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Firefox à l'assaut du Web

le 14 décembre 2004

La sortie récente d'un nouveau logiciel de navigation Internet Firefox et l'accueil que lui a réservé la presse ont de quoi interroger. Pourquoi s'émouvoir ainsi de la naissance d'un nouvel outil, certes gratuit, lorsque la plupart des ordinateurs vendus aujourd'hui disposent déjà « nativement » d'un navigateur : Internet Explorer de la société Microsoft ? Ce dernier programme, tellement banal que l'utilisateur ordinaire en ignore souvent l'existence et l'associe au Web, sinon à l'Internet lui-même (« Pour surfer, je clique sur Internet... »), déjà plusieurs millions d'internautes ont préféré le remplacer par Firefox, un logiciel réalisé par la fondation Mozilla.

Certes, le fait que les performances comparées des deux applications soient très sensiblement favorables au nouveau venu peut justifier en soi un tel engouement. Rapidité d'affichage, sécurité accrue, blocage de la publicité et des pop up, navigation simplifiée, etc. : les qualités techniques de Firefox ont de quoi séduire, notamment les Sisyphes de l'Internet, chagrinés de télécharger inlassablement les patchs et autres correctifs des failles de sécurité d'Internet Explorer.

On peut toutefois douter que la seule analyse froide de leurs mérites comparés ait suffi à générer tant d'enthousiasme. Au-delà de sa nouveauté et de sa gratuité, Firefox est aussi un logiciel libre, c'est-à-dire qu'il peut être distribué sans restriction et son code source est librement consultable. À l'image de Linux (système d'exploitation) ou d'OpenOffice (suite bureautique), il fait partie d'une famille de logiciels, produit des efforts bénévoles de développeurs aux motivations fort disparates : goût du bel ouvrage, témoignage de leur habileté, aspiration au partage... Certes, ce mouvement n'est pas nouveau, puisqu'il a été lancé il y a près de vingt ans par l'Américain Richard Stallman. Mais avec Firefox, l'utilisation de logiciels libres, jusqu'à présent réservée aux initiés, pourrait bien s'étendre au grand public. Deux semaines après son lancement, le nouveau navigateur Web a déjà été adopté par plus de 7 % des internautes (source : http://www.xitimonitor.com). En six mois, Internet Explorer aura perdu plus de 10 % de parts d'un marché peu fluctuant depuis le déclin de Netscape Communicator.

Signe des temps, la presse française s'est largement fait l'écho de ce nouveau venu, saluant non sans condescendance le combat de David contre le Goliath Microsoft et ironisant sur l'exotisme d'un produit de la culture collectiviste qui servirait les intérêts du modèle libéral et concurrentiel. C'est sans doute mésestimer cette lame de fond qui touche tous les rivages de la création immatérielle, de la musique au cinéma, en passant par l'industrie pharmaceutique et l'informatique : elle ne fait pas que mettre au jour des aspirations provisoirement négligées par le marché. Elle se donne également les moyens d'y répondre dès maintenant en désignant un nouveau modèle de production et de diffusion des biens immatériels.

Après la réélection de George W. Bush, Firefox donne finalement à voir une autre Amérique, moins préoccupée de conquêtes et de parts de marché que de coopération et de partage. Cette Amérique-là rend raison, deux siècles plus tard, au distinguo que le président Thomas Jefferson faisait entre le commerce des biens et celui des idées : « Qui reçoit une idée de moi reçoit de l'instruction sans que mon instruction en soit diminuée ; de même qui allume sa bougie à la mienne reçoit de la lumière sans me plonger dans l'obscurité. »