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Sécuriser les parcours des étudiants pour permettre leur réussite : une urgence économique et politique

par Mathieu Bauhain
Secrétaire national de l’Union des étudiants communistes

Trois ans après les promesses électorales de « priorité jeunesse », le gouvernement semble avoir bel et bien oublié le statut de l’étudiant : échecs scolaires en hausse, phénomène de déqualification et de dévalorisation des diplômes, chômage des jeunes diplômés... Nous payons cher les conséquences de l’austérité et des réductions budgétaires. Et si la déception est aussi grande que les exigences de progrès sociales restent instances, il semble aujourd’hui indispensable de sécuriser les parcours des étudiants.

à l’heure où l’enseignement supérieur français ne répond plus à nos aspirations, l’urgence est à la sortie de l’austérité pour permettre un cadrage national budgétaire des diplômes et la mise en place d’un salaire étudiant. C’est ce pour quoi se bat l’UEC (Union des étudiants communistes), principale association politique étudiante de France. Cet article reprend ainsi en grande partie nos propositions, exposées dans un texte de congrès rédigé en décembre 2014.

 

L’enseignement supérieur français ne répond pas aux aspirations des étudiants

Une génération prête à montrer ses talents

Le manque de reconnaissance. C’est ce qui caractérise le plus les jeunes diplômés aujourd’hui. Une étude publiée il y a un an et opérée au près de 210 000 jeunes a mis en exergue le sentiment de centaines de milliers d’entre eux : ils sont 70 % à estimer que la société ne leur permet pas d’exprimer leurs talents et leurs savoir-faire. Alors que leurs parents, nés en général dans les années 1960, sont 21 % à être diplômés du supérieur, les jeunes d’aujourd’hui le sont à 42 %. Mais ils ne considèrent pas pour autant ces diplômes comme étant des atouts. Pour la moitié d’entre eux, ils s’imaginent d’ailleurs avec un avenir plus sombre que celui de leurs parents.

Et contrairement à tout ce qui est développé par les tenants de l’idéologie dominante, les étudiants sont prêts à travailler dur pour apprendre et exercer le métier qu’ils ont choisi. Ils sont d’ailleurs 80 % à déclarer aimer le travail et les valeurs qu’il implique. Aujourd’hui, ils veulent un diplôme de qualité qui leur permette d’être compétents dans le monde du travail, et ils veulent s’en servir pour contribuer au progrès professionnel, scientifique et économique du pays. Les défis auxquels nous sommes confrontés, dans les domaines très divers des télécommunications, de la mécanique ou encore de l’enseignement, exigent qu’on réponde à ces aspirations et qu’on permette à tous de développer pleinement leurs talents professionnels. Notre société a besoin, et elle en a les moyens, d’engager la progression de tous les savoirs et de tous les savoir-faire, de porter chacun d’entre nous à un plus haut niveau de qualification.

Des qualifications de moins en moins reconnues

Malgré ces besoins immenses en qualifications, toutes les mesures mises en place récemment à propos de l’emploi des jeunes ont pour conséquence la casse des diplômes et des gages de sécurité de l’emploi qu’ils incarnaient. Alors qu’ils constituent l’avenir du pays, les salariés qualifiés de demain que sont les étudiants connaissent en effet aujourd’hui une insécurisation croissante de leurs parcours. Ils sont 37 % à être au chômage un an après l’obtention de leurs diplômes. Et pour ceux qui trouvent un poste, celui-ci est un CDI dans seulement 20 % des cas. Pour le reste, ils accumulent bien souvent les stages, les services civiques, les contrats courts. En effet, aujourd’hui, 42 % des jeunes effectuant des services civiques sont titulaires au moins d’un Bac +2, alors même que cette mesure était censée s’adresser à des jeunes « décrocheurs », qui sortent du système scolaire sans diplômes en poche. Mais la réforme du service civique pose une question essentielle : est-il juste, après tant d’années d’efforts, d’être payé 573 € par mois, pour une période de vie pour le moins incertaine (contrats de 8 mois en moyenne) ? De même, est-il juste, après un Bac +5, de n’avoir comme propositions d’embauches que des stages, sachant que 70 % d’entre eux ne sont pas rémunérés ?

