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Marchandiser l’immatériel…

Le plan «Campus du Plateau de Saclay»  dans le contexte des réformes de la recherche et de   l’enseignement supérieur.

Une idéologie néo-libérale francisée de la recherche 

Marchandiser l’immatériel…

La réforme de la recherche et de l’enseignement supérieur est l’un des chantiers prioritaires de Nicolas Sarkozy. Ce faisant,  il n’a fait que pousser les feux d’un mouvement entamé auparavant par la droite, mais en les inscrivant dans une idéologie plus structurée. Pourquoi ces questions sont-elles maintenant au premier plan ? Une donnée majeure : la science est désormais un facteurclé de la production, une source nouvelle et pérenne de profits, en fait la source directe ou indirecte d’une grande partie des plus-values à venir. L’importance du contenu innovateur des produits, y compris en terme de réduction des coûts de fabrication donc des prix, devient cruciale dans le contexte de la crise profonde du système capitaliste. Problème : cette recherche est coûteuse, et les grands groupes industriels ont en général réduit leur activité de recherche. Palliatif : réorienter le dispositif de recherche fondamentale vers les applications susceptibles de donner rapidement  matière à profit et le connecter plus directement aux groupes concernés. Ainsi, la recherche fondamentale – outil de connaissance et de culture opérant dans le champ général du savoir – se rabougrit. Pour justifier l’urgence de la « réforme », il fallait charger le trait. À cet égard, Nicolas Sarkozy s’en est donné à coeur joie le 22 janvier  2009, dans un discours calomnieux et haineux contre les scientifiques français (cf. www.elysee.fr). Au point de susciter des réactions scandalisées et une lettre ouverte de Wendelin Werner, médaille Field de mathématiques (un de ces « arbres qui cachent la forêt ») qui s’adresse en ces termes au Président : « … Vous ne mesurez peut-être pas la défiance quasi unanime à votre égard qui s’installe dans notre communauté scientifique » ou encore « … En l’état actuel des choses, il ne semble plus possible à votre gouvernement de demander à la communauté scientifique de lui faire confiance… » (cf. www.sauvonslarecherche.fr). Méconnaissance de ce qu’est la science française et où elle se situe : vaille que vaille, cette recherche reste parmi les premières, au 5e rang mondial en nombre de publications,  alors que la France est à une place calamiteuse (18e) pour la fraction du PIB consacrée l’effort de recherche ; plus, le prix de revient moyen de la publication française, est avec celui de la Grande-Bretagne, un peu meilleur que les autres ! Méconnaissance aussi de qui fait la recherche, et en particulier  du rôle des grands organismes,  CNRS en tête.  Le professeur Albert Fert, prix Nobel (qui a su résister aux tentatives de récupération), n’est pas l’archétype d’une nouvelle race de chercheurs gagneurs, il met en lumière la fécondité d’un terreau qui inclut une forte école scientifique de physique des solides construite sur des décennies et qui a formé de nombreux élèves, la qualité de la recherche du CNRS et de ses équipes associées, un emploi stable, des orientations guidées par une réflexion fondamentale, des relations équilibrées avec l’industrie.

La compétition/concurrence Darwinienne comme moteur…

La marchandisation  de l’immatériel  et la transposition des principes de l’économie capitaliste à la recherche érigent et instrumentalisent la compétition/concurrence  (mais pas l’émulation et la collaboration)  au rang de vertu cardinale. Compétition internationale, jaugée à l’aune du classement de l’université de Shanghai, qui repose sur des indicateurs qui n’évaluent pas la qualité globale d’un système de recherche, son apport social ou ses progrès, mais qui transpose ici le système des médailles sportives  et des oscars (ainsi, la France et l’Allemagne ne se distinguent  pas particulièrement au palmarès des 100 premiers établissements mondiaux, alors que leur implantation universitaire assez uniformément répartie les met en bonne position au classement des 500 premiers).  Au plan national, l’évaluation (résultat de la compétition) est centralisée par l’AERES, non pas instrument pour la connaissance fine du système, mais outil de regroupement ou de suppression de structures, donc moyen de pilotage et de pouvoir. Au plan des ressources financières, c’est la compétition  imposée aux équipes pour le financement contractuel sur projets, qui supplée de plus en plus à la médiocrité du financement récurrent et contribue largement au pilotage thématique. Cette chasse aux contrats est une gigantesque perte de temps pour préparer les dossiers puis, souvent, évaluer les demandes des concurrents : un contexte humiliant qui évoque, sous des formes plus policées, le radeau de la Méduse. Compétition entres jeunes chercheurs, justifiée par l’idéologie perverse de la précarité et de l’anxiété comme aiguillons intellectuels. Compétition entre enseignants-chercheurs au sein de leur université pour des horaires modulés au mérite.

