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Les perspectives ambivalentes d’une Banque et d’un Fonds des BRICS pour une autre construction de la mondialisation

Les 15 et 16 juillet 2014, au Sommet tenu au Brésil des cinq grands pays émergents les BRICS, Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, a été décidé la création de deux institutions financières internationales : une Banque de développement et un Fonds commun de réserve de change.

L’ampleur des décisions de création financière des BRICS en 2014
 

Il s’agit d’une initiative d’une extrême importance. Déjà Yves Zlotowski, économiste en chef de la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (COFACE), a pu déclarer : « Ces pays cherchent à créer un système alternatif aux institutions dominées par les nations occidentales, Fonds monétaire international (FMI) et Banque mondiale », c’est-à-dire les deux grandes institutions mondiales issues des accords de Bretton Woods, mises en place à l’issue de la deuxième guerre mondiale sous l’influence des États-Unis d’Amérique.
Il convient de souligner que ces institutions fondamentales, en dépit de petites réformes d’élargissement jusqu’à celles adoptées à l’assemblée générale du FMI à Séoul en novembre 2010, restaient dominées par une gouvernance internationale extrêmement distordue. Et cela en raison de l’obstruction du Congrès des États-Unis qui refuse toujours une réforme majeure des droits de vote au FMI, où les États-Unis persistent à conserver une minorité de blocage, ainsi que du mode de désignation des directeurs du FMI et de la Banque mondiale. Il en résulte que précisément, les BRICS qui sont les cinq plus grandes puissances émergentes ne totalisent que 10,3 % des droits de vote au FMI, alors qu’ils représentent 24 % du PIB mondial. La distorsion la plus injuste concerne la Chine ; 3,8 % des droits de vote pour 16,1 % du PIB de la planète.
Cependant, lors du Sommet de Fortaleza au Brésil puis à Brasilia, les BRICS ont décidé de créer une nouvelle banque de développement capitalisée pour 100 milliards de dollars à parts égales entre les cinq pays fondateurs, dont le siège serait à Shanghai et dont le premier président serait indien. Elle n’assortirait pas ses prêts de dispositions contraignantes. « En cela, elle différerait du FMI qui exige des réformes structurelles et une ingérence politique insoutenable en échange de son aide » a déclaré Anton Silouanov, le ministre des Finances russe. Une option qui pourrait séduire nombre de pays émergents qui, comme l’Argentine, estime que les conditionnalités du FMI ont causé de sérieux dommages à leurs économies. Tandis d’ailleurs qu’en ce moment surgissent des pressions intolérables sur les dettes de l’Argentine qui proteste de toutes ses forces.
Cependant cette Banque de développement décidée par les grands pays émergents aurait pour objectif de financer de grands projets d’infrastructure dans les pays concernés et, à terme, dans d’autres pays émergents. Il faut noter qu’à côté de cette banque des BRICS, la Chine projette depuis octobre 2013 de lancer une banque asiatique d’investissement en infrastructures dont elle serait le principal bailleur de fonds. Son capital initial serait de 50 milliards de dollars. De quoi concurrencer l’actuelle Banque asiatique de développement aujourd’hui dominée par les Japonais et les activités régionales de la Banque mondiale. Et elle aussi n’assortirait pas ses prêts de conditions contraignantes.
Enfin un « accord-cadre non contraignant » instaurant une réserve de change commune serait doté de 100 milliards de dollars, dont 41 versés par la Chine, 18 milliards par l’Inde, le Brésil et la Russie et 5 milliards par l’Afrique du Sud. Le fonds pourrait être opérationnel dès 2015. Son objectif serait de permettre à ses membres de se protéger en cas de nouvelle tempête sur leurs devises, comme celle déclenchée mi-2013 après le changement de cap de la politique monétaire des États-Unis. Les BRICS avaient alors dû affronter de violentes sorties de capitaux, attirés par la perspective de remontée des taux d’intérêt aux États-Unis.

La portée de l’initiative pour une transformation du système monétaire international  et son émancipation du dollar

