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Sortir de la crise exige de sortir du paradigme de la croissance et du productivisme.

le 17 juin 2010

IMG/jpg/Gadrey.jpg Sortir de la crise exige notamment de sortir du paradigme de la croissance et du productivisme. Une autre prospérité est possible. On peut se passer de la croissance quantitative pour poursuivre des objectifs de progrès social et de plein emploi de qualité, et c'est même un impératif de civilisation du 21ème siècle. Sommaire

Remarques préalables J'ai choisi un angle particulier d'attaque de la crise et des issues, et il s'agit de réflexions qui ne portent pas sur le court terme mais sur le long terme. À court terme, personne ne peut sérieusement prétendre que sans croissance en 2010 ou 2011 on va créer des emplois (sauf par des emplois aidés et par un « partage du temps de travail » efficace, ce qui devrait être défendu quand on sait que les heures supplémentaires généreusement défiscalisées représentent à elles seules l'équivalent de 420 000 emplois à temps plein) ! Mes thèses supposent une profonde réorientation des structures, un autre « modèle de production et de consommation ». Mais la question est de savoir si on y entre par étapes sans tarder ou si, à force de rester dans le raisonnement à court terme, on repart pour la croissance pendant des décennies, ce qui serait selon moi une catastrophe humanitaire planétaire. Je n'aurais pas défendu ces thèses il y a dix ans, mais en dix ans des constats nouveaux sont apparus. Mes thèses ne s'appliquent pas aux pays pauvres, mais les réflexions sur la soutenabilité du « développement humain » les concernent eux aussi. Leurs dirigeants et ONG en ont conscience et savent que la solution ne peut plus être dans le simple « rattrapage » quantitatif du Nord. La crise, en apparaissant comme une crise de la démesure du capitalisme financier, contribue à la prise de conscience de la nécessité d'un autre modèle. Nous sommes peu nmbreux à défendre de telles idées parmi les économistes, mais cela bouge. Voici deux bons exemples récents parmi les économistes orthodoxes : 1) Nicholas Stern, auteur en 2006 d'un important rapport qui n'excluait pas la conciliation entre poursuite de la croissance et objectifs des scientifiques du GIEC, a déclaré au Guardian le 11 septembre 2009 : « Les pays riches vont devoir oublier la croissance s'ils veulent stopper le changement climatique ». Certes, il ne dit pas qu'il faut stopper la croissance tout de suite, mais dans une ou deux décennies, ce qui pour moi est trop tard. 2) L'économiste français Daniel Cohen a donné au Monde le 8 décembre dernier un entretien intitulé « Nous devons penser ce que serait un monde sans croissance ». Du côté des hétérodoxes, je mentionnerai parmi bien d'autres en France Michel Husson, dans une intervention à l'université d'été du CADTM 2009. Il cite également un marxiste réputé, Minqi Li, contestataire chinois actuellement aux États-Unis : http://gesd.free.fr/minqili.pdf. Voir aussi : http://www.monthlyreview.org/mrzine.... Je fais pour ma part le pari que, dans les années à venir, les théoriciens marxistes vont devenir de plus en plus des objecteurs de croissance, notamment parce que le capitalisme, qui n'a pas été mis à mort sur les questions sociales, va buter définitivement sur les contraintes absolues que la nature impose et va imposer à l'accumulation du capital et à la formation du profit. Mais ce n'est pas le sujet du jour ! Thèse 1. Dans les pays riches, la croissance est de moins en moins une solution et de plus en plus un problème. Cette thèse se divise en trois : a) La croissance matérielle a des rendements décroissants en bien-être et en développement humain et cohésion sociale. Les pays qui sont les plus riches matériellement, selon le critère du PIB par habitant, sont-ils ceux où l'on vit le plus longtemps en bonne santé, où les gens ont une éducation plus poussée, où les inégalités et la pauvreté sont les plus réduites, la cohésion sociale plus forte, les violences et délits moins fréquents, plus de démocratie, la pression écologique plus faible, etc. ? Pour tous les critères de développement humain et social, la réponse est : oui, en tendance, jusqu'à un certain seuil de PIB par habitant, on observe une corrélation positive. Mais, au-delà de ce seuil, il n'y a plus de corrélation entre ces variables et l'abondance matérielle. Selon les variables, ce seuil était compris en 2004 entre 10 000 et 20 000 dollars de PIB par habitant (en parités de pouvoir d'achat). Il est donc nettement inférieur au PIB par habitant de la France, qui était de l'ordre de 30 000 dollars au même moment. Prenons juste un exemple, celui de l'espérance de vie à la naissance. Le graphique joint confirme la corrélation positive dans l'ensemble des pays du monde. Mais, si l'on fait un zoom sur le groupe des 29 