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Les enjeux actuels que recouvre la laïcité

le 22 May 2006

Jean Jaurès se situe dans la lignée de Victor Hugo, croyant en Dieu sans être d'aucune église, sensible aux souffrances du peuple, qui en 1850 s'opposait à la loi Falloux livrant l'enseignement au clergé.

Sommaire La laïcité républicaine s'est Le contexte actuel des (...) L'égalité des droits comme (...) Le second enjeu est le (...) Le troisième enjeu, c'est (...) L'égalité des droits, les (...) La laïcité n'a rien à voir (...)

Tout au contraire, Adolphe Thiers, athée virulent, massacreur des travailleurs, en était un chaud partisan. « Je demande que l'action du curé soit forte, affirmait-il, beaucoup plus forte qu'elle ne l'est, parce que je compte beaucoup sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici pour souffrir. »

La laïcité républicaine s'est toujours heurtée aux forces et aux idéologies, religieuses ou non, qui prônent l'inégalité des droits.

L'hégémonie mondialisée des orientations du libéralisme qui ont pour esprit des lois les exigences des firmes transnationales, des marchés financiers et des États qui les soutiennent, ont renouvelé ces forces et ces idéologies adversaires de la laïcité. L'hégémonie néo-libérale vise à une inégalité fondamentale entre les classes, les peuples et les sexes.

Elle développe en toutes les dimensions de l'existence une perspective de marche régressive vers l'avenir qui est celle de l'anthropologie du sujet humain jetable et flexible. Les tenants de cet ordre néo-libéral appuient les courants rétrogrades de chaque religion en même temps qu'ils cherchent à confondre avec ceux-ci l'ensemble des croyants. Ils veulent ainsi assimiler dans l'opinion publique l'ensemble des musulmans aux intégristes terroristes. Leur but est d'empêcher le rassemblement des victimes de leur politique et d'éliminer les courants progressistes qui, dans chaque religion, travaillent à la libération humaine.

Dans un livre d'entretiens paru l'an dernier et intitulé La République, les religions, l'espérance, l'ultra-libéral Sarkozy reprend à son compte la « bonne philosophie » vantée par Thiers. À ses yeux, dans le contexte actuel de profonde crise sociale, « l'espérance d'avenir, après la mort, une perspective d'accomplissement dans l'éternité » sont de portée fondamentale. « Dans les banlieues qui concentrent toutes les désespérances », précise-t-il, « cette espérance d'après la mort » peut, selon lui, être « un facteur d'apaisement », un « élément calmant », un « élément civilisateur ». Cela rappelle étrangement le propos d'Adolphe Thiers cité précédemment : « L'homme est ici pour souffrir ».

Il n'est pas étonnant dans ces conditions que Nicolas Sarkozy veuille « faire évoluer » et, en fait, dénaturer la Loi de 1905, proposant de faire assumer par l'Éducation nationale la formation des prêtres, pasteurs, rabbins, imams et de multiplier, aux frais de l'État et des collectivités locales, les différents lieux de culte, surtout dans les banlieues et les quartiers populaires, à condition que leurs ministres s'en tiennent à leur dogme, ne se mêlent pas des mouvements sociaux et se contentent de prêcher l'espérance après la mort. Derrière de tels propos se cache une politique précise. La violence des déclarations récentes de Nicolas Sarkozy stigmatisant les jeunes des banlieues, jouant sur les peurs et la division des populations sont, en l'occurrence, extrêmement dangereuses.

Il ne s'agit pas d'écart de langage mais d'une stratégie délibérée qui utilise les mêmes ressorts que l'extrême droite d'une part et qui vise la mise en place d'une société communautariste. Il est en cela fidèle à son modèle américain. Instrumentaliser les religions, en l'occurrence l'islam, pour éviter de traiter les problèmes au fond que rencontrent les populations en difficulté dans notre pays. On est bien au coeur d'un enjeu de classe.

Le contexte actuel des luttes pour la laïcité est très différent de celui qui existait en 1789 ou en 1905.

L'humanité se trouve à une nouvelle étape, celle d'un tournant radical dans son outillage - qui prolonge non plus seulement la main mais le cerveau - et dans ses capacités de produire, de connaître la matière et de transformer le vivant. Ce tournant qui s'opère de plus en plus rapidement à l'échelle de la planète, place l'humanité à la croisée des chemins : soit ces capacités nouvelles servent à l'émancipation humaine, soit elles sont mises à profit par la « communauté financière internationale ».