Les étudiants sont en capacité aujourd’hui de diriger l’activité économique et d’organiser leur travail eux-mêmes, à condition qu’on leur permette de le faire. C’est ce qu’expriment ces 33 % d’étudiants qui rêvent de « monter leur boîte » après le diplôme, après la période d’intérim, après avoir fait des économies : ils veulent être libres au travail. Les statuts d’auto-entrepreneurs étudiants mis en œuvre par l’ancienne ministre Geneviève Fioraso sont là pour piéger cette aspiration démocratique formidable, pour l’enfermer dans l’impuissance et dans les fantasmes individualistes. Précisons que 90 % des auto-entrepreneurs gagnent moins que le SMIC et qu’ils passent plus de temps à chercher des contrats plutôt qu’à innover et à créer. Ces politiques qui ont dégradé nos qualifications ne tiennent pas du hasard. Elles ont toutes été placées sous le signe de l’austérité.

Il faut sortir de l’austérité pour permettre la réussite de tous

L’autonomie des universités comme obstacle à la réussite des étudiants

L’enseignement supérieur forme aujourd’hui de plus en plus largement les travailleurs de notre pays. Mais il les voue à la régression, à une éducation à deux vitesses où, pour la plupart d’entre eux, ils sont confrontés à une dégradation massive de la qualité de leurs formations. À tous ces étudiants qui voulaient rompre avec ce système installé par Nicolas Sarkozy, le gouvernement ne nous a donné d’autre réponse que la loi Fioraso, qui, en régionalisant les diplômes, institutionnalise la concurrence entre les jeunes diplômés. Et les conséquences sont déjà là : le chômage des jeunes diplômés a augmenté de 33 % ces dernières années.

Avec l’autonomie des universités, les établissements n’ont plus, aujourd’hui, la capacité d’assurer des budgets permettant la réussite de l’ensemble des jeunes qui aspirent à se former pour travailler. Rien que pour cette année, la baisse budgétaire globale est de 400 millions d’euros, alors que le nombre d’inscrits a augmenté de 1,2 %. Et l’amateurisme du gouvernement est tel que les établissements attendent depuis six mois leurs dotations exactes. En attendant, ce sont des dizaines de parcours professionnels, de projets de vie qui sont sur la sellette.

Les filières de sciences humaines sont les premières touchées : on les menace de suppressions de sites et de spécialités, à Lyon 2, à Versailles Saint-Quentin, à Paris XIII. Ceci, alors même que le secteur tertiaire a des besoins croissants dans l’éducation, la communication ou encore l’encadrement.

Les filières scientifiques et techniques sont logées à la même enseigne : ce sont des laboratoires de recherche qui perdent leurs crédits, des équipements qui sont insuffisants, des semestres de formation qui sont tout bonnement supprimés comme à l’IUT de Bobigny, des stages qui ne sont plus encadrés alors qu’ils doivent permettre d’acquérir des savoir-faire précieux. Ce sont aussi des écoles, comme l’école des Mines, qui doublent leurs frais d’inscription faute de moyens, quitte à fermer leurs portes à des milliers d’étudiants en filières techniques ou scientifiques. Les IEP ne sont pas mieux lotis : avec la baisse de 5 % des enveloppes allouées à la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP) qui finance ces structures, c’est l’augmentation des frais d’inscription qui amortit les coûts et qui renforce la sélection sociale dans ces établissements.

Malgré les chiffres affligeants du chômage des jeunes diplômés, malgré les rapports sur l’inefficacité des politiques mises en place, le gouvernement ne semble pas vouloir reculer pour les années à venir. Preuve en est, l’ESR est le parent pauvre des Contrats projets État régions récemment signés. En effet, le budget ESR des CPER pour 2014-2020 passe de 2,9milliards d’euros à 950millions d’euros, c’est-à-dire une baisse de 68% du budget alloué à l’enseignement supérieur. En l’état, cette baisse serait mortifère pour un certain nombre d’établissements de proximité, notamment dans le rural, et annoncerait la fermeture de filières et d’établissements.

Une université sans professeurs ?

Les masses salariales du personnel représentant le plus souvent 80 % du budget d’un établissement, les suppressions de postes sont la principale mesure prise par les établissements pour faire face à la crise budgétaire. Ces suppressions sont dangereuses pour la formation des étudiants : moins d’enseignants, cela correspond à des cours (cours magistraux et travaux dirigés) surchargés, à des fermetures de promotions, à des élèves moins encadrés, moins entourés et qui réussissent donc moins bien. Dans ces conditions, l’échec en licence atteint partout des records et les diplômes gagnent en médiocrité ce qu’ils perdent en moyens, du fait d’équipes pédagogiques insuffisantes, de locaux inadaptés, de capacités d’accueil largement dépassées. C’est le naufrage du pays qui s’organise dans l’enseignement supérieur : la destruction de l’emploi, la déqualification des collectifs de travail, la régression scientifique et technique.

