Accueil
 
 
 
 

Alstom : La France industrielle dépecée

Le gouvernement en a donc décidé ainsi : Alstom sera démantelé au profit de la multinationale américaine General Electric.La perspective bruyamment agitée par le ministre Montebourg d’un plan alternatif de dépeçage du groupe français au profit de l’allemand Siemens et du Japonais Mitsubishi n’aura, en fait, servi qu’à faire monter un peu les enchères. Mais au total rien, dans cette opération, ne renvoie à des objectifs industriels de maîtrise nationale et de développement pour l’emploi et la cohérence de l’appareil productif français.

Bonne affaire pour General Electric

Tout n’est qu’affaire d’argent, l’opération ayant été enclenchée par la décision de l’actionnaire de référence Bouygues (29,5 %) de sortir du capital d’Alstom, ne trouvant plus ses perspectives suffisamment rentables, malgré des profits confortables et un carnet de commandes plein à raz bord.

Certes, l’État devrait entrer au capital d’Alstom au terme d’un processus de vingt mois au cours duquel il pourra racheter jusqu’à 20 % des actions du groupe : au prix de 35 euros minimum à Bouygues, soit 7 euros de plus que le prix actuel du marché, lequel sera réservé à tout vendeur d’actions Alstom autre que le groupe de BTP.

Ainsi, Bouygues pourrait encaisser jusqu’à 500 millions d’euros de plus que ce que ne lui rapporterait le marché. À ce pactole s’ajouterait un dividende exceptionnel de 200 à 300 millions d’euros versé par Alstom !

Sans attendre cette issue, Bouygues va prêter ses droits de vote à l’État dans le conseil d’administration d’Alstom, dont il se désintéresse totalement.

Alors que va faire l’État ? Se comportera-t-il en partenaire dormant, comme il le fait habituellement dans un tel cas, ou va-t-il jouer un rôle stratégique pour l’emploi, le développement productif et technologique du pays, l’essor de coopérations internationales de co-développement, en Europe notamment et avec les pays émergents ?

Il faut d’abord constater que son contrôle ne s’exercera plus désormais sur les activités turbines à gaz et à vapeur (hors nucléaire) si stratégiques pour Alstom et pour la France, puisque General Electric en devient propriétaire à 100 %.

Seule la branche transports d’Alstom demeurera à 100 % française. Par contre, les activités « réseaux », « énergies renouvelables » et « turbines à vapeur nucléaires » seront désormais logées, chacune, dans trois coentreprises détenues à 50 % par General Electric. Et c’est seulement dans la troisième que l’État disposera d’un droit de veto, les brevets nucléaires Arabelle étant logés dans une société à part contrôlée à 100 % par Alstom… C’est bien le moins !

Au nom du « patriotisme économique »…

Quel est le but de cette prise de participation de l’État dans Alstom présentée à cor et à cri comme preuve de « patriotisme économique » ?

Déjà, en 2004, N. Sarkozy avait procédé à une nationalisation partielle d’Alstom pour lui éviter la faillite et le rendre à nouveau suffisamment profitable pour intéresser un gros capitaliste français. De fait, en 2006, Bouygues y devint l’actionnaire de référence.

Cela lui permit de faire contribuer Alstom pour plus de 1,5 milliard d’euros nets en huit ans au bénéfice du groupe de BTP, le lançant dans une très coûteuse croissance externe hypertrophiant l’endettement d’Alstom, sans jamais mettre lui-même quoi que ce soit au pot !

Comme le reconnaît la presse spécialisée, Bouygues a fait preuve de bien peu « d’affectio societatis » dans Alstom, le laissant grevé d’un coût du capital de 2,174 milliards d’euros en intérêts payés aux banques et en dividendes versés aux actionnaires de 2007 à 2012 !

Aussi tout semble se passer dans cette affaire comme si le gouvernement français fait entrer à nouveau l’État dans le capital d’Alstom pour permettre, cette fois-ci, à Bouygues d’en sortir de la façon la plus profitable possible.

Bouygues avait décidé, en effet, de se retirer d’Alstom bien avant que soit annoncé le projet de rachat par General Electric. Le Français entendait mettre la main sur SFR dont voulait se défaire Vivendi afin de devenir le numéro un dans le secteur des Télécoms en France. L’opération a échoué, malgré l’implication personnelle totale et publique de M. Montebourg au côté de Martin Bouygues.

Ce raté s’est immédiatement traduit par un plan social touchant 1 500 emplois chez Bouygues Télécoms, principale pourvoyeuse de bénéfices du groupe devenue lieu de pertes endémiques.

Dès lors, on peut se demander si l’entrée de l’État au capital d’Alstom ne ferait pas partie de tout un package négocié pour Bouygues.

...L’État à la solde des multinationales

En effet, le Français évite une dépréciation immédiate des titres Alstom dans son propre bilan. Et comme il cherche un repreneur prêt à payer un bon prix pour sa filiale Télécoms fraîchement dégraissée, il se dit que l’État, actionnaire d’Orange à 27 %, pourrait pousser l’opérateur historique à s’allier à Free pour racheter ensemble Bouygues Télécoms ?

Enfin, et ce n’est pas le moindre, Siemens n’aurait pas dit son dernier mot.