pays à plus de 18 000 dollars de PIB par habitant, toute corrélation disparaît. Et pourtant, entre ceux qui font le mieux et ceux qui font le moins bien, on a autour de six ans d'écart d'espérance de vie. Pourquoi certains pays qui sont quatre ou cinq fois moins « riches » que les Etats-Unis, comme par exemple le Costa Rica, ont-ils la même espérance de vie moyenne que ce dernier pays ? Pourquoi, à partir d'un certain seuil de PIB par habitant, au demeurant assez bas, les espérances de vie ne sont-elles plus corrélées à cette variable ? Pourquoi malgré ce dernier constat l'espérance de vie continue-t-elle à progresser presque partout, y compris aux Etats-Unis, mais à un coût croissant ? Selon des évaluations assez convergentes, la santé d'une population dépend de multiples facteurs : l'environnement social et physique, les conditions de vie et de travail, les niveaux de vie et leur distribution, les niveaux d'éducation… Et bien sûr de l'accès à la médecine et au système de soins, facteur qui ne contribuerait cependant qu'à hauteur de 20 à 25 % seulement à la santé. Dans ces conditions, on comprend que la richesse matérielle (dans certaines de ses composantes) importe dans un premier temps. Moins parce qu'elle autorise la mise en place d'un système de soins (ce qui compte) que parce qu'elle influe sur les conditions de vie (alimentation, eau potable et assainissement, hygiène, etc.), d'éducation, de protection sociale, etc. Mais, dans un deuxième temps, les modes de vie du modèle productiviste, l'alimentation inadéquate et excessive, les pollutions (chimiques, de l'air, de l'eau…), les inégalités et les violences, tendent, dans certains pays plus que dans d'autres, à influer négativement sur la santé, et surtout sur celle des catégories les plus exposées. Dans les pays qui parviennent à le financer, le système de soins est alors engagé dans une course poursuite de « réparation » de dégâts divers produits par une économie et une société pathogènes. Il y a certes toujours des progrès médicaux et sanitaires. Mais une partie croissante d'entre eux, la moitié aux Etats-Unis selon certains, ne fait que contrer les effets délétères sur la santé du mal vivre, de la « malbouffe », de l'obésité, du « mal environnement », du mal travail et de la précarité. Ce sont les pays où ces dégâts et ces gaspillages sont les plus patents qui sont « condamnés », s'ils en ont les moyens, à dépenser toujours plus pour la santé sans parvenir, dans le cas des Etats-Unis, à faire mieux que… Cuba (où l'espérance de vie est de 78 ans selon l'OMS) ! b) La croissance a en revanche des rendements croissants en destruction de ressources vitales de la planète. Certains seuils critiques sont dépassés depuis les Trente Glorieuses. La corrélation entre le PIB par habitant et la pression des activités humaines sur l'environnement peut être mesurée selon divers critères : émissions de gaz à effet de serre, empreinte écologique, consommations d'eau et de ressources naturelles, biodiversité, pollutions multiples, etc. Là, le constat statistique est différent des précédents : en tendance mondiale, la pression écologique progresse avec le PIB par habitant. Et, ce qui est plus grave, certains seuils écologiques critiques sont dépassés depuis… les Trente Glorieuses, en particulier pour les émissions de GES. L'humanité émet aujourd'hui environ deux fois plus de CO2 que ce que les « puits de carbone » naturels peuvent absorber. Cela veut dire que le seuil de soutenabilité selon ce critère a été dépassé vers la fin des années 60, au cours de la dernière ligne droite des Trente Glorieuses. Émissions mondiales de CO2 provenant de combustibles fossiles par grandes régions (Jancovici) c) Il devient de moins en moins probable de pouvoir concilier la poursuite de la croissance quantitative dans les pays riches et les objectifs écologiques de « survie ». La « croissance verte » est pour moi un mirage que nous proposent les hérauts du capitalisme. D'abord, autant savoir qu'une croissance de 2 % par an d'ici 2100, cela veut dire six fois plus de quantités produites. Et 40 fois plus en 2200, etc. Est-ce sensé dans les pays riches, indépendamment même de l'écologie ? Ensuite, pour diviser par 5 au moins nos émissions d'ici 2050 en France, il faudrait les réduire de 4 % par an pendant 40 ans, soit autant chaque année que ce que nous avons réalisé en dix ans. Ce sera déjà difficile sans croissance. Mais si l'on vise une croissance de 2 % par an, cela veut dire qu'il faut réduire les émissions de 6 % par an par unité produite. Je doute fortement que cela soit possible. Cela revient à appuyer sur l'accélérateur d'émissions au moment où il faut freiner très fort. Et il n'y a pas que le réchauffement climatique comme menace poussant à ne plus suivre la voie de la croissance. Le pétrole s'épuise et on est proche du « pic » à partir duquel