L’austérité et ses conséquences sont donc la démonstration de l’échec des tenants de l’économie capitaliste à faire réussir le progrès du pays. Nous sommes dans un contexte où 1 étudiant sur 2 rate sa première année et où les doutes s’accumulent. C’est la peur de voir son projet professionnel voler en éclats, soit que le cursus qu’on envisageait n’existe plus, soit qu’il est devenu inaccessible. C’est la peur d’avoir gâché deux années d’études qui ne seront reconnues nulle part parce que la filière est supprimée du jour au lendemain. C’est la peur, enfin, qu’un travail de recherche n’aboutisse à rien parce que le laboratoire ferme ou perd ses derniers crédits. Et cette préoccupation des étudiants est également celle de tout le pays : les savoirs et les savoir-faire que l’on fait disparaître, ou dont on prive le grand nombre des salariés en les réservant à quelques groupes d’experts, ces savoirs et ces savoir-faire sont la clé des défis éducatifs, professionnels et scientifiques du xxie siècle. Il s’agit donc d’en faire le cœur des revendications à venir, la porte d’entrée et la proposition immédiate pour mener les batailles de l’égalité territoriale et du cadrage national.

Permettre la réussite de tous avec un cadrage budgétaire, scientifique et professionnel des diplômes

Le cadrage budgétaire

L’autonomie des universités, y compris dans le cadre des communautés d’universités, ne permet donc pas à l’enseignement supérieur de proposer les savoirs et les savoir-faire dont le pays a besoin. Le désengagement de l’État devait laisser la place aux financements des chefs d’entreprise, et permettre une meilleure réponse aux exigences du monde du travail. Les chefs d’entreprise étaient déjà incapables de diriger le monde du travail : ils ont tout naturellement montré qu’ils n’ont rien à apporter non plus à l’enseignement supérieur.

Il faut un véritable cadrage budgétaire des diplômes, garantissant que chaque formation du pays ait tous les moyens dont elle a besoin pour accueillir, former et qualifier les étudiants, garantissant également que l’on implante de nouveaux sites et de nouvelles filières partout où il y en a besoin. La nationalisation des établissements privés concurrents aux diplômes nationaux est d’ailleurs un point d’appui pour développer ce service public.

Un tiers du montant de ce que représente le Crédit impôt recherche (CIR) suffirait à permettre ce cadrage budgétaire. En effet, le CIR représente un montant de 6 milliards d’euros par an, alors que 2 milliards d’euros suffiraient à relancer l’ESR. Aujourd’hui, toutes les études démontrent l’inefficacité du CIR qui n’est rien d’autre qu’un outil de fraude fiscale.

Le cadrage scientifique

L’autonomie des universités engendre ainsi, de manière naturelle, des diplômes qui ne sont à la hauteur, ni des projets professionnels des étudiants, ni des exigences du pays. Du fait de la pénurie budgétaire, mais aussi parce que la carte des formations court, dans l’espoir de partenariats éventuels, derrière les caprices du patronat régional. On prétend qu’ainsi, elle pourra répondre aux exigences du monde du travail : c’est tout l’inverse. Les UE de « professionnalisation » qui se sont généralisées partout apprennent à écrire des CV ou à faire de l’auto-marketing ; elles ne forment pas au monde du travail, mais à celui du chômage. De plus en plus, on réduit la place de la formation disciplinaire, qui prépare au métier que l’on a choisi, au profit de ces cours qui n’en sont pas. On propose aux étudiants de stagner en deçà du niveau de compétence qu’ils pourraient atteindre et de la contribution qu’ils pourraient apporter à la fin de leurs études.

