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Propositions de Riccardo Petrella pour une « maison commune mondiale »

le 09 novembre 2009

Professeur émérite à l'Université catholique de Louvain (Belgique) où il a enseigné la « Mondialisation de l'économie » et figure du mouvement altermondialiste

Sans aucun doute l'effondrement des « Etats socialistes » européens et la disparition de l'URSS, marqués aussi matériellement par la « chute du mur », ont représenté la fin d'une époque ; d'une longue époque d'opposition et de conflits entre puissances impériales (deux principalement) et les idéologies sur lesquelles elles fondaient leur puissance. En même temps, la « chute du mur » a signifié dans l'imaginaire des populations, notamment européennes, la certitude de l'avènement d'une nouvelle ère de liberté, de paix, de prospérité et de bien-être pour tous.

1. La thèse ici exposée

La thèse que je me permets de proposer ici au débat est la suivante : ces vingt dernières années n'ont pas porté les résultats attendus voire promis. Quelles en sont les raisons principales ? Premièrement, les Etats-Unis ont cru que la disparition de l'URSS avait consacré la victoire des Etats-Unis et, partant, la mise en place d'un système mondial fondé sur le pouvoir global de la puissance « gagnante ». Deuxièmement, les groupes sociaux dominants des pays occidentaux et, sous leur influence, les dirigeants de la grande majorité des autres pays du monde, ont cru pouvoir affirmer que le capitalisme avait gagné et qu'il n'y avait plus d'alternative au système capitaliste universel de marché.

Les choix opérés en fonction de ces deux croyances se sont révélés désastreux. Ils ont alimenté des nouvelles sources d'inégalités, de conflits et de divisions. Ils ont créé deux nouveaux murs, cette fois-ci à l'échelle planétaire : le mur divisant l'empire et le monde et le mur divisant le capitalisme et le « hors du capitalisme ». L'actuelle « crise du monde », représentée par (a) l'état de guerre permanent entre l'empire et le monde, (b) la montée continue dans le monde de la pauvreté absolue (en 2008 quasi 3 milliards d'êtres humains se trouvent sous le seuil de la pauvreté) et (c) le désastre climatique (les dominants l'appellent « changement climatique »), dérive directement de l'« insoutenabilité » totale des deux croyances.

Le futur, cependant, n'est pas terminé. Il est possible d'inventer une « maison commune mondiale ».

2. De la non négociabilité du modèle américain à la « gouvernance » mondiale. Fondement et habillage de l'unilatéralisme impérial

Dés la fin des années 1970, les leaders occidentaux étaient convaincus de la victoire de l'empire américain. Ainsi, ce ne fut point difficile pour eux, lors de la disparition de l'URSS, de proclamer que le XXIe siècle allait être « finalement » « le siècle américain ». A partir de la présidence Reagan, le sauvetage et la consolidation du leadership « politique » mondial américain, dans un contexte effervescent de globalisation « occidentalisée » du monde sous la houlette des grandes entreprises multinationales US, sont devenus les lignes de force stratégiques des Etats-Unis. Les présidents qui se sont succédé ont pu modifier les formes et les manières, mais non pas les contenus et la direction. Ceci s'est traduit par un retour en force de la vision et de la politique « traditionnelles » de l'unilatéralisme américain. Se considérant seuls au sommet du pouvoir mondial, les Etats-Unis ont, de plus en plus, élaboré et pratiqué le principe de la non négociabilité des choix politiques et du modèle de vie et de société des Etats-Unis.

Au nom de la « supériorité » de leur pays (et de leur modèle de société) et de la « sécurité » de leur existence et de leur puissance (qu'ils identifient souvent à la « sécurité mondiale »), les Etats-Unis ont favorisé l'affaiblissement voire la disparition des principes, institutions et moyens d'une régulation « politique » mondiale relevant du multilatéralisme intergouvernemental qui furent à la base de la création de l'ONU et de ses agences. Quel que soit le domaine considéré, les Etats-Unis se sont opposés à la signature de traités, conventions, accords internationaux qui auraient pu fixer des règles contraignantes pour tous les Etats, Etats-Unis compris. Ils restent opposés à la hard law à l'échelle internationale. Ils aiment uniquement la soft law, en particulier l'autorégulation et l'auto responsabilité de chaque Etat. La fameuse phrase du président Bush père – The american way of life is not negotiable -, prononcée pour justifier son refus de participer au premier Sommet mondial sur le développement et l'environnement à Rio de Janeiro en 1992, est très éclairante à cet égard.