sa production va décroître inéluctablement et son prix s'envoler. Selon certains experts, on y serait déjà. Et, au-delà des combustibles fossiles, l'épuisement est une question de décennies pour presque tous les minerais de base de l'abondance matérielle, sans parler des terres arables de plus en plus convoitées, de l'eau et des forêts. Thèse 2. Un progrès social durable est possible sans croissance quantitative. Il repose sur l'idée de « valeur ajoutée durable » et d'intégration de biens communs et patrimoines sociaux et écologiques dans la valeur ajoutée. C'est tout sauf un retour en arrière. Il faut substituer au « toujours plus de quantités » (la croissance) le « plus de qualités, de durabilité et de sobriété matérielle ». Cela n'exige pas moins d'emplois, mais probablement plus, en tout cas dans la majorité des secteurs et dans les prochaines décennies. La soutenabilité sociale et écologique n'est pas l'ennemie de l'emploi, contrairement au productivisme. Préalable essentiel : dire « sans croissance » signifie « sans croissance des QUANTITES » produites. Mais pas sans croissance de la qualité et de la durabilité, sources de progression de valeurs durables, pas sans une vague d'innovations techniques, écologiques et sociales, pas sans dynamisme économique et social. Le problème avec les chiffres de la croissance, on l'ignore en général, c'est qu'ils passent à côté de la plupart des gains de qualité et de durabilité. Ils nous indiquent essentiellement la progression des quantités produites. On peut selon moi avoir du développement économique innovant et riche en emploi sans croissance des quantités. Comment ? Pour la raison suivante : la plupart des processus de production « propres », les plus doux avec la nature, les plus économes en énergie et en matériaux, en eau, etc. exigent nettement plus d'emplois que les productions polluantes et surexploitant les ressources naturelles. Il faut alors plus d'emplois pour produire la même quantité, mais d'une toute autre qualité, ce qui ne se verra pas dans les chiffres de la croissance, sauf si on en changeait radicalement les méthodes en suivant la commission Stiglitz, mais sur ce point je suis sceptique. Il s'agit donc de tout sauf d'une régression économique et sociale. Les exemples abondent. J'en prends un. Si l'on remplace progressivement l'agriculture productiviste et destructrice d'environnement par de l'agriculture bio ou agro-écologie moderne de proximité, il faut nettement plus d'emplois et de valeur ajoutée pour produire les mêmes quantités, mais pour une toute autre qualité et un vrai respect de l'environnement. Il en va de même, comme le montrent le scénario négaWatt et d'autres, pour les énergies renouvelables modernes, pour le bâtiment à faible niveau d'émissions, pour le commerce de proximité moderne, pour développer des activités clés de la durabilité que sont le recyclage, la réparation, la location, l'isolement des habitations… On peut donc, dans de nombreux secteurs, créer beaucoup d'emplois sans croissance des quantités, et c'est déjà le cas ! La commission Stiglitz écrit ainsi que « Dans certains pays et certains secteurs, l'accroissement de la « production » tient davantage à l'amélioration des biens produits qu'à l'augmentation de leur quantité ». J'ajoute à ce qui précède les besoins sociaux en services de bien-être et de développement humain associés à des droits universels à (re)conquérir, dans l'éducation, la santé, la justice, la petite enfance, les personnes âgées, les handicapés… On y applique aujourd'hui un productivisme forcené qui détruit la qualité individuelle et collective de ces services. Certes, il existe une minorité de secteurs où, à l'inverse, des impératifs écologiques, y compris la chute de la production de pétrole, vont entraîner des réductions de production et d'emploi qu'il vaudrait mieux anticiper et gérer en douceur plutôt que de les subir en catastrophe. Mais ils représentent une très faible part de l'emploi actuel, de l'ordre de 10 à 15 %. Ces conversions sont possibles sans licenciement et en développant et adaptant les compétences, car si on ne laisse pas faire les marchés, si on planifie, c'est une évolution sur 20 ans au moins que l'on peut anticiper et accompagner afin d'éviter des drames sociaux comme on en a connus dans le passé. Les moyens économiques existent pour cela et un régime de progrès post-croissance n'est pas du tout un état stationnaire ni la décroissance. Au contraire, il implique une nouvelle vague d'innovations, mais d'un type anti-productiviste et anti-scientiste, soumises à délibération citoyenne et à des « bilans sociaux et écologiques ».   