Bien au contraire, les étudiants doivent pouvoir approfondir autant qu’il est nécessaire les questions techniques et scientifiques qu’ils rencontreront dans leur parcours professionnel, y compris dans toute la diversité disciplinaire qu’elles peuvent présenter. Des notions d’informatique sont utiles au physicien, des notions d’histoire sont utiles au sociologue. Il est temps de proposer à notre pays des formations polytechniques ambitieuses, et cohérentes avec les métiers auxquels elles préparent. La maîtrise de notre travail, c’est d’ailleurs le point de départ de notre émancipation personnelle et collective. Les savoirs et les savoir-faire qui mettent les étudiants et les salariés aux commandes de leur vie professionnelle, les mettent également aux commandes de leurs loisirs et de leur temps libre, de leurs prises de position politiques, de leurs choix personnels et de leurs engagements.

De véritables programmes nationaux, encadrant les contenus des cours comme l’organisation des cursus et les méthodes pédagogiques, sont nécessaires pour conduire cet effort. Le cadrage budgétaire des diplômes apparaît ainsi comme le socle incontournable d’un cadrage scientifique nouveau, mettant l’ensemble des étudiants à égalité dans l’excellence.

Le cadrage professionnel

Après le diplôme, les compétences des étudiants, comme celles de l’ensemble des salariés, sont gaspillées dans le monde du travail, sur des postes où nous ne pouvons pas les mettre pleinement en œuvre. À force de faire régresser les droits professionnels pour nourrir ses profits, le patronat fait régresser le travail lui-même. C’est ce graphiste qui ne peut pas s’engager dans des projets sérieux parce qu’il est contraint à l’auto-entrepreneuriat et vit de petites commandes. C’est la grande majorité des femmes, engagées et rémunérées en deçà de leurs savoir-faire. C’est ce professeur d’histoire contractuel qui ne peut pas préparer des cours de qualité sur l’année. C’est cette ingénieure qui est recrutée sur un poste de technicien, qui ne peut pas mettre en œuvre les acquis de sa formation et qui se retrouve même incompétente dans un métier qu’elle ne connaît pas. L’embauche dégradée que nous proposent les employeurs nous empêche de mener une vie professionnelle utile, efficace et émancipée.

Le travail doit être rémunéré pour ce qu’il vaut afin de permettre aux jeunes diplômés, et à chaque salarié de manière générale, de donner la pleine mesure de leurs qualifications. Chaque niveau de diplôme doit être inscrit dans la convention collective nationale interprofessionnelle pour fonder des droits professionnels et des niveaux de salaire précis que l’on enrichit par l’expérience. En effet, ne laissons pas croire que les diplômes, seuls, sont garants de nos qualifications ; l’expérience professionnelle est décisive et nécessite, pour être acquise dans de bonnes conditions, que l’on mène la bataille en faveur de la sécurité de l’emploi.

L’inscription des diplômes dans la convention collective nationale interprofessionnelle est, du reste, un outil décisif pour, à travail et à qualifications égales, rémunérer les femmes à égalité avec leurs collègues masculins et leur permettre d’évoluer normalement dans leur carrière, sans plafonds de verre arbitraires. Le cadrage scientifique des diplômes, garantissant que chaque établissement délivre des formations d’égale qualité, est donc à la base d’un véritable cadrage professionnel des diplômes et de grilles salariales rémunérant le travail à sa juste valeur. Évidemment, l’accompagnement personnel des élèves et des étudiants, tout au long de leur scolarité et de leur insertion professionnelle, est essentiel. Un service d’orientation nouveau doit mettre à leur disposition, non seulement les formations correspondant au métier qu’ils envisagent et les stages correspondant à leur formation, mais également les offres à la hauteur de leurs qualifications dans le monde du travail.

L’urgence d’un salaire étudiant pour sécuriser nos parcours et reconnaître nos efforts présents et à venir

L’obsolescence du système actuel « d’aides sociales »

Si les baisses budgétaires constituent un obstacle fondamental à la réussite des étudiants, c’est bien le « salariat étudiant » qui constitue la première cause d’échec dans nos études. D’abord, les coûts conjugués de la vie étudiante, logement en tête, et l’archaïsme du système d’aides sociales, contraignent 73 % des étudiants à se salarier en parallèle des études, dont près d’1/3 à temps plein. Il y a, effectivement, de quoi décrocher : on attend des étudiants une double journée de travail qui finit toujours par les laminer, au point que la moitié d’entre eux abandonne dès la première année. Ensuite, le fait que 70 % des stages soient non rémunérés et que ceux qui sont rémunérés le sont en deçà du SMIC et du seuil de pauvreté lui-même (508 €/mois minimum pour ce semestre), ainsi que la non-reconnaissance des années d’études dans le calcul de la retraite, imprimentaux parcours universitaires un sentiment de gâchis : c’est autant d’années de salaire et de cotisation qui sont perdues, c’est un sacrifice qui n’a pas de sens, c’est un effort qui ne vaut pas le coup.