Il s’agit d’une avancée majeure et marquante, dans le long processus de propositions et d’initiatives engagéesdepuis la crise du système de Bretton Woods, avec la domination de la monnaie commune mondiale de fait – le dollar – et l’hégémonie financière aggravée des États-Unis après 1971-1973, en passant de l’étalon monétaire international or et dollar à l’étalon de fait dollar des États-Unis.
Pour ma part, j’avais déjà avancé, dans une conférence internationale en Inde, l’idée de la mise en cause de la domination du dollar comme monnaie commune mondiale de fait et de la substitution et de l’appui contre elle des Droits de Tirage Spéciaux du FMI, idée énoncée dans le journal Patriot de New Delhi du 14 août 1983, sous le titre « End to dollar’s rule urged ». Et cette idée avait été reprise en France dans Économie et Politique, Revue marxiste d’économie, n° 350, septembre 1983, sous l’intitulé « La guerre du billet vert contre les peuples ».
Par la suite, outre mes entretiens sur cette question dans une conférence à Paris avec des économistes chinois, à la veille du G20 de septembre 2009, l’idée avait été avancée d’une monnaie de réserve mondiale non rattachée à un seul pays, c’est-à-dire en fait autre que le dollar, par le gouverneur de la Banque centrale de Chine Zhu Xiaochuan, avec une référence aux DTS, et elle avait déjà été soutenue par la Russie et le Brésil. J’avais en outre proposé que la définition des DTS soit élargie pour être moins rattachée au dollar et que les droits de vote soient changés au FMI pour supprimer la minorité de blocage des États-Unis (voir mon ouvrage Transformations et crise du capitalisme mondialisé, Le Temps des Cerises, 2e édition, 2009). Contre cette proposition chinoise, le secrétaire d’État au Trésor des États-Unis avait protesté. Mais suite au G20 de 2009, du moins une quantité nouvelle de DTS avait été émise, bien qu’attribuée principalement aux pays dominants selon les règles existantes. Cependant, malgré les quelques élargissements des droits de vote au FMI pour les pays émergents et les pays en développement, persistent toujours la domination occidentale et la minorité de blocage des États-Unis ayant encore plus de 16 % des droits de vote alors que les décisions importantes requièrent 85 % des voix.
Soulignons que déjà, en France, le 4 mai 2009, Laurent Fabius, l’ancien Premier ministre et l’actuel ministre des Affaires étrangères, dans son Blog, proposait que l’Europe et la France agissent pour augmenter les Droits des grands pays émergents, dont la Chine et l’Inde, au FMI, et pour qu’il n’y ait pas de pays y disposant d’une minorité de blocage comme les États-Unis.
Cependant, déjà le développement de la monnaie de l’Union européenne, l’euro, a entraîné que si le dollar pèse encore 62 % des réserves mondiales, l’euro représente aujourd’hui 24,4 % des réserves mondiales de change. Ainsi, on pourrait voir émerger plusieurs zones monétaires pouvant rivaliser avec le dollar et même se rapprocher pour la construction d’un système monétaire pluri-devises émancipé de la domination du dollar, autour de l’euro, du SUCRE (monnaie commune d’Amérique latine réunissant particulièrement le Brésil et l’Argentine), du yuan chinois qui deviendrait pleinement convertible, jusqu’à constituer, au-delà de ces zones, un système mondial fondé sur une monnaie commune internationale à partir de nouveaux DTS du FMI.
Déjà 16 % du commerce extérieur de la Chine seraient libellé en renminbi, l’autre nom du yuan. Et, en ce qui concerne l’Amérique latine, le Président chinois, Xi Jinping, vient d’y boucler une tournée, du Brésil à l’Argentine, au Venezuela, jusqu’à Cuba, pour « la complémentarité et le développement commun », selon Shen Danyang, porte-parole du ministre du Commerce chinois, avec une série d’accords de financement avec des coopérations de production. D’ailleurs, tandis que depuis l’an 2000 le volume du commerce extérieur entre la Chine et l’Amérique latine aurait été multiplié par 12 et que la première a accordé 102 milliards de prêts aux pays de la région, elle entend en outre instaurer pour la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes (Celac) deux Fonds d’investissements dotés d’abord de 25 milliards de dollars, pour des crédits à faibles taux d’intérêt.
En tout cas, la portée de l’initiative des BRICS est considérable pour une alternative à l’intérieur du système monétaire international et pour faire pression, avec d’autres, pour parvenir à sa réforme majeure contre la domination des États-Unis.

