permettraient de financer un essor tel des investissements dans ces pays qu’il s’accompagnerait d’une forte créations d’emplois, de formations et de revenus des deux côtés de la Méditerranée. 

 

 

 

(1) Les choix de Sarkozy pour l’économie française sont inséparables de ceux faits par Merkel d’impulser une restructuration de l’Europe visant à substituer au soutien par l’endettement privé de l’accumulation capitaliste, qui a conduit aux effondrements de 2008-2009, un soutien massif par l’endettement public avec « l’euro fort ». Il s’agit, ainsi, de rivaliser dans l’attraction des placements financiers internationaux, chinois notamment, avec les États-Unis qui disposent, eux, des privilèges du dollar. Cette tentative s’inscrit dans une véritable fuite en avant consécutive au sauvetage des banques, après le choc de 2008, sans aucun changement d’orientation fondamentale de la BCE ni des critères du crédit bancaire. Elle a pris une dimension systématique et pérenne en mai 2010, puis en mars 2011, du fait de la crise de l’endettement public des pays dits « de la périphérie » (Grèce, Portugal…), soumis à d’intenses attaques spéculatives, avec un risque de contagion à l’Espagne et à tout le système de l’euro ; crise que les dirigeants européens prétendent endiguer par une folle course à l’austérité et aux privatisations impliquant aussi d’importants reculs de la démocratie et de la souveraineté nationale. Cela conduira à de nouveaux affaiblissements de la France et à de nouveaux effondrements en Europe et dans le monde.

(2) Cet écart, qui avait atteint 87,7 points de base (pb) le 25 décembre 2008,  a finalement été ramené à 29 pb le 11/04/2011, après de nouvelles tensions au cours de la crise grecque.

(3) Selon  les  Comptes de  la Nation,  en  effet, les  sociétés non  financières, en France, ont vu la part de leur valeur ajoutée produite absorbée, par exemple, par les cotisations sociales patronales passer de  16,5 % en  1992  à 14,98 % en  2009.  Parallèlement, les prélèvements  financiers sont  passés de  20,20 % de  leur  valeur ajoutée produite  en 1992 à 34,11 % en 2009.

(4) A fortiori avec l’inflation actuelle des prix alimentaires, des loyers et des tarifs des services aux personnes qui pèsent relativement beaucoup plus lourd sur les catégories modestes.


 

24 économie et politique 680-681 mars - avril 2011

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