C’est donc à un système social complètement désuet auquel les étudiants ont affaire aujourd’hui. Celui-ci a été mis en place pour l’université des années 1960 qui comprenait 300 000 étudiant privilégiés. Mais en 50 ans, les nouveaux besoins économiques ont projeté des centaines de milliers, puis des millions de jeunes travailleurs en formation à l’université, dans les instituts ou les écoles. De cette situation résulte un problème qui a, dès lors, agité les débats chez les progressistes : de quoi peuvent vivre ces jeunes qui ne sont ni sous la dépendance financière de leur famille, ni sur le marché du travail ?

Les réponses politiques au problème financier des étudiants sont actuellement largement insuffisantes : il est clair que le principe des bourses d’études ne répond pas au problème : 2 milliards d’euros pour 560 000 bénéficiaires, soit 24 % des étudiants en 2014 seulement. Ceux-ci touchent en moyenne 307 € de bourses chaque mois. Pour les autres, ils sont 36 % à avoir comme première source de revenus l’aide familiale et conjugale (pour 308 € et 497 € par mois en moyenne), 34 % vivent du revenu des jobs étudiants (pour 600 € par mois en moyenne), 5 % ont recours à l’épargne (106 € par mois en moyenne) et 1 % ont recours à des prêts étudiants (260 € par mois en moyenne). On constate donc bien les limites du fonctionnement actuel : les étudiants sont une population précaire (qui déclare à 51 % se restreindre et à 31 % d’avoir eu un découvert à la banque), financée de manière mixte par la famille (ce qui grève le budget de nombre de familles populaires), par les jobs étudiants (qui enlèvent 50 % de chances de réussite aux examens), et par les bourses (logique d’assistanat). Il faut donc apporter une réponse globale et cohérente à la question du revenu et des droits pour les étudiants. Le salaire étudiant paraît être la mesure la plus efficace pour y répondre.

Le salaire étudiant : une mesure indispensable pour sécuriser nos parcours

Avec notre proposition, nous voulons sortir de la logique de charité qui préside à la vision que l’on a des étudiants. Nous sommes une population structurellement sous-financée, qui vit souvent en faisant des économies de bouts de chandelle, et à qui l’économie toute entière accorde des réductions (au cinéma les places moins chères sont pour les étudiants… et les chômeurs). Toutes les propositions du gouvernement, de la social-démocratie et de l’extrême gauche visent à être généreuses et charitables. C’est humainement positif, mais cela ne fait pas avancer la société de manière décisive vers l’émancipation humaine.

Le salaire étudiant vise aussi à répondre à ce gigantesque besoin de reconnaissance chez les étudiants, qui l’expriment dans les sondages comme dans la vie quotidienne. « Mes études servent à rien », « Toi ta filière c’est le chômage assuré ! » : autant de remarques qui traduisent un désarroi des étudiants. C’est aussi l’ouvriérisme à courte-vue qui prévaut parfois : « vous les étudiants, vous ne savez rien faire ».

Pourtant il suffit de lire les journaux, de rentrer dans un UFR pour se rendre compte que les étudiants ne sont pas en dehors de la société et du monde du travail. Ils apprennent à travailler, à se perfectionner et, surtout, ils travaillent déjà. Combien de projets écologiques, humanitaires ou éducatifs ont été réalisés par des étudiants d’IUT, d’écoles d’ingénierie ou de journalisme ? À l’heure où 46 % des étudiants ont une activité rémunérée pendant la semaine de cours (+19 % qui auraient souhaité travailler mais n’ont rien trouvé), comment peut-on dire qu’ils ne travaillent pas ?

Ces activités sont à 54 % des jobs non liés aux études (nous travaillons à leur extinction pour les transférer vers des salariés au chômage), à 12 % des emplois liés aux études, et à 41 % des stages et alternances rémunérés. Avec le salaire étudiant il s’agit donc de « professionnaliser » nos études, avec l’objectif que chaque parcours donne l’assurance à l’étudiant de déboucher sur un métier stable et correctement rémunéré, avec en main l’ensemble des savoirs et savoir-faire nécessaires à son accomplissement.

