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Pierre Laurent, secrétaire national du PCF

Pierre Laurent
 
 
 

Jean d'Ormesson - Tombeau pour un poète (1982)

 

Vendredi 16 novembre

à 18 h30 : carte blanche à Roland Leroy, ancien directeur de L'Humanité et Jean d'Ormesson de l'Académie française

 

Tombeau pour un poète 

publié dans Le Figaro le 25 décembre 1982

 

Le plus grand poète français est mort. Et un romancier de génie. Et un critique, un essayiste, un polémiste hors pair. Un écrivain universel pour qui tout était possible et qui ne reculait devant rien.

En une période où la poésie hésite entre une tradition qui s'essouffle et une avant-garde qui se cherche, Aragon était sans conteste le premier des poètes français. Le plus éclatant. Le plus populaire. Le plus habile et le plus déchirant. Le plus connu en France et dans le monde entier. Celui qui, à travers le temps et l'espace, couvrait le plus de terrain. Pendant plus d'un demi-siècle, il occupe la scène et domine la situation. De ses débuts jusqu'à sa fin, avec ce nom sonore qui n'avait pas besoin de prénom et qu'il s'était choisi, avec une sensibilité à l'esprit du temps qui touchait au génie, avec des dons stupéfiants, il aura été un mythe, une légende, une sorte d'énigme en pleine lumière.

Du surréalisme au communisme, en passant par le stalinisme et un nationalisme résistant dans la ligne de Rostand et parfois de Déroulède, la trajectoire éblouissante d'Aragon semble s'inscrire d'abord sous le signe de la révolte. Une révolte diverse, contradictoire - et apparemment constante. Le disciple de Breton se change en thuriféraire de Staline. Le poète de l'amour fou - "Oui, je ne songe à rien, si ce n'est à l'amour" - et de tous les délires trouve son chemin de Damas sur la route de Moscou: "Moscou la gâteuse" se transforme soudain sous sa plume en phare de l'histoire et de l'humanité en marche. La révolte débouche sur une double fidélité: à Elsa Triolet et au communisme le plus orthodoxe.

Inébranlable jusqu'à l'adulation sentimentale et au conformisme politique, cette double fidélité est traversée de courants souterrains et de tentations de transgressions. On pourrait aller jusqu'à voir une sorte de libération dans la mort d'Elsa Triolet, et il arrive que le poète se mette à ruer dans les brancards de l'orthodoxie politique. Mais les yeux d'Elsa et la main de Moscou imposent à l'immense écrivain son unité d'éternité.

Brillant, hautain, toujours mobile, provocant, il était capable de tout: du meilleur et du pire. Son prodigieux talent prend les formes les plus stupéfiantes. Le même auteur qui écrivait un célèbre poème constitué d'un seul mot - "Persiennes" - indéfiniment répété est aussi celui qui compose les vers les plus traditionnels et les plus classiques de la littérature contemporaine.

 

        Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire

        J'ai vu tous les soleils y venir se mirer

        Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire...

 

ou :

 

        Au cloître que Rancé maintenant disparaisse

        Il n'a de prix pour nous que dans ce seul moment

        Et dans ce seul regard qu'il jette à sa maîtresse

        Qui contient toutes les détresses

        Le feu du ciel volé brûle éternellement

 

Le même prosateur qui écrit le Traité du style et ce livre magique plein de fantaisie et de rêves qu'est le Paysan de Paris donne un admirable roman historique qui est un modèle du genre: la Semaine sainte, récit de la fuite de Louis XVIII au début des Cent-Jours. La fresque sociale des Communistes et le roman d'amour d'Aurélien, l'un des plus beaux de tous les temps - "la première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide..." - nourrissent les fièvres opposées de Neuilly et de Billancourt. Les Cloches de Bâle ou les Voyageurs de l'impériale décrivent avec allégresse, avec emportement la ruine d'une société, où son adresse narquoise est comme un poisson dans l'eau, et la naissance du nouveau monde qu'il appelle de ses voeux. Il dépeint avec le même bonheur une grève et un dîner en ville, le passage des Panoramas et les usines de l'Oural, tout le mouvement de l'histoire et un brin d'herbe au bord du chemin. Poète et prosateur également inspiré, critique, historien, romancier, polémiste redoutable, révolté de génie et révolutionnaire officiel, coeur d'un Caliban et Ariel, l'homme libre et l'homme enchaîné, le rêveur et le commissaire de la littérature française.

Il avait une sorte de génie au sens à la fois le plus haut et le plus contestable du mot. Le génie de l'imagination et de la soumission, le génie de la mystification et de la fidélité, le génie de la grandeur et de la facilité - et du génie tout court. Il aura été adulé et injurié comme il injuriait et adulait lui-même ceux qu'il croisait sur son chemin. Il avait autant d'ennemis que d'admirateurs - et c'était souvent les mêmes.

Le poète est mort. Qu'il le veuille ou non, il appartient maintenant, n'en doutons pas, au parti communiste. À défaut d'être encore une grande source d'espérance, le parti communiste, à la différence de ses adversaires, sait enterrer ses morts. Force de concervation plus que force d'avenir, il le fera avec éclat. Mais, avec ses ombres et ses lumières, Aragon appartient aussi et surtout à la littérature française. Les militants monteront la garde autour de sa dépouille. Mais, ce qui est plus important, des jeunes gens exaltés se souviendront de lui entre Éluard et Drieu. Ils réciteront ses vers et reliront ses livres tant que la langue française, qu'il maniait comme personne, avec une insolence et une habileté vertigineuses, brillera encore sur le monde.

Il y a des poètes qu'on aime, des romanciers qu'on chérit contre vents et marées, en dépit de tout et de soi. Aragon, vivant ou mort, est un écrivain qu'on admire. Je l'admire plus que personne. Il y a des aspects de sa vie et de sa personnalité que, par respect pour lui, beaucoup préféreront oublier. Peut-être entrons-nous dans un âge où il sera de plus en plus difficile de vénérer en bloc les grands hommes de notre histoire. Aragon, en tout cas, était un écrivain d'une dimension exceptionnelle. Le dernier sans doute des géants de notre temps. Ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas se retrouveront dans le souvenir de ce magicien sans égal, réaliste et lyrique, sentimental et narquois, imprudent et superbe, et jetteront sur sa tombe des lilas et des roses.

 

Jean d'Ormesson