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Conjoncture mondiale : un répit préparant la tempête

Dans ses « perspectives économiques mondiales » de janvier 2014, le FMI table sur une poursuite de l’amélioration de l’activité en 2014-2015, principalement sous l’effet de la reprise dans les économies avancées. Après avoir été de 3 % l’an dernier, la croissance mondiale atteindrait 3,7 % en 2014, puis 3,9 % en 2015, soit un taux supérieur de un dixième de point à celui retenu dans les « perspectives » d’octobre 2013. L’économie mondiale connaîtrait donc un répit, après les turbulences de la crise financière de 2008-2009 et les gigantesques interventions des États et des banques centrales pour conjurer la déflation. Mais, grosse d’antagonismes, cette accalmie prépare, en fait, de nouvelles difficultés systémiques beaucoup plus graves encore. Celles-ci vont faire saillir, comme jamais, l’enjeu d’une nouvelle création monétaire nécessaire pour un très grand essor concerté de tous les services publics et une sécurisation de l’emploi, de la formation et des revenus du travail de chacun-e.

Le fait le plus marquant est l’accélération de la croissance des États-Unis : après avoir crû de 1,9 % en 2013, l’économie américaine croîtrait de 2,8 % cette année.

Pourtant elle a subi, l’an dernier, un « choc fiscal » de grande ampleur avec le fameux « fiscal Cliff » : le déficit public est passé de 6,7 % du PIB en 2012 à 4,1 %, la moitié de cette réduction étant due à la baisse des dépenses publiques et à la hausse des impôts.

Cette violente contraction, couplée à la paralysie de l’État par le Congrès, la première quinzaine d’octobre, avec la mise en congé forcé de milliers de fonctionnaires, aurait amputé la croissance annuelle de 1,8 point.

Pourtant, l’économie américaine semble avoir pleinement absorbé ce choc. Cette bonne résilience aurait été impossible sans le soutien massif de la politique monétaire non conventionnelle de la Réserve fédérale (Fed) qui, depuis seize mois et chaque mois, achète par dizaines de milliards de dollars des titres de dette fédérale et des titres adossés à des créances hypothécaires.

États-Unis : une résilience dominatrice...

Ce soutien monétaire massif à l’activité réelle, mais aussi aux marchés de capitaux, a été praticable grâce au statut privilégié du dollar, à la fois monnaie nationale des États-Unis et monnaie commune mondiale de fait. Cela permet à la première économie mondiale de bénéficier d’un taux de change effectif réel du dollar qui a reculé de 13 % (1), depuis le début de 2009, sans que ne soient interrompus pour autant les flux de fonds venus du monde entier vers ses places financières. Aussi, conjuguée à des taux d’intérêt réels maintenus nettement inférieurs au taux de croissance réelle, cette politique a permis aux États-Unis de consolider leur domination technologique, économique et financière sur le monde.

Il s’agit d’abord de la large diffusion des technologies informationnelles dans toute l’économie, de l’industrie aux services, qui confère aux États-Unis une avance mondiale repérable.

Selon une étude de Coe-Rexecode de mai 2011 (2), la part des investissements dans le numérique dans l’investissement total s’élevait, en 2007 déjà, à 26 % aux États-Unis, contre 15 % dans l’Union européenne à 15. L’emploi total dans le secteur numérique représentait 4 % de l’emploi total des États-Unis contre 2,8 % en France. Enfin, « sur la longue période, la contribution totale du numérique à la croissance est de 1,08 point au États-Unis [...] 0,21 point en France et en Allemagne » (3).

Selon le Networked Readiness Index (NRI) du Forum économique de Davos qui permet de classer les pays selon leur capacité à mettre en œuvre les technologies informationnelles, les États-Unis arrivaient, en 2010-2011, au 5e rang mondial, derrière la Suède, Singapour, la Finlande et la Suisse, mais devant l’Allemagne (13e), le Royaume-Uni (15e), le Japon (19e) et la France (20e).

La « révolution du gaz de schiste » joue un rôle décisif dans cette consolidation de la suprématie américaine.

