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Pour une unité d’action et de création avec les Argentins

L'explosion de la crise financière et  économique  ainsi que du mouvement social et national en Argentine à la fin de 2001 et au début de 2002 nous interpelle de façon radicalement nouvelle. C’est qu’elle aussi est radicalement nouvelle. Elle  met  en cause, avec une mobilisation sociale et politique sans précédent, le modèle économique néo-libéral exacerbé,  dans le pays émergent longtemps considéré comme le meilleur élève du FMI. Elle ébranle aussi ses relations avec la mondialisation dominée par le capital financier et, plus précisément, avec les Etats-Unis et le dollar, les pays de l’Union européenne et l’euro.

Pour  nous,  il ne  s’agirait  pas  de simple  solidarité  de  lutte  avec  le peuple  et  les  travailleurs  argentins.

Dans le cadre de la nouvelle crise très profonde  de  ralentissement  mondial et de relance du chômage et même de récession   des  économies  les  plus importantes   (Etats-Unis, Allemagne, Japon), ce sont nos propres  défis de luttes transformatrices qui sont directement  en  question.  Ces défis  sont concernés   de façon  objective,  avec l’articulation entre construction nationale et constructions zonales et mondiales alternatives,  ainsi qu’avec l’affrontement entre monnaie et crédit pour  le capital financier ou monnaie et  crédit  pour  le social  et  l’emploi, alors que les entreprises  et banques françaises ou espagnoles installées là-bas sont en première ligne. Mais nous sommes  aussi  interpellés   de  façon subjective.  En effet, la partie  la plus avancée du mouvement social et politique argentin se réclame, à sa façon particulière,  des  propositions   d’origine française de « Sécurité d’emploi et de formation ». Ainsi, le très  large « Front National Contre la Pauvreté » avec 150 organisations provinciales a organisé  en décembre  une consultation  sur  un système  de  « Seguro de empleo  y formacion »,  qui a obtenu plus  de  3 millions de  voix dans  ce pays dont la population est de 37 millions.

Crise d’un modèle hyperlibéral

La spécificité de la crise économique argentine réside dans l’exemplarité d’un modèle hyper-libéral de pays émergent, développé au maximum dans les années 1990, mais qui s’effondre aujourd’hui en liaison avec la récente crise à l’échelle mondiale.

En effet, en 1991, notamment  pour briser l’hyper inflation du système étatiste, a été instauré un système monétaire de parité fixe légale, où un peso argentin est égal à un dollar, tandis  que  la  monnaie  argentine  est créée obligatoirement en fonction des réserves en dollar, du moins de façon prédominante.  Cela visait surtout à favoriser l’attraction des capitaux financiers, tout particulièrement des Etats-Unis et de l’Union européenne, en liaison avec une privatisation radicale du très important secteur  public et avec des réformes du droit  du marché  du travail pour  le maximum de flexibilisation, des pressions  considérables sur les salaires et sur les oppositions  entre  salariés.  Cela se situait dans  la phase  mondiale  des  années 1990 où d’abord coexistent les attractions de capitaux financiers vers les pays émergents et vers les Etats-Unis.

Cependant, avec la crise de 1997-99 des  pays  émergents,  surtout   ceux d’Asie du  Sud-Est, ces  derniers  ont abandonné leur alignement, d’ailleurs moins institutionnalisé,  sur le dollar, en  liaison  avec  le reflux relatif  des capitaux financiers et leurs restructurations de crise, mais pas l’Argentine.

En même temps,  les capitaux  financiers  mondiaux  se  sont  principalement dirigés vers les nouvelles technologies. Ils ont été exportés  surtout aux Etats-Unis, accaparant  des  capitaux du monde entier, et secondairement  à  l’intérieur  de  l’Union européenne, avec un recul temporaire  du chômage des pays développés.  Mais ces exportations  de capitaux ont persisté de façon relativement importante pour certains pays émergents comme l’Argentine.