Thèse 3. Pour concilier le « halte à la croissance quantitative » et le bien-être pour tous, il faut réduire fortement les inégalités mondiales et nationales. On ne peut résoudre la crise écologique sans cela. Il reste en effet une condition centrale pour qu'une telle réorientation de la production puisse marcher. Il faut que les biens et services « durables » soient accessibles à tous, et pas seulement à une minorité ou même à la moitié. Car, étant plus riches en travail, ils sont, forcément, relativement plus chers que les produits du système productiviste, donc inaccessibles à beaucoup. On ne pourra donc pas s'en sortir sans réduire fortement les inégalités, dans le monde et chez nous. Il faut passer du système dit fordiste du « partage des gains de productivité » au système post-croissance du « partage des gains de qualité et de durabilité ». Thèse 4. Le capitalisme semble incapable de remplir cette double mission de civilisation : passer de la croissance au bien-être durable pour tous, et tendre vers l'égalité des droits humains, sociaux, et des droits d'accès aux ressources naturelles vitales. Je ne développe pas cette thèse, sauf pour dresser une liste de caractéristiques structurelles du capitalisme qui font douter de sa capacité à nous sortir de la zone des tempêtes et à conjurer l'effondrement de la civilisation. 1. Le capitalisme s'est historiquement développé sur la base (entre autres) de la destruction et de la privatisation des « communs ». Et il continue allègrement. Or on ne voit pas comment on pourra sortir de la crise écologique sans reprendre le contrôle collectif, ou « communal », ou coopératif de nombre de biens communs privatisés, y compris la monnaie et le crédit, les sources d'énergie, l'eau, les forêts, les océans, etc. Le capitalisme ne cesse de s'en prendre aux biens communs sociaux que sont les conquêtes sociales, la protection sociale, les droits humains, les services publics, etc. et il est parvenu parfois à les faire régresser. Avec les biens communs environnementaux comme le climat, c'est une autre paire de manches, car cela revient à s'en prendre à la survie de toute civilisation. 2. Le capitalisme (en tout cas celui des entreprises globales) s'est développé sur le terreau d'inégalités sociales mondiales (prenant la forme du colonialisme puis du néocolonialisme) qu'il a eu tendance à renforcer depuis trente ans et dont il tire une bonne part de ses profits. Or on ne résoudra pas la crise écologique sans les réduire fortement et sans promouvoir le travail décent partout. Or le travail indécent est devenu la principale source de profit des multinationales. 3. Le capitalisme a besoin de susciter sans cesse des désirs de possession de marchandises en faisant passer le futile pour l'utile et les pulsions pour des besoins, en poussant au renouvellement rapide des achats. C'est pour cela qu'il dépense 500 milliards de dollars par an en publicité et sponsoring. Cette course est mortelle. 4. Le capitalisme résiste férocement à toute idée de planification nationale et mondiale. Il y voit, à juste titre, une entrave à sa liberté d'action et d'exploitation. Or il va falloir planifier de plus en plus pour s'en sortir, notamment l'accès aux ressources vitales et les comportements pollueurs. 5. Le capitalisme consiste à faire fonctionner la concurrence contre la coopération, aussi bien entre les firmes qu'entre les nations. Or c'est l'inverse qu'il va falloir privilégier. 6. Le capitalisme a connu un siècle d'énergie à bas prix, de transports quasiment gratuits, de ressources du sous-sol abondantes et peu chères, de pays du Sud totalement dominés via la dette, les programmes d'ajustement structurel, les interventions directes, la corruption et les guerres. Tout cela est en train de s'inverser et va peser sur la profitabilité. 7. Pour s'en sortir, il va falloir diffuser très vite et partout dans le monde des innovations de la durabilité qui ne sont pas seulement technologiques. Or le capitalisme est un frein puissant, avec ses brevets (exemple des médicaments vitaux) et son incapacité de diffuser les innovations là où ce n'est ni solvable ni rentable. Qui plus est, il joue certaines innovations douteuses ou à hauts risques mais profitables (OGM, nucléaire, agrocarburants…) contre d'autres bien plus efficaces contre la crise écologique et sociale (agro-écologie et agriculture biologique, petite et moyenne production et distribution locales en coopératives…). Jean Gadrey, est un économiste français, professeur émérite à l'Université Lille 1. Critique de la théorie économique néo-classique dominante et du « néolibéralisme », il se consacre, depuis quelques années, à des recherches sur les indicateurs de richesse et les limites de la croissance économique. Il est notamment membre du Conseil scientifique d'Attac. Il est membre du CNIS (Conseil National de l'Information Statistique). Outre ses articles et livres scientifiques, il a publié de nombreux articles dans des revues de vulgarisation comme Alternatives économiques, ou dans les journaux Le Monde, Politis te l'Humanité.