Elle entraîne une moindre dépendance des États-Unis aux importations de pétrole et y favorise une baisse des prix des carburants. Elle confère aux industriels localisés outre-Atlantique un net avantage compétitif leur permettant de bénéficier d’un prix du gaz inférieur de deux tiers à ceux dont bénéficient les industriels localisés en Europe.

Elle impacte positivement la balance commerciale américaine avec un essor des exportations (5 % sur un an au 4e trimestre 2013), les États-Unis devenant, eux-mêmes, exportateurs de produits pétroliers (13 milliards de dollars en novembre 2013) !

Le déficit du commerce extérieur des États-Unis est retombé, en novembre dernier, à son plus bas niveau historique depuis quatre ans. Certes, le déséquilibre de la balance commerciale demeure. Du coup, la balance des paiements courants a vu son déficit passer de 104,89 milliards de dollars au 1er trimestre 2013 à 96,61 milliards au deuxième, puis 94,84 au troisième (4).

Tout cela renvoie aussi, semble-t-il, à des amorces de changement structurel dépassant le seul périmètre des hydrocarbures.

Selon une étude du Boston Consulting Group (5), les États-Unis vont devenir l’un des pays dont les coûts manufacturiers seraient parmi les plus bas dans le monde développé. D’ici 2015, « les coûts de production dans l’industrie en Allemagne, au Japon, en France, en Italie et au Royaume-Uni devraient être supérieurs de 8 à 18 % aux coûts américains [...] ». Ceci leur permettrait de capter « l’équivalent de 70 à 115 milliards de dollars des exportations annuelles de leurs concurrents (européens et japonais en particulier) d’ici 2020 ». Ces gains à l’exportation, « combinés à une relocalisation probable d’une partie de la production actuellement délocalisée en Chine », pourraient s’accompagner, selon le BCG, de la création de 2,5 à 5 millions d’emplois dans l’industrie et les services.

B. Obama a annoncé, le 13 février 2013, que l’industrie américaine avait gagné 500 000 emplois en trois ans, après en avoir perdu pendant près de dix ans du fait des délocalisations des multinationales américaines dans les pays émergents, Chine en tête.

C’est dans ce contexte d’amélioration apparente des conditions structurelles de la croissance des États-Unis, au détriment de leurs partenaires commerciaux, et sur fond de réduction des statistiques officielles du chômage, que la Fed, à l’occasion du passage de flambeau de Ben Bernanke à Janet Yellen à sa tête, a confirmé vouloir réduire, dès février, ses achats mensuels d’actifs de 75 à 65 milliards de dollars (55 à 47,8 milliards d’euros).

Cette réduction ne signifie pas le retour à une politique monétaire restrictive pour les États-Unis. Mais elle a entraîné une nouvelle tempête spéculative contre les devises de pays émergents, suscitant la protestation de leurs dirigeants, notamment en Inde.

Mais, tandis que la simple annonce, en mai dernier, d’une telle réorientation avait suscité une remontée des taux d’intérêt américains, le passage répété à l’acte de la Fed n’a eu, cette fois, aucune incidence notable outre-Atlantique. Et pour cause, les capitaux attirés il y a peu par les pays émergents ont commencé à se replier vers les États-Unis.

Aussi, les dirigeants américains n’ont cure, pour l’heure, des protestations, comme l’a signifié le président de la Réserve de Philadelphie : « [...] si notre politique monétaire est la meilleure possible pour l’économie américaine, c’est celle-là que nous devons mener parce qu’une économie américaine forte profite à la majeure partie du reste du monde » ! (6)

...qui exige de nouveaux débouchés

La durabilité de la croissance américaine pourrait s’avérer, cependant, plus contradictoire qu’il n’y paraît.

Cela tient d’abord à des facteurs internes. La demande intérieure finale demeure, en effet, insuffisamment dynamique, du fait, principalement, des nouvelles baisses de dépenses du gouvernement fédéral et d’un repli marqué de l’investissement résidentiel, en écho à une remontée des taux d’intérêt hypothécaires.

Certes, les dépenses d’équipement des entreprises ont rebondi et la consommation des ménages continue de soutenir, vaille que vaille, la croissance. Mais, cependant, le CAPEX (dépenses d’investissement de capital) des entreprises n’a représenté, en 2013, que 53 % des bénéfices, contre une moyenne historique (depuis 1951) de 88 % (7).