Ainsi, rien qu’entre janvier 1994 et octobre   2001, les  investissements étrangers en Argentine se sont élevés à environ 98 milliards de dollars (109 milliards d’euros). Arrivent en tête les Etats-Unis, avec 31 milliards. Mais si on ajoute l’Espagne, 26 milliards et la France, plus de 10 milliards ; ces deux seuls pays européens  (sans compter l’Italie, l’Angleterre, l’Allemagne, etc.) passent  au  premier  rang.  L’Espagne aurait  investi  41 milliards dans  les années    1990.   En   même   temps, l’Espagne, avec l’euro, bénéficiait des capitaux européens, notamment  allemands. D’où le recul plus important de son chômage qu’en France, même avec  son gouvernement   de  droite.

Cela renvoyait à une cascade de dominations,  fondées sur  les bas salaires relativement   à  la  qualification,  de l’Allemagne à l’Argentine.

Mais  aussi,  les  argentins  riches, grâce au peso égalé au dollar, ont eux-mêmes exporté des capitaux, surtout vers  les  Etats-Unis. Et  ils  posséderaient  quelque  100 milliards de  dollars  à l’étranger. Cela a renforcé  les besoins  d’endettement   extérieur  de l’Argentine.

Dans  ces  conditions,  malgré  les créations   d’emplois  importantes,   le chômage  massif s’est maintenu  et a progressé  en Argentine. Le chômage s’y est élevé d’autant plus qu’à l’insuffisance relative  de  la demande intérieure, du fait de la surexploitation de flexibilisation et  des  sorties  de  profits, se  sont  ajoutées  les difficultés grandissantes  du modèle exportateur de pays  émergent,  en raison  notamment des prix élevés en dollars. Alors que le peso ne s’est pas décroché  du dollar  en 1997-99,  la récession  s’est installée depuis 1999 malgré la croissance mondiale. Mais quand le ralentissement   mondial  est  survenu  en 2001, le système s’est tendu  jusqu’à exploser.   Les  nouvelles  difficultés d’exportations  ont été encore renforcées ; pour les ventes à l’Union européenne  par  le relèvement  du  dollar vis-à-vis de l’euro, et pour les ventes au Brésil par la dévaluation  du real brésilien  dans  le  cadre  de  l’Union commerciale     du     Mercosur     de l’Argentine avec le Brésil.

Radicalité de la crise du système

Ainsi, plus de 300 000 emplois ont été   supprimés    d’octobre   2000  à octobre  2001 : Le chômage massif, déjà élevé, se serait relevé aux alentours  de 19 % à la fin 2001 avec, diton, un chômage réel d’environ 40 % dans plusieurs provinces, sans compter la sous-activité et la précarisation considérables.

Les  aides  répétées   du  FMI, pour soutenir  le service des créanciers  et le système hyper-libéral, ont encore augmenté la dette internationale, tout en étant accompagnées de recommandations d’austérité budgétaire pour réserver le plus de recettes publiques aux créanciers.  Mais ces mesures d’austérité ont renforcé en définitive l’insuffisance de la demande et les difficultés sociales, participant à l’aggravation de la récession.

Avec la baisse des recettes  publiques liée à la récession, le service (intérêts   et  remboursement)  de  la dette  publique,  énorme  et  grandissant encore rapidement, est devenue impossible,  tandis  que  la ressource des privatisations était tarie. Fin 2001, la dette  publique  fédérale  s’élève à 132 milliards de dollars soit 46 % du PIB. A quoi il faut ajouter la dette des Provinces de quelque 22 milliards. La dette privée est aussi très importante avec plus de 40 milliards.

Pour complaire au FMI, le gouvernement a adopté  en 2001 des mesures de restrictions budgétaires draconiennes dans le cadre d’un objectif dit de  « déficit  zéro »,  avec  notamment des réductions des salaires et des retraites  des fonctionnaires. D’où, en liaison avec l’aggravation du chômage, le durcissement du mouvement social avec des grèves générales très suivies.

Mais au début  de décembre,  alors que  l’Etat ne  peut  rembourser   les créances   de   la   dette   arrivant   à échéance   sans  le  soutien  du  FMI, celui-ci refuse le versement  sollicité. D’ailleurs, on venait d’assister  à une fuite de plus d’un milliard de dollars des comptes bancaires argentins.