Celle-ci rassemble des catholiques, des protestants, des juifs, des musulmans de diverses obédiences, des bouddhistes, des hindouistes et nombre de libres-penseurs, voire d'athées qui ont en commun :

une stratégie : guerre économique, précarité, traités de libre-échange ; un dogme : la « concurrence libre et non faussée » par les lois sociales, le code du travail et autres avantages acquis ; une visée globalisante : l'instauration d'un système mondial qui ne connaîtrait pas de loi indépendante des maîtres ; une propagande : le rôle de l'État doit se limiter à ses fonctions régaliennes, privatisation et déréglementation entraînent un enrichissement général, le coût du travail est trop élevé, des réformes douloureuses sont nécessaires, etc. ; des institutions mondialisées : Fonds monétaire international, Banque mondiale, etc.

David Rockefeller, un des fondateurs de la Trilatérale, affirmait déjà dans les années 1970 : « Quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semble l'entité adéquate pour le faire ». « La souveraineté supranationale d'une élite intellectuelle et de banquiers me semble préférable au principe d'autodétermination des peuples ». « Il y a des limites désirables à l'extension de la démocratie politique ». Cette « communauté financière » est faite des intégristes de la religion du tout financier. Leur idéologie est aujourd'hui dominante, elle s'oppose à la laïcité.

Les milieux dirigeants des États-Unis cherchent à imposer aux peuples la stratégie qu'elle sous-tend, notamment par le biais de traités de libre-échange. Pour la première fois dans l'histoire des pays à régime économique capitaliste, les milieux dirigeants de l'Europe telle qu'elle se construit ont tenté de constitutionnaliser cette stratégie. Il faut noter que leur projet de Constitution européenne (rejeté par le peuple mais qu'ils n'ont pas perdu l'espoir d'imposer) ne fait aucune mention de la séparation des religions et des Etats, du droit au divorce, du droit à l'IVG.

Pareille stratégie doit s'analyser dans le cadre d'une crise générale du système capitaliste qui ne peut tenter de maîtriser le tournant des capacités de l'humanité qu'en aggravant considérablement l'exploitation pour maintenir ou accroître la rentabilité financière. Elle tend à remettre partout en cause l'égalité des droits et les droits-créances. Elle conduit à une catastrophe anthropologique, déjà visible en Afrique subsaharienne.

Elle est à l'oeuvre dans tous les pays du monde, y compris dans ceux qui n'ont pas officiellement renoncé à un système non capitaliste.

Parallèlement, partout dans le monde, des résistances populaires multiformes se font jour qui contrecarrent les projets des intégristes de la concurrence libre et non faussée : le « non » au référendum sur la Constitution européenne en France et aux Pays-Bas, le « non » allemand avec l'affirmation d'un parti de gauche et la prise de conscience de plus en plus large qu'un autre monde est possible. Ces résistances et les effets de plus en plus visibles du « tout financier » entraînent des prises de position plus ou moins attendues, telle celle des épiscopats d'Amérique latine et des États-Unis se demandant « À qui profite le libre-échange ? » et répondant de façon très critique. L'important n'est donc pas la « doctrine religieuse » des membres de la communauté financière, ni celle de leurs opposants.

L'égalité des droits comme premier enjeu de la laïcité.

La base de la laïcité étant l'égalité des droits des hommes et des femmes, en tant que personnes humaines, son premier enjeu est le refus de toutes les discriminations ethniques, sociales, sexistes, religieuses, avec une attention particulière pour celles qui frappent les femmes, parce que, comme le notait Charles Fourier, « le degré d'émancipation d'une société se mesure au degré d'émancipation des femmes qui en font partie ». Il ne faut pas assimiler à une « culture » ce qui est la conséquence du maintien d'un patriarcat plurimillénaire ou du retour de ce patriarcat dans le cadre de la crise générale du capitalisme. Les femmes non musulmanes de l'Ontario ont eu grandement raison de manifester avec les musulmanes contre la tentative d'autoriser des tribunaux religieux à régler les différents familiaux des Canadiens de confession musulmane selon les règles de la Charia.

Le second enjeu est le refus de tous les intégrismes, ou cléricalismes comme on disait au temps de Jaurès.