En réalité, pour que s’améliorent durablement les perspectives de ces composantes, il est indispensable que se redresse notablement le marché du travail.

Pour l’heure, la baisse du chômage se fait en trompe-l’œil. Le taux de participation au marché du travail est au plus bas depuis les années Carter : le chômage diminue, certes, mais cela ne résulte pas d’une forte création d’emplois (8).

En fait, le secteur privé des services, qui représente 70 % des effectifs salariés, ne montre pas de signe de reprise franche des embauches, tandis que les services publics demeurent plus que jamais le parent pauvre avec les coupes budgétaires. Et le redressement de l’emploi dans le secteur manufacturier (27 000 en novembre et 66 000 depuis le mois d’août), outre qu’il se fait sur un mode très précaire, ne concerne que 12 % de la valeur ajoutée nationale. En fait, le rythme annuel de croissance de l’emploi reste limité et stable aux environs de 2,2 millions depuis le début 2012, soit 185 000 par mois et +1,7 % par an. Les emplois détruits à cause de la dernière récession n’ont toujours pas été recréés. Si l’on prend comme base ce que devrait être les effectifs actuels si l’emploi avait évolué en ligne avec la population américaine, le déficit d’emplois est de 9 millions ! (9)

Par contre, les profits des entreprises croissent beaucoup plus rapidement que le PIB : +8,8 % au troisième trimestre 2013 par rapport à la même période de 2012. Entre juillet et septembre derniers, les bénéfices après impôts des sociétés ont franchi le seuil de 11 % du PIB américain, alors qu’ils n’avaient jamais dépassé les 8 % entre les années 1950 et le milieu des années 2000 (10).

Mais ces gigantesques profits alimentent la croissance financière des capitaux : les rachats d’actions par les firmes américaines ont dépassé 1 000 milliards de dollars de 2009 à 2013, soit 10 % de la capitalisation boursière moyenne de la période (11) ; le marché des fusions et acquisitions a crû de 14 % (12)  les sociétés américaines (hors compagnies financières) détiendraient 1 300 milliards de dollars (13) en trésorerie.

Simultanément, les investissements réels qui sont réalisés économisent de plus en plus le travail avec les technologies informationnelles, d’où les faibles créations d’emploi et le retrait du marché du travail des chômeurs de plus en plus découragés.

Les risques de pénuries de main-d’œuvre qualifiée augmentent considérablement aussi, du fait de l’insuffisance des dépenses de formation des entreprises. Le BCG dans un autre rapport (14) évalue le manque de main-d’œuvre hautement qualifiée dans l’industrie américaine entre 80 000 et 100 000 travailleurs. Il alerte sur trois risques : la baisse tendancielle des dépenses de formation des entreprises pour leurs travailleurs qualifiés, les nombreux départs à la retraite de salariés qualifiés à l’horizon 2020, l’inefficacité des programmes pour identifier, recruter et former une nouvelle génération de travailleurs qualifiés.

La situation outre-Atlantique confirme combien, à la différence du « théorème de Schmidt » tant apprécié par F. Hollande en France, les profits d’aujourd’hui font de moins en moins les investissements réels de demain et encore moins les emplois d’après demain !

Quelques derniers indicateurs conjoncturels envoient, du reste, des signaux contradictoires. Ainsi, l’ISM manufacturier (15) a connu une correction à la baisse marquée en janvier, chutant de 55,6 à 51,3, avec des baisses importantes de ses composantes production et nouvelles commandes.

La compensation du développement insuffisant du marché intérieur américain par la conquête de parts supplémentaires de marché à l’international devient alors un impératif pour la poursuite d’un tel type de croissance. On comprend l’importance qu’attache l’administration Obama à la conclusion la plus rapide possible du traité transatlantique : il lui faut imposer aux Européens d’absorber une partie de la surproduction nord-américaine.

L’enlisement du débouché européen

Car, face aux progrès du potentiel productif des États-Unis, les débouchés extérieurs affichent, en l’état, une croissance bien insuffisante pour pallier les carences du marché intérieur américain.