Le gouvernement  prend  alors  les très graves mesures de restrictions de sortie  d’argent  liquide  des  comptes bancaires.  Cela touche  durement  les couches   moyennes,   amplifiant   le mouvement  social  des  salariés,  des retraités  et des chômeurs.  Après les coupures  de routes par les chômeurs et l’opposition de nombreux gouverneurs  de Province, les mobilisations dans la rue, des concerts  de « casseroles »  aux  pillages  de  magasins  et émeutes (avec au moins 31 tués le 20 décembre), précipitent l’effondrement politique et l’effondrement du modèle  économique.  Le  moratoire est décrété sur la dette. Puis on abandonne enfin l’équivalence du peso.

Radicalité des affrontements sociaux et politiques

On  assiste  à  un  aiguisement extrême des affrontements politiques, renvoyant à des affrontements économiques et sociaux très profonds et nouveaux.  A  l’effort de  reprise   en main par des éléments de la droite sociale nationale et autoritaire péroniste, se disant opposée au modèle ultra-libéral mais cherchant  une conciliation avec le capital financier américain  et  européen,   s’opposent une progression  et une radicalisation sans  précédent  du  mouvement  à la fois social et politique à gauche, rejoignant nos propres  luttes en France et en Europe.

Déjà, le péroniste  Carlos Menem, rallié à l’ultra-libéralisme, après  l’effondrement  de la dictature,  avait, au bout d’une dizaine d’année, en 1999, dû céder la place à un président  de centre-gauche, dans une coalition avec des éléments se disant socialdémocrate, mais qui avait maintenu le modèle ultra-libéral jusqu’à rappeler l’ancien ministre de l’économie de Menem. Cependant, les élections à l’Assemblée d’octobre  2001, voient une forte progression de la gauche proprement  dite et même radicale, outre celle des abstentions  et votes blancs ou nuls et la victoire relative de la droite sociale péroniste (parti justicialiste). Déjà en minorité, le président doit quitter précipitamment le pouvoir,  après  les  affrontements  du 20 décembre.  Puis le péroniste  Saa, élu président  par intérim, après avoir suspendu le paiement de la dette, doit aussitôt   démissionner.   Le péroniste Duhalde qui s’était affirmé contre l’ultra-libéralisme  est  élu  président   et met fin à l’alignement sur le dollar.

En octobre  2001, les divers  partis de gauche proprement  dit ont connu une forte progression, y compris le PC argentin    formant   avec   quelques petites  formations  la « gauche unie » (I.U.) ou  aussi  un  parti  détaché  de façon critique  du centre  gauche, ou encore   un  parti  d’extrême-gauche.

Ces partis  de gauche sont impliqués dans  le mouvement  social  du  Front National  contre   la  pauvreté   qui  a obtenu  en  décembre   3  millions  de voix à la consultation sur la « sécurité d’emploi  et  de  formation »,  c’est-àdire plus que toute la gauche aux élections. Ce Front comprend  surtout  la Centrale des Travailleurs Argentins (CTA), à  l’origine de  l’initiative, deuxième centrale syndicale, de gauche et opposée à la CGT péroniste (elle-même divisée), mais aussi diverses organisations et personnalités associatives, religieuses, culturelles, coopératives  et politiques,  du PC aux autres partis de gauche.

L’origine de la proposition  provient directement   des  analyses  marxistes françaises sur la sécurité  d’emploi et de formation, depuis les nombreuses discussions  en Argentine à partir des communications    de    l’économiste Carlos Mendoza dans  des  colloques de  la CTA. Il  s’appuyait  notamment sur le petit livre « Un nuevo programa economico de cambio social, la revolucion informacional y la intervencion de los trabajadores en la gestion parauna regulacion  economica  de nuevo t po »   de  Paul  Boccara  et  Carlos Mendoza, Buenos-Aires, 1997, ou sur la publication  en  Argentine de  mon intervention   au  colloque  d’Espaces Marx sur  le Manifeste du Parti communiste, etc. Cependant, ces propositions  sont  traitées   comme  de  premières  avancées,  de  façon à la fois adaptées   aux  conditions  argentines mais aussi réductrices de manière discutable.  Or, les  évènements  récents poseraient  la question  de leur développement   plus   transformateur   et cohérent,  tout  particulièrement  face aux enjeux de l’articulation entre  les problèmes   monétaires   et  les  problèmes  de  l’emploi. Ces  enjeux  de radicalité rassembleuse, de dépassement
des contradictions et des dérives des tentatives d’issue à la crise du nouveau pouvoir argentin par une construction alternative, concerneraient les objectifs sociaux, les moyens financiers, la dimension internationale de la construction, en rejoignant nos propres enjeux.