L’État central pense, choisit, dirige…

Autre caractéristique : la centralisation de la conduite de l’appareil de recherche, l’État ayant sans doute le monopole de l’intelligence et de la modernité. Depuis quelques années, un ensemble d’outils nouveaux de décision/évaluation/financement qui enserrent tout le système, a été graduellement mis en place:  AERES, ANR, RTRA, pôles  de compétitivité, établissements publics à gouvernance partagée entre privé et public, fondations... Cependant que les grands organismes de recherche voient rognées leurs capacités de prospection, de programmation, de veille scientifique, de coordination avant d’être transformés en agences de moyens. Cette réorganisation volontariste  et brutale a toutes chances de s’avérer inefficace. Car il faut donner du temps au temps : les universités doivent être transformées pour devenir capables de prendre en charge de nouvelles responsabilités, et un nouvel équilibre pourrait alors se mettre en place graduellement. Et puis la créativité souffle où elle veut, elle vit mal dans des schémas prédéfinis par des modes scientifiques, des objectifs industriels ou de santé publique, voire plus platement de profits juteux à court terme.

Au front continu de la recherche, à la souplesse, à la diversité des options, à l’intelligence et à la responsabilité des chercheurs, aux collaborations librement établies, on tente de substituer  des schémas centralisés, manichéens, réducteurs et pour tout dire simplets. Le système proposé associe bonapartisme et transposition de recettes anglo-saxonnes dont beaucoup n’ont plus cours aujourd’hui ou qui sont tempérées dans ces pays par des schémas bien plus riches et plus complexes. Il faut ajouter que tous ces bouleversements saccagent les acquis du système existant sans aucunement s’attaquer  à ses vraies plaies. J’en citerai trois que je considère comme cruciaux : un effort de recherche trop faible (fraction du PIB) et un financement industriel insuffisant ; la déresponsabilisation  des acteurs, qui croulent sous la bureaucratie, le détournement de leur mission et de leur temps vers des tâches déqualifiées et improductives dont, je le répète, la levée des fonds (pardon, le fund raising), qui devient par nécessité un souci quasi-obsessionnel; le système dual d’enseignement supérieur français, qui fait que les cadres de l’industrie n’ont en général pas de formation par la recherche, que cette formation n’est pas ressentie comme nécessaire par l’industrie, que le doctorat n’y a pas de valeur reconnue, que les capacités humaines sont détournées, et que la reproduction des élites selon un mode quasi-unique se perpétue. Autre caractéristique  : au lieu d’irriguer l’ensemble du territoire, les projets en cours visent à concentrer en quelques lieux une part essentielle des infrastructures de recherche et d’enseignement supérieur.  Ces taches noires sur la peau de panthère seraient, bien entendu, en compétition permanente au plan national, européen et international. Visibles la nuit depuis la navette spatiale, certaines d’entre elles permettraient enfin à la France d’accéder au Graal du top ten du classement de Shanghai…

Le Plan Campus II du Plateau de Saclay

La plus grosse tache sur la peau de panthère serait en IledeFrance – région qui représente à elle seule : 40 % de la R&D nationale et 33 % du secteur de la haute technologie, 42 % du personnel de recherche, 8 % des dépenses européennes de R&D et 7,2 % des publications  européennes – dans le contexte d’une Opération d’Intérêt National (OIN).