Les étudiants se forment pour devenir salariés, fonctionnaires, ou bien encore, depuis les réformes récentes, auto-entrepreneurs… et en réalité ils travaillent déjà. C’est bien ce qu’ils disent, et c’est bien ce que nous disons, lorsqu’ils demandent que les années d’études soient prises en compte dans le calcul de la retraite : le temps d’études, le temps de l’apprentissage, de la révision, de la production de savoirs et de savoir-faire, fait partie de la vie professionnelle. Il doit être considéré comme tel. C’est bien ce qu’ils disent, lorsqu’ils exigent que leurs stages pédagogiques soient rémunérés à la hauteur de leurs qualifications. Leur formation constitue un travail, utile à la société et au pays. Surtout, c’est bien parce qu’ils ont besoin d’un salaire pour étudier, qu’ils vont en chercher un chez Mac Donald’s ou chez Acadomia. Et c’est bien ce que signifie l’interruption prématurée de leurs études, tout particulièrement ces jeunes femmes qui sortent plus tôt du système universitaire pour garantir un salaire à leur couple et permettre à leur conjoint de s’essayer aux plus hauts niveaux de qualification.

Les étudiants travaillent, mais leur travail n’est pas reconnu. C’est vrai de l’ensemble des étudiants, et ça l’est également des alternants, qui sont payés bien en deçà du travail qu’ils fournissent. Cette situation nous empêche de nous former, nous met en échec et, avec nous, contraint des branches professionnelles entières à la stagnation. On pense particulièrement aux filières les plus exigeantes, qui ne permettent pas de cumuler la journée de travail universitaire avec une autre journée, dans la restauration, dans les cours à domicile, dans les « saisons ». Imaginons une seconde que les dispositions sociales de la formation continue soient aussi archaïques : combien de salariés suivraient ces formations s’ils devaient renoncer à leur salaire, s’ils devaient prendre un petit job en parallèle pour les assumer ? On pense également aux étudiants en reprise d’études, qui sont sommés de choisir entre la poursuite de leur carrière professionnelle et l’approfondissement de leurs qualifications, et qui doivent accepter des sacrifices supplémentaires, des règlements d’exception, des coûts arbitraires.

Nous voulons attribuer aux étudiants le salaire et les droits professionnels correspondant à leurs qualifications, et il s’agit non de compenser la pauvreté des familles comme prétendent le faire les bourses, mais de rémunérer les services qu’ils rendent déjà et qu’ils s’apprêtent à rendre à la société. Cette exigence est non seulement possible, mais elle est nécessaire, si nous voulons permettre à chacun d’acquérir le niveau de formation relatif à son projet professionnel, et si nous voulons permettre au pays de répondre aux exigences éducatives qu’il rencontre. Pensons au pré-recrutement des enseignants, qui a été en vigueur jusqu’aux réformes libérales de 1992, et qui proposait un salaire aux enseignants dès leur formation. Il a permis d’envoyer un instituteur dans chaque village, d’apprendre à lire à l’ensemble du pays, de sortir du xixe siècle.

Nous proposons de généraliser ce dispositif parce que nous voulons entrer de plain-pied dans le xxie siècle et être à la hauteur des défis dans tous les domaines, de l’industrie mécanique à l’enseignement de l’Histoire en passant par le soin aux personnes et la recherche scientifique. L’énergie libérée pour de nouveaux travaux, lorsque les doctorants ne seront plus contraints d’interrompre leurs recherches faute de bourses de thèses, est réellement à la hauteur de l’activité scientifique dont nous avons besoin. Nous voulons également en finir avec le gâchis des compétences des jeunes femmes, en les rémunérant à la hauteur de leurs qualifications dès leur formation, en faisant de l’égalité salariale la norme et non plus l’exception. Du reste, la richesse existe dans notre pays pour répondre à cette exigence. Le salaire étudiant peut ainsi être financé, en lien avec les branches professionnelles des étudiants, au travers de nouvelles cotisations sociales patronales supplémentaires arrachées au capital. C’est toute cette ambition de reconnaître le travail des étudiants qui transparaissait déjà en 1944 dans le Plan Langevin-Wallon. Celui-ci indiquait en effet que la gratuité de l’enseignement supérieur ne pouvait être effective que « si l’on considère enfin l’étudiant comme un travailleur, qu’il est en réalité, et qu’on lui alloue un salaire en rapport avec les services qu’il rend et qu’il est appelé à rendre à la collectivité.»

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