En ce qui concerne les objectifs sociaux, les propositions de la CTA et du Front National contre la Pauvreté
concernent des allocations dites de sécurité d’emploi-formation, mais comme une sorte de revenu garanti
d’insertion pour les chômeurs chefs de familles, hommes ou femmes, assortis d’allocations pour les moins
de 18 ans pour leur éducation. Le sous-développement social relatif en Argentine contribuerait à rendre compte de ce type de réduction. Cependant, la référence explicite à un système de « sécurité d’emploi et de
formation» ” fait que des participants au Front comme Mendoza et son équipe d’économistes marxistes  roposent d’avancer vers l’attribution effective d’emplois ou de formations à partir de ce revenu assuré (1). Cela rencontrerait la promesse faite par les nouveaux dirigeants péronistes de création d’un million d’emplois, en utilisant notamment les financements du service suspendu de la dette publique. Au contraire, les pressions
réactionnaires, notamment du capital financier international, pour de simples soutiens sociaux alimentaires
des plus pauvres afin de faire supporter la gravité du chômage, tout en faisant encore pression sur les salaires des travailleurs en emploi, ne permettraient ni la solution des graves problèmes de chômage et des privés d’emploi, ni une relance forte et durable de la demande et des conditions de production efficaces, avec
emploi et qualification. D’ailleurs progressent, notamment dans le CTA, tout particulièrement à partir des interventions de Mendoza et des économistes de la revue Tesis 11 (du nom de la 11ème thèse de Marx sur
Feuerbach sur « le monde à transformer ») les idées d’intervention des travailleurs dans les gestions des
entreprises avec de nouveaux critères d’efficacité sociale. Tandis que des Argentins font appel à nos expériences de luttes en direction d’une Sécurité d’emploi et de formation, les deux avancées françaises,
concernent la loi sur le contrôle des fonds publics pour l’emploi et les nouveaux pouvoirs des comités d’entreprises de propositions d’emplois alternatives aux licenciements, pourraient faire l’objet d’un échange d’expériences de luttes, comme d’ailleurs dans toute l’Europe.

Défis monétaires et financiers internes et externes

En ce qui concerne les moyens financiers, on rencontre deux alternatives liées : 1) moyens traditionnels de la  fiscalité ou rôle d’un très nouveau crédit ; 2) ancienne solution des seules dépenses budgétaires sociales ou dépenses de progrès social émancipé  des charges de l’endettement public, du capital financier et du dollar,
grâce à un crédit très nouveau. Ainsi, la proposition d’allocation de revenus d’insertion dits de « sécurité
d’emploi et de formation » est fondée essentiellement, encore pour le moment, sur des propositions de fiscalité
nouvelle. Mais les problèmes nationaux les plus cruciaux renvoient aux relations entre difficultés sociales
extrêmes et éclatement des antagonismes du système monétaire, bancaire et financier.
Plus précisément, la suspension du paiement de la dette publique et l’abolition de l’équation peso = dollar
posent les deux difficultés graves de la négociation avec les créanciers extérieurs et du poids de la dévaluation sur les banques étrangères installées en Argentine et sur les entreprises étrangères. Parmi  elles-ci, aux côtés de celles des Etats-Unis, sont très importantes les espagnoles mais  aussi les françaises. Ces banques  qui dominent  environ  90 % du  système bancaire et ces entreprises, développées surtout  à partir  de la privatisation (électricité, gaz, pétrole, téléphones, eau, péages) ont fait d’énormes sur-profits. Mais elles seraient  atteintes  par de graves pertes, liées non seulement à la récession (avec par exemple les réductions d’activité de Renault), mais à la dévaluation de décrochement par rapport au dollar.