Cette OIN participe  directement  à la structuration  de Paris et environnements, sous la houlette de Christian Blanc, Secrétaire d’État chargé du développement de la région capitale. Elle est localisée dans le Sud parisien autour de la zone de Satory-la-Martinière près de Versailles d’une part, et du « triangle scientifique » du Plateau de Saclay et son environnement d’autre part. C’est sur ce dernier site que serait constitué un cluster (en français : amas, agrégat) destiné à mettre en réseau et regrouper des entreprises, des centres de formation, des labos de recherche publics et privés afin de développer des projets censés être à fort potentiel d’innovation. L’excellence des équipes devra être « utilisée pour nourrir des thématiques plus orientées vers le marché »  (C. Blanc). Pour situer le potentiel concerné, c’est, dans un rayon de 10 km autour des étangs de Saclay : 47 000 étudiants, 10 % de l’effectif français de la recherche publique (17 000 employés)  et 10 % de la R&D privée (20 000 employés). Le dossier comprend actuellement 21 partenaires. À savoir deux universités,  Paris-Sud et Versailles–Saint-Quentin ; une École normale supérieure à transférer, celle de Cachan ; 9 écoles d’ingénieurs dont plusieurs à transférer : Polytechnique, Mines Paris Tech, Centrale  de Paris, Supelec, Agro ParisTech, ENSAE ParisTech, ENSTA ParisTech,  Institut Telecom, IOGS ; 1 École de management,  HEC Paris ; 6 organismes de recherche : CNRS, CEA, INRA, INRIA, ONERA, IHES ; une fondation abritant 2 RTRA, Digiteo et Triangle  de la Physique ; un pôle de compétitivité de niveau mondial, System@tic Paris Région. Enfin, sont associés au projet deux  PRES : Paris Tech et UniverSud.  De très grosses opérations de transfert concernant deux facultés de l’Université Paris-Sud sont incorporées dans le projet actuel : le centre scientifique d’Orsay qui serait en grande partie transféré de la vallée de Chevreuse au Plateau de Saclay, et le centre pharmaceutique de Châtenay-Malabr y, qui serait intégré dans un grand ensemble de biologie et sciences du vivant localisé à proximité de SOLEIL et du campus  CNRS des Sciences de la Vie à Gif-sur-Yvette.

Beaucoup de travail a été réalisé ces dernières années au plan local et régional pour l’aménagement du Plateau de Saclay. Puis la possibilité de réaliser un projet exemplaire avec une finalité idéologique précise s’est dégagée peu à peu. L’opération Saclay a été retenue parmi les opérations du Plan Campus de Valérie Pécresse. La version initiale  du projet (I) ne prévoyait pas le transfert massif du centre d’Orsay sur le Plateau, mais une combinaison de réhabilitations et de nouvelles constructions. Fin 2008, Nicolas Sarkozy a poussé ce projet comme s’il s’agissait d’un objectif emblématique doté d’autonomie par rapport au plan campus de V. Pécresse, d’où des dissensions dans la conception et le pilotage du projet. Finalement, deux chefs de projet ont été nommés conjointement par C. Blanc et V. Pécresse, avec pour tâches de coordonner les demandes des acteurs et d’appuyer la Fondation porteuse du projet collectif dans la rédaction du dossier d’un plan II. L’absence presque totale de concertation, l’élaboration à la hussarde avec un calendrier extrêmement serré ont suscité des critiques croissantes, des pétitions demandant un moratoire pour laisser le temps du débat, des interventions d’associations et de partis politiques, diverses réunions publiques pour briser l’opacité et la précipitation du projet et mettre en lumière ses objectifs. Une demande d’examen du projet par l’OPECST a été déposée par le sénateur communiste Bernard Vera et une demande d’examen  par le CNDP est soutenue par de nombreux élus du secteur. Des partenaires essentiels du projet, en premier lieu l’Université Paris-Sud, ont effectué et entrepris depuis mi-2008 un très important travail de consultation et d’élaboration pour définir les objectifs d’établissement, d’abord dans le cadre du Plan Campus version I sans transfert de site, puis dans le cadre d’un transfert imposé (version II). Elaborer des projets est une bonne manière de ne pas subir, attitude qui illustre une fois de plus la qualité et le sens des responsabilités des acteurs de la recherche. La présence d’un bloc compact de Grandes Ecoles, dont certaines sont emblématiques (Polytechnique, Mines, Supelec, HEC…) dans l’environnement de l’Université ParisSud, est une des caractéristiques marquantes du cluster. L’objectif semble de  rapprocher quelques formations d’élite de l’Université  Paris-Sud et les élèves-ingénieurs, de faire se côtoyer ingénieurs, chercheurs et entrepreneurs. Rien n’indique l’intention de profiter de cette proximité pour rapprocher les deux composantes du système dual universités-grandes écoles, et s’attaquer enfin au grave anachronisme dénoncé plus haut. Pourtant, tout progrès en ce sens serait de portée nationale. Les tâches de formation de masse de l’Université Paris-Sud ne sont pas évoquées, et les investissements prévus en logements étudiants concernent en majorité les élèves-ingénieurs.