Pour un développement plus radical à partir de l’initiative initiale des BRICS

La question la plus décisive, pour les perspectives et les ambitions de ces nouvelles constructions financières internationales des pays émergents, concerne l’ambivalence entre deux lignes de développement possibles. D’une part, il s’agirait de la prédominance de grands projets d’investissements d’infrastructures, pour renforcer l’interdépendance des pays émergents, faciliter l’expansion internationale et les coopérations d’entreprises de production capitalistes et capitalistes d’État.
Déjà, dans ce cas, pourrait progresser la mise en cause, non seulement de la domination industrielle des pays occidentaux, mais bien plus du système monétaire et financier international dominé par les États-Unis et le dollar, pour sa réforme fondamentale, à l’opposé des réformes mineures dominées par les États-Unis, et donc une transformation majeure de la mondialisation.
Mais aussi, d’autre part, à partir de cette importante première ligne de développement désormais engagée, pourrait se mettre en place une ligne encore plus ambitieuse et de transformation plus radicale de la civilisation mondiale.
En liaison avec des propositions et des luttes sociales, politiques, idéologiques, convergentes, dans les pays émergents mais aussi dans les pays en développement, et encore dans les pays de l’Union européenne appuyés sur une autre utilisation de l’euro, on viserait des avancées fondamentales de financements nouveaux de promotion et de sécurisation de l’emploi, de la formation, des services publics sociaux et de la sécurité sociale.
Il convient en effet de souligner que les pays de l’Union européenne, à la fois souffrent du chômage et de la précarisation des emplois ainsi que de la stagnation de la croissance pour la plupart, et que par ailleurs, ils auraient la capacité d’intervenir pour eux et dans le concert international, à partir du potentiel considérable de création monétaire de la Banque centrale européenne, pour de tout autres financements pour l’emploi et les services publics, et des avancées sociales européennes. Cela est proposé d’ailleurs à la fois en France à gauche du Parti socialiste par les communistes et d’autres forces politiques, et aussi dans plusieurs pays européens, avec notamment le Parti de la gauche européenne, fédérant plusieurs partis nationaux, et ses avancées, tout particulièrement en Europe du Sud. Un rapprochement avec les initiatives hardies des grands pays émergents serait très important pour l’Europe et pour le monde, à l’opposé des menaces actuelles d’adoption du Traité transatlantique (TAFTA : Transatlantic Free Trade Area) de rapprochement et de domination accrue de l’Europe par les États-Unis.
Dans le même sens, on doit rappeler que déjà la Banque centrale européenne a dû fortement intervenir récemment pour soutenir les dettes des pays de l’Union Européenne et en faveur de la croissance européenne, et donc de l’emploi. Mais en ce moment, ce soutien est devenu très insuffisant, d’où l’exigence d’une autre création monétaire avec d’autres critères d’utilisation des fonds.
D’une façon générale, toutes les nouvelles créations monétaires devraient être assorties de critères d’efficacité sociale des fonds.
Ces propositions transformatrices dans l’intérêt des peuples pourraient éventuellement être discutées pour être avancées dans des appels de conférences internationales, organisées par des spécialistes des diverses disciplines sociales, des intellectuels et des citoyens, des politiques, avec différentes sessions internationales mobilisatrices, depuis la Chine et depuis l’Europe, en relation avec des délégués des pays émergents et d’autres pays.
Ces propositions seraient d’autant plus souhaitables et bénéfiques qu’elles interviendraient face aux risques prévisibles de l’éclatement, dans quelques années, dans le système économique et social mondial actuel, d’une nouvelle grande suraccumulation des capitaux et d’une nouvelle crise financière mondialisée très grave, comme celle de 2008, avec de grandes difficultés de la croissance, l’aggravation du chômage partout, ainsi que la montée de l’insuffisance des services publics et sociaux, avec les exigences corrélatives de réformes radicales du système monétaire international et de la gouvernance financière à l’échelle mondiale, de nouveaux rapprochements sociaux, idéologiques et politiques.
On pourrait alors avancer vers l’institution de véritables biens et services publics communs de l’humanité : de la monnaie aux biens vitaux pour les peuples, de l’alimentation à l’écologie, de la santé à la culture, etc.
Certes, il faut reconnaître l’importance des inégalités sociales, des difficultés écologiques, des pressions des entreprises multinationales, du capitalisme financiarisé et même des visées de rivalités dominatrices possibles dans les pays émergents. Mais aussi montent les besoins de progrès social et démocratiques ainsi que de coopérations dans tous les domaines.
À l’opposé de la crise renforcée de la civilisation occidentale mondialisée, grâce aux immenses progrès technologiques en cours, comme ceux de la révolution informationnelle, ne pourrait-on pas progresser dans des avancées convergentes vers une autre civilisation de toute l’humanité, où reculeraient substantiellement les dominations monopolistiques, économiques, politiques, idéologiques et où avanceraient les coopérations, les mutualisations, les partages pour le co-développement des peuples. Utopie généreuse mais irréalisable, ou perspective mobilisatrice ? Bien sûr les oppositions, les rivalités, les obstacles et les grandes difficultés ne manqueront pas contre ces propositions et sur leur voie. Mais de nos jours, face aux risques comme aux potentiels de progrès considérables, cela n’est plus impossible. Nous devons essayer. D’ailleurs, comme le disait le grand Sud-africain Nelson Mandela parlant d’expérience : « Cela semble toujours impossible jusqu’à ce qu’on le fasse ! ». 
 

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