« La loi d’urgence » dévalue le peso de 29 % à 1,40 pesos  pour  1 dollar pour le commerce extérieur et il flotte pour   les  autres   opérations   (déjà  37,5 % de dévaluation sur le marché), en  attendant   un  flottement  général. Les entreprises  des  services  publics privatisées,   dont  les  tarifs  étaient fixés en dollar et indexés sur le coût de  la  vie  aux  Etats-Unis, vont  voir encore  baisser  leurs  recettes,   avec des  tarifs  en  peso.  Et  surtout,   les banques, dont les plus exposées sont les espagnoles, puis les états-uniènes, puis les françaises,  comme le Crédit Agricole et  le Crédit Lyonnais, vont devoir réduire en peso leurs créances sur les crédits accordés  en dollar jusqu’à  100 000 dollars.  Et  elles  vont devoir  rembourser   en  dollars   les dépôts au-delà de 100 000 dollars. Les pertes   qui  s’ensuivraient  seraient, selon la loi d’urgence, compensés par des impôts nouveaux sur les exportations  des  hydrocarbures,  d’où  les plaintes des pétroliers (comme l’espagnol Repsol ou le français Total Fina Elf). Mais ces impôts ne donneraient qu’environ   1   milliard   de   dollars contre 5 à 6 milliards de pertes. D’où les pressions  des entreprises et banques étrangères  américaines et européennes  contre  les mesures  qui les atteignent.  Cela rejoint  les pressions  du capital financier international, qu’il soit investi directement  ou qu’il détienne  des  titres  de  la dette publique. Mais d’où aussi, si ces pressions l’emportent, non seulement l’aggravation  des  difficultés sociales  en Argentine, mais celles de la relance de l’économie réelle, ainsi que leur participation à toutes les difficultés réelles actuelles  des  pays  émergents,  avec leurs contrecoups sur les pays développés  et  davantage  encore  sur  les pays européens  et leurs emplois.

Possibilité d’une autre construction monétaro-financière et convergences avec nos luttes

Ainsi, on pourrait  considérer  l’opposition des pressions du capital financier et plus particulièrement  des Etats-Unis et du FMI aux intérêts  du peuple argentin. Mais ces pressions s’exercent également sur les travailleurs et les peuples européens. Dans ces conditions, des convergences des luttes pour des transformations de progrès social en Argentine comme en France et dans les autres pays de l’Union européenne pourraient  viser la perspective d’émancipation du capital financier et aussi de la domination des Etats-Unis avec  de  nouveaux  rapports   entre pays européens  et l'Argentine. Au contraire, les capitaux financiers mondialisés s’appuient sur les divisions non seulement entre les salariés d’un même pays mais entre pays comme entre zones internationales.

A ces divisions se relie une cascade de dominations  depuis   les capitaux les  plus  dominants,  ceux  des  Etats-Unis. Mais aussi la crise actuelle de la croissance  mondiale révèle l’exaspération  des  antagonismes  de ce type de mondialisation. De nos jours éclatent comme jamais l’opposition entre la   suraccumulation    des   capitaux financiers  et  les  refoulements  de  la demande  et des capacités  de la production  de toute  la population  mondiale,  du  fait des  pressions  sur  les emplois, les qualifications, les dépenses sociales. Les pays dominants eux-mêmes subissent  les contre-coups de ces antagonismes et bien plus encore les pays européens  ou le Japon que les Etats-Unis.

Dans tous les pays du monde, à des degrés divers, les prélèvements formidables  des importations  de capitaux des  Etats-Unis font  pression  contre les stocks matériels  et sociaux, pour le sous-emploi et la sous-activité des populations.

Pour  de  nouvelles  constructions  dépassant  ces antagonismes, la question la plus cruciale comme le montre encore le cas de l’Argentine, concerne l’utilisation de la monnaie. Cela renvoie à la domination du dollar sur le monde  permettant  les prélèvements de capitaux sur le monde entier par les  Etats-Unis et  la  concurrence   de leurs  rendements   financiers,  mais aussi au rôle possible d’une tout autre utilisation  de  l’euro que  son  utilisation actuelle.