Plateau de Saclay : une question d’intérêt national

L’aménagement du plateau de Saclay et de son environnement est une question d’intérêt national. Il est vrai que l’ensemble actuel est constitué d’établissements mal connectés, rattachés à des organismes différents et avec une insuffisance criante de moyens collectifs pour circuler, se loger, accueillir, échanger. On ne peut que regretter que le dossier soit resté en souffrance depuis si longtemps, y compris quand la gauche était au pouvoir et bénéficiait d’un capital de confiance considérable de la part du milieu scientifique. D’une certaine manière, le dessein visionnaire de Frédéric et Irène Joliot-Curie – ceux qui avaient déclenché l’essaimage vers le sud de Paris – n’a pas été poussé à son terme. Mais il est encore possible de réaliser dans la concertation un aménagement intelligent,  qui prenne en compte les besoins de la science, de la formation, de l’innovation, de la qualité de vie et des infrastructures, avec un équilibre entre constructions nouvelles, réhabilitation de locaux existants et préservation d’une surface suffisante de terres agricoles. Cedric Goubet (chef de cabinet du Président de la République) a indiqué récemment que 2 300 ha de terrain seront bien réservés aux activités agricoles : un succès important des actions, mais qui ne suffit pas à donner quitus, car la préservation  des zones agricoles et l’environnement ne constituent qu’une facette des questions que soulève le projet.

Élaboration, vigilance, exigence de débat et de transparence, semblent les ingrédients pour avancer sur l’aménagement du Plateau de Saclay et sur l’OIN dans lequel il s’inscrit. Les luttes qui montent dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche créent un contexte nouveau pour résister et proposer.  Les revendications initiales du mouvement, centrées sur le statut des enseignants-chercheurs  et la formation  des enseignants, se sont élargies vers une contestation plus globale des réformes, dont le démantèlement des grands organismes de recherche. Il est temps que la France revienne à des fondamentaux : un soutien public et privé beaucoup plus fort de la recherche, une recherche fondamentale forte et indépendante couvrant les principaux champs du savoir, une recherche appliquée à développer et structurer, une fécondation de la recherche industrielle par la reconnaissance de la thèse dans les conventions collectives, un rapprochement réel du système des grandes écoles et des universités,  des emplois stables avec un statut et des perspectives pour les personnels et les post-doctorants, un lien plus fort sciencesociété nourri par plus de démocratie, un renforcement des coopérations.

Un grand chantier politique…

(1) Professeur émérite à l’Université Paris-Sud, Orsay. Ex-directeur scientifique du projet SOLEIL.

Sigles : CNDP : commission nationale du débat public ; OPECST : office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques ; ANR : agence nationale de la recherche ; RTRA : réseau thématique de recherche avancée ; PRES : pôle de recherche et d’enseignement; AERES : agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur ; CNRS : centre national de la recherche scientifique ; CEA : commissariat à l’énergie atomique ; INRIA : institut national de recherche en informatique et en automatique ; INRA : institut national de la recherche agronomique ; supelec: école supérieure d’électricité; ENSTA : école nationale supérieure de techniques avancées ; IOGS : institut d’optique graduate school ; IHES : institut des hautes études scientifiques ; ONERA : office national d’études et de recherches aérospatiales ; R&D : recherche et développement ; SOLEIL : source nationale de lumière synchrotron, un grand équipement de recherche.

 

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