La zone euro et l’Union européenne sont en prise avec d’immenses difficultés, du fait des politiques d’austérité budgétaire nationales et d’une politique monétaire de la BCE qui, en pratique, demeure restrictive. Du reste, malgré les craintes de déflation en zone euro avec des indices de prix répétitivement bas (16), la BCE n’a pas modifié son taux de référence laissé à 0,25 % et, quoi qu’il en soit, le crédit bancaire demeure très anémié et hyper-sélectif, surtout au sud de l’Europe.

Le chômage reste à des sommets historiques en zone euro avec un taux (CVS) de 12,0 % en décembre 2013, contre 11,9 % un an plus tôt. On comptait alors 26,2 millions de personnes au chômage dans l’UE, dont 19,01 millions dans la zone euro.

Aussi la croissance de la demande solvable européenne demeure-t-elle très handicapée. Seule l’Allemagne, dans ce panorama si dépressif, semble échapper aux difficultés. Mais, cela même qui, pour l’heure, permet aux capitalistes allemands de s’en abstraire empêche les principaux partenaires européens de l’Allemagne de s’en libérer, avec l’accumulation d’énormes créances à leurs dépens.

Sur l’ensemble de l’année 2013, l’excédent commercial enregistré par l’Allemagne est ressorti à 198,9 milliards d’euros, contre 189,9 en 2012, en données brutes, soit son plus haut niveau jamais atteint. Or, l’Union européenne compte pour 57 % des exportations allemandes.

Cette hyperdomination allemande sur l’Europe, qui constitue aussi la base de résistance des capitalistes allemands à l’hégémonie américaine sur le monde, risque, en réalité, d’avoir un effet rétroactif négatif sur la croissance de l’Allemagne elle-même, alors que les pays émergents, où elle a réussi à se tailler de belles parts de marché, connaissent eux aussi des difficultés. Du reste, après la forte hausse de novembre (+2,4 % sur un mois), la production industrielle a baissé en décembre (-0,6 %) contre toutes les attentes.

Les éléments perçus par la Commission européenne comme traduisant une amélioration de la situation dans les pays d’Europe du Sud, comme par exemple le redressement de la compétitivité-coût de l’Espagne, préparent, en réalité, des difficultés plus profondes encore, ainsi que le confirment les chiffres du chômage de l’autre côté des Pyrénées : le nombre de chômeurs inscrits a crû de 2,5 % à 4,81 millions, selon le ministère de l’Emploi, soit 113 000 chômeurs de plus qu’en janvier 2013, tandis que la main-d’œuvre juvénile qualifiée continue de s’expatrier, vers l’Allemagne notamment.

Ce n’est donc pas l’Europe, qui s’extirpe très lentement de la récession, qui, en l’état, pourra contribuer à soutenir la demande solvable adressée aux États-Unis. C’est là, manifestement, un facteur de préoccupation pour le FMI. Au forum de Davos, Christine Lagarde a fortement invité les dirigeants européens à combattre les risques de déflation comparée par elle à un « ogre ».

Les pays émergents en difficulté

Se rajoute, désormais, le problème des pays émergents.

Depuis la décision de la Fed, en mai 2013, de diminuer son programme de rachats d’actifs, les économies émergentes sont confrontées à des retraits importants de capitaux. Il s’agit principalement de l’Afrique du Sud, de l’Argentine, du Brésil, de l’Inde, de l’Indonésie, de la Russie et de la Turquie.

Selon EPFR Global, ce sont 29 milliards de dollars de capitaux qui se seraient retirés des marchés émergents (actions et obligations) en 2013.

Le mouvement a connu une accalmie en septembre dernier, mais il a repris depuis pour atteindre un paroxysme au cours de la semaine du 27/01 au 1er/02. Il serait sorti quelque 12 milliards de dollars des seuls fonds actions au cours du mois de janvier, soit presque l’équivalent du total des retraits de 2013 (15 milliards de dollars).

Cela pourrait s’accentuer, comme le notent Les Échos du 3 février, puisque seuls 60 milliards de dollars auraient été retirés, à cette date, des places émergentes sur un total investi de 220 milliards de dollars.