Les guerres d'occupation unilatérales de l'Irak (1990 et 2003) et de l'Afghanistan (2001) – suite auxquelles, lorsqu'elles seront « terminées », des milliers de soldats américains resteront sur place pendant des décennies (comme c'est le cas de la permanence de troupes américaines en Italie depuis plus de 60 ans) – ont fait fondre comme neige au soleil les promesses et les espoirs de paix. La disparition de l'« ennemi » traditionnel (le « socialisme réel », le « communisme ») a été remplacé dans la tête des dirigeants américains (et occidentaux) par le nouvel « ennemi mondial » (le terrorisme mondial accusé d'être nourri par le fondamentalisme islamiste anti-occidental et, donc, « anti-américain »). Dans ces conditions, loin d'engendrer les fameux « dividendes de la paix », le nouveau monde s'est transformé en un monde de guerre permanente globale. Jamais le monde - et les Etats-Unis en particulier – n'a dépensé autant dans le militaire comme depuis 1998 ! Les dépenses militaires mondiales ont atteint en 2008, en un an, la somme de 1.470 milliards de dollars, 300 milliards de moins que ce qui serait nécessaire de dépenser pendant dix ans pour permettre à 2,8 milliards de pauvres absolus d'avoir accès à l'eau potable, aux services hygiéniques et à la base minimale de services de santé. On a perdu 20 ans sur le chemin de la paix, de la justice et de la fraternité.

Dans sa version plus soft, l'unilatéralisme impérial s'est attribué un habillage de « légitimité » représentative grâce à la conception et à la mise en œuvre du système dit de « gouvernance » (en remplacement du système de « gouvernement »). Le concept de « gouvernance » a été emprunté au monde du management de la finance. Suite à la libéralisation, dérégulation et privatisation des banques, des assurances et des marchés financiers survenues dès les années 1970 et « achevées » au début des années 1990, les managers financiers se sont donné le concept de « gouvernance » comme instrument clé d'évaluation de la bonté des vastes opérations d'achat, de fusion et d'incorporation entre entreprises. Ces opérations reflétaient une bonne « gouvernance » des capitaux mobilisés si la création de richesse pour les actionnaires (shareholders) et les autres « porteurs d'intérêts » (stakehorlders) était considérée valable. De là, les groupes dominants américains et occidentaux ont étendu l'application du concept de « gouvernance » à l'évaluation de toute politique (économique, sociale, technologique, environnementale, commerciale, extérieure…). C'est ainsi qu'ils l'ont imposé pour l'évaluation de la politique d'aide, du financement de la sécurité sociale, des politiques de transports… introduisant en toute circonstance les « porteurs d'intérêt » (notamment privés) comme acteurs discriminants dans les décisions politiques nationales et internationales. L'Union européenne elle-même a fait de la « gouvernance » le système privilégié de gouvernement.

Aux mains des groupes dominants, la « gouvernance » n'est que de la poudre aux yeux devant cacher la réelle asymétrie de pouvoir qui, en revanche, marque le maintien des relations de puissance entre acteurs et entre pays. Les Etats-Unis ont fait de la « gouvernance » l'outil de diffusion et de renforcement de leur domination impériale en Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud-Est. On a perdu 20 précieuses années sur le chemin de la démocratie réelle entre les peuples et des libertés qui l'accompagnent.

3. La marchandisation de la vie et la privatisation des droits humains

Ce qui précède nous conduit à examiner les effets de la deuxième grande croyance « impériale » à savoir, l'absence proclamée d'alternative au système capitaliste universel de marché. Encore récemment, intervenant à une conférence organisée par le World Political Forum les 9 et 10 octobre a Bosco Marengo (en Italie), l'ancien Premier ministre espagnol Felipe Gonzalez, socialiste, a affirmé qu'il n'y a pas d'alternative au capitalisme et qu'il n'y a pas de démocratie sans marché.

