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Conseil national des 28 février et 1er mars - Rapport de Jean-Louis Le Moing

le 03 March 2009

Après un long et méprisant silence médiatique, la situation aux Antilles occupe pleinement l'actualité depuis maintenant plusieurs semaines.

Un mouvement qui, parti de Guyane en décembre où se sont tenues de grandes manifestions sur la question du prix des carburants, s'est enraciné en Guadeloupe avec Lyannage Kont Pwofitation. Un mouvement qui s'est développé en Martinique et se lève maintenant à La Réunion avec une grève prévue le 5 mars. Dès le début des évènements, notre parti et nos groupes parlementaires ont pris la mesure de ce mouvement et apporté leur soutien actif à celui-ci.

Deux délégations du Parti ont ainsi été dépêchées sur place

Une première, il y a un mois en Guadeloupe, où j'étais accompagné d'Odette Terrade, sénatrice du Val-de-Marne. Nous avions pu rencontrer alors Elie Domota et de nombreux responsables du LKP. Nous avions pris la parole lors d'un meeting à Pointe-à-Pitre, puis à l'issue d'une manifestation à Capesterre. Nous avons bien évidemment tenu des rencontres de travail avec nos camarades du PCG, qui nous ont chaleureusement accueillis.

Deuxième délégation les 17,18 et 19 février à la Martinique essentiellement, où nous avons rencontré les responsables du collectif du 5 février, participé là aussi à un rassemblement et à une manifestation. Cette délégation était conduite par Pierre Laurent, et nous avions parmi nous Guy Fischer, sénateur du Rhône. Là encore, nous avons eu plusieurs réunions de travail avec nos camarades du Parti communiste martiniquais. En Guadeloupe, dans le cadre d'une situation très tendue après l'assassinat de Jacques Bino, Pierre Laurent a pu rencontrer des dirigeants du LKP et participer à une manifestation à Pointe-à-Pitre. Si la presse métropolitaine a joué la partition du silence concernant ces délégations, nous avons pu vérifier combien notre soutien était apprécié des populations et des dirigeants des collectifs.

Sur place, nous avons pu mesurer la puissance du mouvement, sa légitimité populaire, sa profonde motivation sociale et politique.

Un mouvement puissant, profond, soutenu, porté même par la population.

C'est d'autant plus remarquable que cette population a évidemment à subir des désagréments, des gênes liées à la pénurie, à des pertes de revenus, à des difficultés de déplacements. Un mouvement large, unitaire associant dans chacun des départements d'outre-mer, les syndicats, de nombreuses associations, les partis avec une implication notable des partis communistes... Une jeunesse en pointe, l'irruption des femmes, la culture aussi aux avant-postes, avec le sentiment qu'à la faveur du mouvement les Antillais redécouvrent leur langue, leur musique, et plus largement leur façon d'être.

Il s'agit bien d'un mouvement populaire profond avec l'entrée en lutte des pauvres, des laissés-pour-compte… C'est ce qui explique l'ampleur et l'enracinement du mouvement.

Le Lyannage, c'est le lien. « C'est ce qui allie, lie, relie, rallie et relais » comme l'écrivent dans leur manifeste 9 intellectuels autour de Patrick Chamoiseau.

Un mouvement large et aussi - et parce que - profondément motivé, porteur d'exigences très élevées. La plate-forme de Lyannage est très ambitieuse. Elle porte sur les terrains sociaux, bien sûr, avec la question centrale des salaires, mais les questions des discriminations et des dépossessions en constituent le cœur.

La question sociale d'abord : Les départements d'outre-mer cumulent 2 à 3 fois plus de chômeurs que la métropole, 6 fois plus d'allocataires du RMI, une hausse des prix des denrées de première nécessité encore plus vertigineuses, une situation de la jeunesse insupportable... Je cite encore le manifeste, qui est vraiment un beau document : « Aucune de nos revendications n'est illégitime. Aucune n'est irrationnelle en soi, et surtout pas plus démesurée que les rouages du système auxquels elle se confronte. La force de ce mouvement est d'avoir su dynamiser sur une même base ce qui, jusqu'alors s'était vu disjoint voire isolé. » Car la force de ce mouvement, sa remarquable résistance, c'est - inséparablement de la question sociale - la levée des populations contre les discriminations, contre les dépossessions dont est victime la partie la plus défavorisée des habitants, c'est-à-dire une grande majorité de la population ultramarine.

L'héritage colonial perdure et les discriminations raciales insupportables persistent.

Un pour cent de la population contrôle 90% de l'industrie alimentaire, la moitié des terres et 40% de la grande distribution. 160 ans après l'abolition de l'esclavage, les descendants des colons blancs conservent la mainmise sur la quasi totalité de l'économie de la Martinique et de la Guadeloupe, tandis que la population noire ou métisse est maintenue dans la plus grande pauvreté. L'outre-mer n'est pas une danseuse chère à entretenir mais un territoire oublié de la République, ou plutôt un territoire spolié, miné par les pratiques frauduleuses, les positions de monopole et la concentration du pouvoir économique.

La défiscalisation, les exonérations diverses et beaucoup des investissements consentis par l'Etat font le bénéfice de quelques-uns et non le bien de tous. Les commentaires sur les « Antilles assistées » qui vivraient aux crochets de Paris à travers l'aide sociale ou le RMI stigmatisent des populations, alors que ce sont quelques grands groupes, quelques patrons, quelques familles qui bénéficient depuis toujours des prébendes et des protections de la République. Mesurons bien l'ampleur du problème social et historique. Il y a aux Antilles des disparités sociales cruelles qui découlent directement, historiquement de l'esclavage. Le pouvoir économique des békés est en effet né de la traite. Ce pouvoir a été installé quand l'Etat a indemnisé les propriétaires d'esclaves au moment de l'émancipation. Une caste détient le pouvoir économique et en abuse. Jusqu'à oser disserter sur la pureté de la race, comme l'a fait l'un des poids lourds de l'agroalimentaire, Alain Huyghes-Despointes lors d'une émission sur Canal+ le 6 février.