Ce sont les investisseurs américains qui sont principalement à la manœuvre, leur retrait ayant surtout pour contrepartie une augmentation de la demande de bons du trésor des États-Unis qui a atteint en janvier son plus haut niveau depuis 2012. D’où la chute sensible des rendements obligataires américains, au plus bas depuis deux mois.

Ces retraits de capitaux s’accompagnent de la chute de nombre de devises émergentes (rand sud-africain, peso argentin, rouble russe, livre turque, roupie indienne) renchérissant le prix des matières premières importées et le coût de la dette libellée en dollar (17 Les hausses de taux d’intérêt et les dévaluations qui peuvent en résulter menacent en fait la croissance de ceux de ces pays qui ont le plus de mal à financer leur déficit courant.

Les dominations extérieures sur ces pays vulnérables s’expriment donc, désormais, surtout par des retraits de capitaux poussant à des ajustements brutaux, plutôt que par de nouvelles prises de contrôle sur place.

La Chine occupe, bien sûr, une place à part dans cette épure. Cependant ses propres difficultés participent de la vulnérabilité accrue frappant nombre de pays émergents.

Dès la mi-2013, la Banque centrale chinoise a décidé de ralentir le rythme de croissance de son économie. Le 3e plénum du CC du Parti communiste de la mi-novembre a réaffirmé sa détermination à transformer le modèle de croissance chinois pour le tourner beaucoup plus vers le marché intérieur et les demandes sociales.

Cette détermination a été accentuée, sans doute, par l’accélération de la croissance du second semestre 2013 essentiellement tirée, une fois encore, par l’investissement matériel, lequel sollicite beaucoup l’appareil de crédit, au risque de formation d’une « bulle », tandis que la consommation demeure très insuffisante, malgré le relèvement des salaires, du fait du sous-emploi, de l’inexistence d’un système de protection sociale et des pénuries de logements.

Ce ralentissement de la locomotive chinoise, qui confirme l’inquiétude des autorités face à ce qui est, en fait, une tendance à la suraccumulation de capital, a des conséquences lourdes pour les pays émergents pour lesquels le débouché chinois est devenu si essentiel, notamment pour tout ce qui concerne les matières premières.

La conjonction du ralentissement chinois et de la diminution des achats d’actifs par la Fed ont précipité les événements révélant les vulnérabilités structurelles de nombre de pays émergents, le Brésil en particulier.

Cela renvoie fondamentalement à des insuffisances graves de développement des capacités humaines, freinant la croissance, que traduisent tant les pénuries de main-d’œuvre qualifiée que les progrès, très inférieurs aux nécessités, de la consommation.

C’est, en même temps, la carence d’investissements publics et de services publics : énergie électrique, infrastructures de transports, infrastructures sanitaires et sociales, protection sociale, logement, environnement...

Du coup, malgré leurs potentiels considérables et, notamment, leurs potentiels de populations, ces pays se heurtent à des difficultés avec, particulièrement, la faiblesse de la demande des ménages et celle des services publics, autant de choses qui, toute proportion gardée, rappelle ce qui est au cœur des difficultés des pays de la zone euro.

Il n’est pas certain que tout cela dégénère en une crise des pays émergents du type de celle de 1997, même si on constate une certaine contamination à des pays émergents d’Europe, comme la Hongrie.

Aujourd’hui, en effet, ces États disposent d’importants stocks de réserves de change, leurs monnaies sont flexibles et leurs taux d’endettement demeurent modérés.

Cependant, en liaison avec la proximité d’échéances électorales majeures dans nombre d’entre eux, tandis que grandit l’agitation sociale dans les villes, comme au Brésil, avec les demandes grandissantes frustrées de services publics et d’emplois des nouvelles couches moyennes et du prolétariat urbain, des tensions importantes sont à venir.

Japon : monnaie gâchée

Le Japon offre-t-il, dans cet ensemble, une perspective de détente des tensions sur les débouchés mondiaux ?

Avec le gouvernement de Shinzo Abe, une politique monétaire ultra-expansive, ciblant un niveau d’inflation de 2 % en 2 ans, a été mise en œuvre pour tenter d’arracher le pays à la déflation. La Banque centrale du Japon effectue des achats massifs d’obligations d’État (50 trillions de yens par an, soit 422,5 milliards d’euros). Et le taux d’intérêt directeur est maintenu entre 0 et 0,1 %.