L'un des principes fondateurs du capitalisme universel de marché est représenté par l'idée que toute chose, ressource, situation (matérielle et immatérielle) n'a de valeur que si elle fait l'objet de transaction, d'échange, entre « producteur » et « consommateur » à la recherche de la maximisation de leur propre utilité individuelle. A cette fin le marché concurrentiel constitue le mécanisme principal d'optimisation des échanges et, donc, de l'utilisation des ressources disponibles et potentielles.

Jusqu'au milieu des années 1970, la pensée politique économique occidentale se basait sur la distinction entre « biens (et services) non marchands » et « biens (et services) marchands », la plupart des biens et services essentiels à la vie et au vivre ensemble étant considérés « non marchands ». L'effondrement du « socialisme » et du « communisme » a donné une impulsion formidable aux tendances qui, depuis la crise financière des années 1971-73, ont poussé vers la privatisation des services dits publics et par là à la marchandisation des biens correspondants.

Le capitalisme gagnant a imposé au galop (dès les années 1990) la marchandisation de toute forme de vie. La marchandisation s'est répandue dans les domaines des transports, des services de santé, de l'éducation, de la culture, de la fourniture d'énergie, des télécommunications, des médias, voire de l'eau. La marchandisation a touché les gènes humains, les microorganismes, toutes les espèces végétales et animales ; les signes, les symboles, les modèles mathématiques. Rien n'a échappé à la marchandisation.

Dès lors, rien n'a échappé à la privatisation de ces biens et services. Exemple extrême : au Chili, la Constitution de Pinochet encore en vigueur établit le droit de propriété privée sur l'eau, ce qui veut dire que les fleuves, les lacs, les glaciers, les nappes phréatiques peuvent être de propriété privée. Ainsi, 91 % des eaux du Chili sont aux mains de propriétaires privés, dont 81 % sont la propriété d'Endesa, une multinationale espagnole de l'énergie !

La marchandisation et la privatisation de toutes les ressources ont conduit même à la marchandisation de l'air et du climat (pensons aux marchés du carbone, aux marchés des émissions de gaz à effet serre). Ces vingt dernières années, la marchandisation et la privatisation de la planète Terre, « Mère » nourricière en théorie pour tous les êtres humains et pour toutes les espèces vivantes, a engendré une surexploitation vorace et une prédation systématique de la vie.

L'application universelle des règles du capitalisme mondial de marché sans alternative a mis en danger la survie de l'espèce humaine en créant entre-temps toujours plus de misère, d'inégalités dans l'accès à la vie et dans le droit à la dignité humaine et de luttes sans merci pour la survie. Les conflits autour de l'eau, « don de Dieu » disent toutes les religions, source irremplaçable de vie n'ont fait qu'augmenter. Le capitalisme mondial a transformé tout en faits de violence, de conflit, de domination. Nous avons perdu 20 ans sur le chemin des droits à la vie, du vivre ensemble.

4. Une maison commune mondiale est possible

Il va de soi que les futuribles souhaitables ne doivent comporter, à mon avis, ni un retour à l'URSS ou « au socialisme réel », ni aux Etats-Unis de la guerre froide, de la guerre au Vietnam, de l'embargo « final » envers Cuba, du soutien aux dictatures latino-américaines, de l'OTAN…

Le futur auquel je pense pour les 20 prochaines années est celui de la primauté à l'éradication de la pauvreté absolue dans le monde (sans compromis et sans délais : c'est possible) ; du désarmement nucléaire généralisé (c'est possible) ; de la reconnaissance de l'humanité en tant que sujet juridique et politique responsable du devenir de la planète selon le principe de la sécurité commune et partagée (c'est possible) ; de la reconnaissance de l'eau, de l'air, du soleil, de la terre, de la connaissance, de la santé en tant que premiers biens communs publics mondiaux (c'est possible) ; d'un pacte mondial pour le vivre ensemble dans la coopération et le respect des diversités (c'est possible).

Il est temps d'abandonner la métaphysique de la domination impériale (de la Terre et des autres humains) et le culte de l'enrichissement et de la survie des plus forts fondé sur l'appropriation privée et la marchandisation de la vie. Telle est, à mon avis, la leçon principale à tirer de « la chute du mur ».