Ainsi, pour l’Argentine, comme avec des    urgences    et   des    modalités diverses pour tous les pays en voie de développement et émergents, se pose  la question d’un financement alternatif à celui des marchés financiers par une utilisation nouvelle du crédit fondé sur la création monétaire pour le développement  humain et sans les exigences des rendements financiers actuels. Taxer les mouvements de capitaux  financiers  serait  utile  mais ne créerait  pas un financement alternatif. Et réduire, voire parvenir à supprimer  la dette  passée  comme  certains le proposent,  ne signifierait pas un autre financement futur.

Il faut certes immédiatement renégocier la dette en réduisant ses charges le plus possible. Mais la solution fondamentale serait un très nouveau crédit, à moyen et long terme, à très bas coût, voire sans intérêt, pour financer  le développement  social  et une croissance  réelle efficace fondée sur la promotion des capacités humaine.

La principale objection vient de ce que l’ancienne utilisation  de la création  monétaire  et  de  crédit  de  type étatiste   dans  chaque   pays  isolé  a abouti à des excès et des gâchis inflationnistes.  Les  fortes  inflations  ont entraîné  des désordres internes,  des baisses  de valeur réelle des revenus monétaires,   de  graves  spéculations contre la monnaie et des fuites désastreuses de capitaux.

D’où finalement,  la  solution   du recours  aux marchés  financiers mondialisés  nouveaux.  Mais ceux-ci ont imposé leurs critères d’utilisation des nouvelles technologies pour la rentabilité financière, avec une surexploitation  du  travail,  la  mise  en  concurrence des populations et les poussées du  chômage  massif jusqu’à la crise actuelle de la croissance mondiale. Ils ont  en  outre  permis  aux  Etats-Unis d’importer massivement des capitaux du monde entier grâce au rôle mondial du dollar. Cela a eu pour conséquence des insuffisances de développement relatif de tous les autres pays du monde, y compris des pays dominants   comme  les  pays  européens avec  leur  chômage  massif,  durable très supérieur à celui des Etats-Unis.

C’est pourquoi,  on  peut  proposer un autre  type de création  monétaire pour  de  nouveaux  crédits.   Ceux-ci seraient  désormais  partagés  au plan international  entre  un grand nombre de pays  et  fondés  sur  les capacités réelles   de  très   grands   ensembles internationaux, tout en visant une efficacité  productive supérieure   par  la promotion des capacités humaines et par des coopérations très intimes notamment pour partager la recherche-développement. Cette création monétaire pourrait être ainsi non inflationniste. Il s’agirait de partir d’une autre utilisation de l’euro. La création d’euros, fondée sur la production réelle d’un grand ensemble international  développé,  serait  utilisée pour des crédits à des taux d’autant plus abaissés  que les investissements ainsi financés favorisent l’emploi, la formation et les coopérations internationales pour développer l’efficacité productive et les débouchés réciproques,  non seulement entre pays européens mais avec les pays émergents et en voie de développement.

Ainsi, des  dons  et  des  prêts  sans intérêt en euros à la Banque centrale d’Argentine, dans  une  sorte   d’aide Marshall  non  dominatrice,  permettrait  des crédits  à bas taux d’intérêt pour  une croissance  favorisant  l’emploi, la qualification et l’utilisation des nouvelles  technologies,  en  permettant  des  achats   massifs  d’équipements et de procédés  technologiques aux pays européens,  avec des coopérations  nouvelles.  Cela  serait  favorable à l’emploi et à la croissance  du côté  argentin  comme  du  côté  européen. La Banque centrale d’Argentine pourrait   refinancer  avec  ces  euros des  crédits   des  banques   commeciales  installées  en  Argentine à  des taux  abaissés  stimulant  l’emploi, la formation, les nouvelles technologies en  coopération  avec  les  pays  européens.

Une  construction   interzonale   de même nature  pourrait  être  développée avec le Mercosur et avec les différents   pays  d’Amérique Latine.  Ces derniers  pourraient   développer  des coopérations d’un type nouveau entre eux en allant vers une monnaie commune (non unique) pour tous les pays d’Amérique  Latine. Ce  partenariat monétaire   et  commercial  novateur pour la croissance, l’emploi et la qualification,   pour    les  coopérations réelles et informationnelles s’opposerait à la recherche  de nouvelles dominations  rivales  des capitaux  financiers  des  Etats-Unis et  des  pays  de l’Union  européenne    en   Amérique Latine. Les Etats-Unis visent une nouvelle zone de libre-échange dominée par eux de toute  l’Amérique, du Nord au  Sud. Et l’Union européenne  voudrait   des   relations   étroites,   mais dominées par elle, entre l’Union européenne et le Mercosur (Union commerciale entre le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay).