Simultanément a été adopté un budget 2013, sur quinze mois, combinant un plan de relance massive (10,3 trillions de yens, soit 87 milliards d’euros) et un budget initial en augmentation de 2,5 % par rapport à 2012.

Enfin, une série de réformes structurelles prétendant accroître la concurrence sur le marché intérieur, la productivité et la compétitivité ont été ou vont être engagées.

L’année 2013 s’est achevée sur une croissance du PIB réel comprise entre 1,6 et 2 %. La faiblesse du yen, précipitée par l’expansion monétaire, a fait s’envoler les profits des exportateurs. Les entreprises disposent, au total, de réserves de liquidités évaluées à 70 000 milliards de yens (490 milliards d’euros) (18). Cependant, le commerce japonais s’est enfoncé dans le rouge (-5,5 milliards d’euros) en septembre 2013 pour la première fois depuis trente ans, avec une chute des exportations de 10,3 %, selon les chiffres du ministère des Finances. En septembre 2012, la balance était excédentaire de 2,8 milliards d’euros.

Le Japon s’est trouvé pris en tenaille : d’un côté ses ventes ont chuté du fait du ralentissement économique mondial, particulièrement en Chine, premier client, où les exportations nipponnes ont reculé de 14,1 %, mais aussi dans les autres émergents d’Asie (-7,7 %) et dans l’Union européenne (-21,1 %) ; d’un autre côté, ses importations ont grimpé de 4,1 % du fait, notamment, d’un alourdissement considérable de la facture énergétique.

Avec ses mesures monétaires de relance, le gouvernement a, certes, fait repartir l’inflation des prix (+1,3 % en 2013). Mais cette hausse tient essentiellement à la baisse du yen et au renchérissement des importations.

Dans le même temps, la demande salariale demeure très handicapée. Le salaire moyen, hors bonus et heures supplémentaires, a reculé de 0,5 % en termes réels l’an dernier. En décembre 2013, la rémunération mensuelle de base a baissé pour le dix-neuvième mois consécutif pour s’établir à 241 525 yens (1 714,80 euros) seulement (19).

Du coup la relative fermeté de la consommation des ménages n’est due qu’à la multiplication des achats anticipés avant la hausse de la TVA prévue pour avril 2014.

Celle-ci doit, en effet, passer de 5 %, actuellement, à 8 %, puis 10 % en octobre 2015, ce qui pèsera lourdement sur l’activité. Sans augmentation des salaires, sans essor des services publics permettant, notamment, de mieux répondre aux défis de santé d’une population vieillissante, la dynamique engagée risque de s’essouffler, ce qui rendra encore plus ardue la gestion de l’énorme dette publique (228,3 % du PIB en 2013).

L’issue : nouvelle création monétaire et essor des services publics

Au total, il y a bien un répit de l’économie mondiale, après les très fortes turbulences engendrées par la crise financière de 2008 et par les réponses qui lui ont été apportées.

Mais ce répit est aussi marqué par une montée très accentuée des inégalités et contradictions, avec la perspective de confrontations très dures sur un débouché mondial rendu de plus en plus insuffisant par la façon dont les dirigeants et gestionnaires capitalistes utilisent les énormes potentiels d’économie de travail de la révolution informationnelle, contre l’emploi et le développement de toutes les capacités humaines.

Ce répit, si gros d’antagonismes, prépare, en réalité, la retombée ultérieure, vers 2016-2018, dans des difficultés systémiques mondiales plus graves encore.

On constate, en effet, des progrès de la suraccumulation mondiale, à partir des États-Unis en particulier, et, aussi, un freinage de la demande adressée aux États-Unis par le reste du monde, du fait des problèmes de l’Union européenne et des pays émergents.

On peut mesurer ainsi qu’une communauté objective d’intérêts grandit, dans cette situation, entre ces deux ensembles de nations face à la domination asphyxiante des États-Unis, du dollar et des marchés financiers.

Cela constitue la base nécessaire de rapprochements possibles entre une Union européenne où les luttes sociales cherchent les voies d’une refondation et des pays émergents où les luttes sociales vont pousser l’exigence d’un changement profond de modèle économique.