En effet, l’ensemble de l’opération doit être encore validée par les autorités de la concurrence à Bruxelles. Le rachat des turbines à gaz par General Electric, déjà numéro un mondial sur le marché, va en effet accentuer le pouvoir de monopole de cette multinationale américaine. Siemens va s’empresser de le contester auprès de la Commission européenne qui risque d’imposer des cessions partielles que raflerait alors Siemens, le numéro deux…

D’ailleurs tout cela pourrait conduire à accentuer la guerre économique en Europe.

General Electric s’est engagé à ce que cette opération soit accompagnée de la création de 1 000 emplois en France d’ici à trois ans. Mais rien ne dit s’il s’agit de créations nettes, alors que les risques de doublon sont considérables dans les fonctions support, le management et même la R&D et que General Electric chiffre les synergies possibles (économies de moyens matériels et humains) à 1,2 milliard d’euros en cinq ans ! De plus, en Allemagne les médias s’émeuvent déjà du fait que General Electric pourrait supprimer des emplois en contrepartie de ceux créés en France.

Ce comportement de l’État français, directement au service des restructurations de guerre économique des multinationales, a été constaté aussi avec la famille Peugeot. Il se présente paré de « patriotisme économique », mais c’est en fait des familles richissimes dont on sauve la mise et les pouvoirs, tandis que progressent les contrôles par des multinationales étrangères, américaines notamment, de nos fleurons industriels.

Et ceux-ci utilisent le cash ainsi récupéré pour redoubler dans la croissance financière des capitaux contre l’emploi et la croissance réelle en France et en Europe. Ainsi, les 6,7 milliards d’euros nets que vont rapporter à Alstom les cessions des activités énergie vont servir à payer un dividende exceptionnel, à se désendetter, à renforcer les fonds propres et se lancer dans de nouvelles acquisitions de sociétés…

Ce comportement de l’État doit être combattu. Il cherche à associer le sauvetage de gros intérêts capitalistes privés français à l’attraction de grandes multinationales étrangères. Et il cherche à le faire en maximisant le rendement du patrimoine économique national détenu par l’État et géré comme un simple portefeuille boursier. Ainsi, l’Agence des participations de l’État (APE) se félicite-telle du fait que ce dernier n’aura rien à débourser dans toute cette opération car le rachat d’actions Alstom détenues par Bouygues sera financé par la vente déjà réalisée d’autres participations publiques (Safran, aéroports de Paris, GDF-Suez…) !

Pour l’appropriation sociale d’Alstom

M. Valls a refusé d’examiner le plan alternatif de relance du groupe Alstom proposé par la CGT et celui que Pierre Laurent a proposé au nom du PCF dans une lettre ouverte du 28 mai 2014, restée sans réponse.

Le secrétaire national du PCF, sénateur de Paris, y demandait d’organiser une grande table ronde réunissant, avec les pouvoirs publics, les organisations syndicales de salariés, l’employeur, des élus nationaux, régionaux et locaux, des représentants des grands clients publics d’Alstom, des représentants des institutions financières publiques et privées.

Sur la base d’objectifs de politique industrielle, débattus par la représentation nationale, il s’agirait d’établir un schéma de relance du groupe soutenu, notamment, par des prises de participation publique majoritaires au capital. Celles-ci pourraient impliquer l’État, les grands clients publics d’Alstom (EDF, SNCF, RATP), la CDC, le FSI et aussi les régions, sachant l’importance pour elles du transport ferroviaire.

Simultanément, il s’agirait de permettre au groupe de bénéficier, pour ces projets et sous condition de créations d’emplois et de mises en formation, de nouveaux financements sélectifs peu coûteux grâce à une mobilisation de la BPI et, au-delà, de la communauté bancaire. On devrait aussi examiner comment pourraient être mobilisés le cash brut de 2,3 milliards d’euros et la ligne de crédit confirmée et non tirée de 1,35 milliard d’euros dont il disposait fin mars 2014.

Il s’agirait, encore, de réexaminer toute la politique de coopérations européennes et internationales du groupe, et de permettre aux salariés et à leurs institutions représentatives de disposer de pouvoirs nouveaux d’intervention dans les choix stratégiques et d’investissement du groupe, comme dans ses prix de transferts et choix de valorisation de ses technologies.

Ces propositions demeurent d’actualité. La question d’un pôle public dont ferait partie Alstom est essentielle, y compris pour faire vraiment le poids au sein des coentreprises avec General Electric et les lui racheter le moment venu. Mais aussi pour parer à toute OPA hostile de groupes de transports qui, tel le Canadien Bombardier, peuvent se réjouir de l’affaiblissement d’Alstom avec l’isolement de sa branche transports.

Les enjeux nationaux, européens et mondiaux concernant la transition écologique ou les transports sont trop considérables et concernent des biens communs, des savoir-faire et des emplois qu’il ne saurait être question de laisser aux mains de prédateurs privés. D’autant plus qu’il faut que les 1 000 emplois prévus sur trois ans soient des emplois durables et correctement rémunérés et s’inscrivent dans une progression de l’emploi total dans ces deux groupes en France et dans les filières qu’ils y couvrent.

Il serait nécessaire d’exiger que l’État fasse un compte rendu précis et régulier de son rôle dans le futur conseil d’administration d’Alstom et qu’il se fasse porteur des exigences et des propositions des salariés et de leurs organisations. Enfin, il serait normal que soit constituée une commission d’enquête parlementaire sur l’ensemble des opérations concernant les restructurations d’ Alstom depuis 2004 et 2006. n

 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.