La perspective d’une autre construction mondiale

Des relations du même ordre, de dons et de prêts sans intérêt en euros, pourraient  être établies avec les pays de l’Europe de l’Est ou avec les pays du Sud de la méditerranée, ou encore avec  ceux  d’Afrique. La perspective d’une tout autre construction  mondiale pourrait être ouverte par ces relations d’intérêt mutuel profondément  novatrices  de  l’Union européenne avec les pays en voie de développement  et  émergents,  y compris en Asie, à l’opposé de la coalition des pays européens avec les Etats-Unis pour la domination des pays en voie de développement et émergents. En même temps, on rechercherait une émancipation  du  FMI de  la domination du dollar et des Etats-Unis. Cela passerait par une démocratisation profonde du Fonds et par une nouvelle création monétaire par le FMI pour favoriser de nouveaux crédits émancipés du marché financier et du dollar. On utiliserait pour cela les Droits de Tirage Spéciaux ou DTS du FMI qui  sont  déjà  l’embryon  d’une monnaie commune mondiale. Ces Droits accordés à des banques centrales participant  au FMI de tirer des monnaies des autres Banques centrales participantes  permettraient un partage de la création monétaire mondiale pour des crédits pour le codéveloppement,  la coopération,  l’efficacité sociale, l’emploi et la formation de tous les peuples. Cela permettrait de faire reculer graduellement la domination des marchés financiers dont les exigences sont actuellement soutenues par le FMI.

Cependant, cela renvoie à des rapprochements  de luttes dans les différents  pays pour une autre utilisation de la monnaie et des banques, favorisant la coopération pour l’emploi et la formation et une nouvelle croissance réelle  émancipée  de  la  domination des marchés financiers, du local au mondial.

En Argentine, tandis que les affrontements  et les mobilisations sociales et politiques se poursuivent,  des tentatives de rassemblements nouveaux s’opposent, face à l’écroulement du système monétaire et financier hyperlibéral, aligné sur le dollar et ouvert sans  restriction   aux  marchés  financiers, ayant conduit à la faillite économique et sociale. D’un côté,  c’est le rassemblement   autour  du  président par intérim Duhalde de retour au péronisme populiste et national de la droite, avec la tentation de pouvoir autoritaire et les dérives répressives possibles, pour tenter de concilier les inconciliables : la défense de l’économie nationale et la tranquillité sociale avec la domination du marché  financier.

D’un autre  côté,  c’est  la montée d’un très nouveau regroupement à gauche, réclamant de nouvelles élections, avec le rapprochement entre syndicalistes, associations et partis d’une gauche radicalisée, progressant vers un contenu économique et social novateur  et exigeant. Un rapprochement politique et culturel est possible avec nos luttes en France pour la transformation sociale, pour une sécurité   d’emploi  et  de  formation avec une autre utilisation de l’argent, du crédit et de l’euro, ainsi que de nouveaux pouvoirs sur les emplois, la formation et les financements. La perspective de nouvelles relations internationales et interzonales comme entre  la France, l’Union européenne, l’Argentine et l’Amérique Latine, peut favoriser ces rapprochements pour des  avancées  convergentes.  Nos luttes nationales et zonales respectives  peuvent  réussir  en s’appuyant sur un processus  de construction mondiale nouvelle. ·

1. « Le Front National contre Pauvreté » organise la Consultation Populaire pour l’instauration d’une sécurité qui octroierait emploi ou formation à chaque chef de famille chômeur, avec une rémunération de 380 dollars et une allocation de 60 dollars pour chaque enfant mineur de 18 ans, cette dernière articulée à l’éducation et la santé des mineurs « (Carlos Mendoza, » Un voto positivo ”, Tesis 11, novembre-décembre 2001).