Ces rapprochements nécessaires et possibles interpellent particulièrement la France, au lieu de l’alignement de son président de la République derrière les multinationales et les dominants (Obama et Merkel).

L’enjeu le plus fondamental est celui d’une convergence possible des exigences pour une nouvelle création monétaire en vue de l’essor des services publics, jusqu’aux biens publics communs, et pour sécuriser et promouvoir l’emploi et la formation de chacun-e. Cela va de la nécessité impérieuse d’une réorientation du crédit dans chaque pays, à une toute autre utilisation de l’euro, et jusqu’à la conquête d’une monnaie commune mondiale faisant reculer le rôle du dollar.

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(1) BNP-Paribas, Eco-perspectives, 1er trimestre 2014, p. 4. Le taux de change effectif est le taux de change d’une monnaie, mesuré comme une somme pondérée des taux de change avec les différents partenaires commerciaux et concurrents du pays qui l’émet. On mesure le taux de change effectif réel par la prise en compte des indices de prix et leurs évolutions.

(2) Coe-Rexecode, L’économie numérique et la croissance, Document de travail n° 24, mai 2011, p. 11.

(3) Ibid.

(4) Statistiques du commerce extérieur des États-Unis.

(5) Boston Consulting Group, Made in America -Behind the American Export Surge: The US as One of the Developed World’s Lowest-Cost Manufacturers, 20 août 2013.

(6) Cité dans Les Échos du 3 janvier 2014.

(7) Amaïka Asset Management, Blog, 20/01/2014.

(8) Selon E. Rosenberg, président de l’antenne régionale de la Fed à Boston (Connecticut), si l’on comptait les chômeurs découragés au cours des quatre semaines précédant l’évaluation de janvier, le taux de chômage serait de 7,2 %, soit 917 000 chômeurs de plus que le recensement officiel. Il y ajoute 1,5 million d’Américains qualifiés dans les statistiques de « marginalement rattachés au marché du travail » mais comptés dans les sans emploi. Enfin, il mentionne les 7,8 millions de salariés à temps partiel faute de trouver mieux. Au total « 20 millions d’Américains sont sans emploi ou font marginalement partie de la force de travail » employée souligne E. Rosenberg (Les Échos, ibid.).

(9) BNP-Paribas, ibid., p. 5.

(10) K. Meyer : « Les profits de “corporate America” atteignent des sommets », Les Echos.fr, 30/12/2013.

(11) Le blog A. Lupus. 04/09/2013.

(12) J. McKinley, Clifford Chance, 23/12/2013.

(13) C. Valetkevitch, Reuters France, 12/01/2014.

(14) « The U.S. Skills Gap », BCG, août 2013.

(15) L’ISM, l’association des directeurs d’achats américains (Institut for Supply Management) publie, le premier jour ouvré de chaque mois, un rapport sur l’activité du secteur manufacturier d’après son enquête réalisée au cours du mois précédent auprès de responsables des achats de plus de 400 entreprises de 20 secteurs manufacturiers.

(16) La hausse des prix à la consommation (IPCH) dans la zone euro a encore ralenti en janvier à 0,7 %, contre 0,8 % en décembre 2013, soit un retour au niveau d’octobre dernier. C’est le quatrième mois consécutif d’inflation inférieure à 1 %. La chute du mois d’octobre, où l’on était passé de 1,1 % à 0,7 % d’inflation annuelle, n’était donc pas un « accident ».

(17) Le Monde (11/02/2014) cite une étude de la Banque des règlements internationaux (BRI) selon laquelle l’endettement privé dans les pays émergents aurait gonflé « dans des proportions inquiétantes » du fait des emprunts obligataires en dollars des filiales de leurs entreprises localisées dans les centres off-shore (788 milliards de dollars [578 milliards d’euros] de 2010 à début 2013). Cela exposerait les pays d’origine aux spéculations sur les marchés de devises et aux risques des marchés obligataires des pays avancés sur lesquels plane une probabilité grandissante de krach.

(18) Le Monde, 11/02/2014.

(19) Le Monde, ibid.

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