Donc, les clivages de classes outre-mer recoupent et dynamisent des clivages liés à l'histoire des dominations mondiales. Danik Zandwonis du Parti Communiste Guadeloupéen, le dit autrement dans les colonnes de l'Humanité : « après avoir, grâce au Code Noir de Colbert, usé leurs fouets sur des générations d'hommes et de femmes noirs privés de liberté, les maîtres d'hier sont devenus des patrons... » Il faut impérativement avoir en tête ce paysage pour saisir toute la profondeur et la dimension politique du mouvement aux Antilles.

Et c'est aussi pour cela que - fait rare- en plein mouvement social, des écrivains, poètes, universitaires, avec leur manifeste ont décidé de prendre parti pour leur peuple, d'apporter leur voix, leurs mots à la lutte. Avec les exigences de progrès social, de respect et de dignité, le mouvement porte aussi sur une remise en cause profonde du mode de développement et du fonctionnement des départements d'outre-mer. Les Antillais aspirent à dépasser la situation de dépendance dans laquelle ils ont été placés : ce qu'ils nomment la « colonisation de consommation ». Ils demandent à pouvoir se tourner et échanger avec les peuples et les pays voisins, pour sortir d'une économie placée sous la coupe de quelques possédants. Ces coopérations leur sont actuellement interdites, au mépris de toute logique humaine et économique. Ils veulent en finir avec une conception de l'investissement réduite à la défiscalisation, ce que propose d'ailleurs d'aggraver encore la loi outre-mer en débat à l'Assemblée. Ils veulent de nouveaux droits, de nouveaux pouvoirs, trouver les voies nouvelles permettant de gagner en autonomie, en maîtrise sur leur vie, sur le devenir de leurs îles.

Le PCF soutient toutes ces aspirations.

C'est d'autant plus évident que ces exigences sont les siennes. J'ouvre une courte parenthèse pour souligner que c'est si vrai que les initiatives que notre parti prend pour aller à la rencontre des « domiens » sont couronnées de succès et ouvrent un champ nouveau pour créer ou élargir des relations avec cette population, estimée à près d'un million en Ile-de-France.

Après avoir traité le mouvement par le silence et le mépris, jouant délibérément le pourrissement, Sarkozy et le gouvernement ont ensuite misé sur la provocation et la violence, tentant ainsi d'attiser la division et le discrédit. Le gouvernement a joué la division entre les populations Antillaises, entre la Guadeloupe et la Martinique, entre les îles et la métropole, en présentant le mouvement comme un mouvement violent, dirigé contre la France. Un éditorialiste du Figaro a même parlé de racisme… Quel culot quand on a en tête les déclarations du béké Despointes !

J'en viens, pour conclure, à l'état actuel de la négociation.

Le Medef et le gouvernement mènent une bataille acharnée contre les augmentations de salaires, craignant une contagion et l'ouverture d'une brèche sur cette question centrale, décisive en France et outre-mer.

Parisot a admis avoir contacté l'Elysée et Matignon juste avant le rapatriement du ministre Jego suspecté d'empathie et frappé de « tropicalisation », selon David Martinon. Tout a été bon, toutes les ficelles ont été utilisées pour tenter de désamorcer cette exigence portant sur les salaires. Des montages complexes, temporaires, tentant d'exonérer le patronat de ses responsabilités ont été proposés par le gouvernement et le patronat. Un accord partiel a néanmoins été acté en Guadeloupe. Il serait irresponsable de bloquer plus longtemps la situation, quand l'exaspération des populations est à son comble. Les exigences portées par le mouvement sont légitimes, les moyens existent d'y faire droit.C'est le Medef qui bloque tout et continue de provoquer, afin de tenter d'échapper à la question de la répartition de la valeur ajoutée. Mme Parisot porte une lourde responsabilité. Elle qui ne parle que de « modernisation du dialogue social », ses représentants s'arc-boutent et durcissent les négociations. Le gouvernement, qui a trop longtemps joué le pourrissement doit mettre tout son poids dans la balance afin que l'accord porte sur tous les bas salaires en dessous de 1,4 SMIC, sur l'ensemble des départements ultramarin, mette les bénéfices des grands groupes à contribution, comporte toutes les garanties de pérennité, ouvre la voie à la satisfaction de l'ensemble des exigences portées par le mouvement.

Voilà, chers camarades, les quelques éléments que je pouvais vous transmettre sur la situation aux Antilles et outre-mer. La bataille engagée en Guadeloupe, en Martinique, et demain sans doute à La Réunion, est une bataille pour vivre debout, pour vivre mieux, dans le respect. C'est ce qui fait que les Français, dans une écrasante majorité, trouvent ce mouvement justifié - ce qui atteste plus largement d'une très grande disponibilité des Français à l'égard de toute protestation sociale.

Ce mouvement est plein d'enseignements pour ceux qui résistent et luttent en France. Il est porteur d'espoir à une période où le genre humain s'interroge sur son devenir, et où s'aiguise la recherche de voix nouvelles d'émancipation et de développement.

Cette recherche peut, je le pense, prendre appui sur la formidable bataille des populations antillaises, qui montre combien un mouvement prenant appui sur un contenu élevé peut rassembler et gagner.