L'intégrisme ou le cléricalisme c'est, à la fois : l'affirmation du caractère immuable, non historique d'un texte ou d'une de ses interprétations, d'un rite, d'une coutume, d'une théorie ; l'affirmation de la primauté de cette prétendue immuabilité sur la loi commune ; la prétention affichée par les différents tenants et profiteurs de cette immuabilité, de détenir une primauté sur les autorités civiles.

Il n'y a d'intégrisme que par rapport à l'égalité des droits et à la démocratie. C'est en fonction de celles-ci et non d'une religion qu'il faut débusquer l'intégrisme et le combattre, qu'il soit chrétien, juif, musulman ou non religieux. Tous les intégristes religieux sont partisans du libéralisme : les émirs du pétrole, le FIS algérien, les Frères musulmans, l'Opus Dei.

Le troisième enjeu, c'est le refus du communautarisme.

Non pas pour des raisons ethniques, culturelles, sécuritaires, ni même, d'abord, au nom de la nation républicaine, mais parce que le communautarisme implique l'inégalité des droits, les dirigeants d'une communauté réclamant pour les membres de celle-ci, en premier lieu les femmes, des droits différents de ceux que prévoit la loi commune.

L'expérience prouve que ces droits communautaires sont toujours inférieurs. Les sociétés états-unienne et britannique, ce qui se passe dans certains quartiers et banlieues populaires en France, montrent que le communautarisme est synonyme de ghettoïsation et, en se trompant sciemment ou non d'adversaire, va à l'encontre de tout mouvement social émancipateur.

L'égalité des droits, les droits créances supposent une répartition des crédits et des moyens qui ne peut exister que dans le cadre des services publics.

La défense de la notion de service public, la défense ou, plus exactement, le rétablissement des services publics constituent le quatrième enjeu de la laïcité. L'affaiblissement des services publics, les dérégulations ont pour conséquences l'école à deux vitesses, la santé à deux vitesses, les discriminations sociales qui nourrissent le racisme, le communautarisme, l'intégrisme.

La laïcité n'a rien à voir avec l'athéisme de combat.

Que, personnellement, l'on croit ou non en une divinité, il convient de voir dans les religions un élément du patrimoine de l'humanité, élément qui a un très long passé, un fort présent et, sans aucun doute, un long avenir. Le regard laïque sur les religions constitue donc le cinquième enjeu. La connaissance historique des religions dans leur évolution, leurs emprunts réciproques et leurs rapports en est le premier aspect. Cette connaissance implique un enseignement scolaire qui n'a rien à voir avec la catéchèse. Cet enseignement est indispensable à la compréhension de la littérature, des arts plastiques, de la philosophie, de l'histoire. C'est un des meilleurs antidotes à l'intégrisme. Tout intégrisme refuse en effet l'histoire de sa religion.

Il faut donner à l'école et aux enseignants les moyens matériels, intellectuels et institutionnels d'accomplir cette tâche indispensable. Celle-ci ne peut se concevoir que dans le cadre laïc de la séparation des religions et de l'État. Le second aspect de ce regard laïc sur les religions est l'appréciation non religieuse des croyants des diverses religions. Comme tous leurs concitoyens, il convient de les juger non sur leurs seules professions de foi mais sur leurs actes, sur leur pratique sociale, sur leurs engagements. Alors que la Commission des épiscopats européens, le Conseil des Églises chrétiennes de France, la Conférence islamique européenne, l'ensemble des dirigeants des organisations musulmanes françaises ont appelé à voter « Oui » au projet de Constitution européenne, une profonde évolution s'est manifestée dans les milieux croyants. Le 26 avril, le journal La Croix déplorait un « net recul » du « Oui » dans ces milieux.

Selon un sondage de l'IFOP, 55 % des catholiques, 47 % parmi les catholiques pratiquants, avaient alors l'intention de voter « Non ». Début juin, l'hebdomadaire La Vie indiquait que les musulmans avaient voté « Non » à 56 % et les catholiques non pratiquants à 52 %. Ces électeurs croyants ont pris une position politique en fonction de leur vécu, de leurs solidarités. Si leur foi, leur façon de la vivre a compté dans leur choix c'est aussi en fonction de ce vécu, de ces solidarités. Mesurer de tels faits, en comprendre les motivations multiples et profondes permet de travailler efficacement au rassemblement des victimes, croyantes et non croyantes, d'une politique qui a pour « esprit des lois » les exigences du capital financier.

Brochure : La laïcité au coeur des enjeux sociaux et sociétaux