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Pour une nouvelle civilisation Civilisation et histoire de la pensée (Deuxième partie)

L’ouvrage de Paul Boccara, après avoir défini le concept de civilisation à partir de l’histoire de la pensée, comme nous l’avons vu dans le numéro précédent, présente, comme nous allons le voir dans ce nouvel article son articulation entre système économique et anthroponomique. Puis il analyse la crise de la civilisation occidentale mondialisée, tant au plan économique qu’anthroponomique. Il ouvre alors sur les perspectives de dépassement tant de la crise économique qu’anthroponomique. Enfin il montre les enjeux du changement climatique dans la marche vers une nouvelle civilisation.

I. Systèmes économique et anthroponomique

Deux sous-systèmes sociaux fondamentaux se conditionnent réciproquement et constituent, selon Paul Boccara, un système global civilisationnel et de son type historique de créativité :

– le système économique, de transformation de la nature extérieure en produits, y compris les services nécessaires, pour la reproduction matérielle sociale ;

– le système anthroponomique, de transformation de la nature humaine, pour la regénération humaine, biologique, informationnelle et sociétale1.

1. Précisions et références sur les deux sous-systèmes fondamentaux des civilisations

Comme l’a montré Marx, rappelle Paul Boccara, « l’homme, en même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie […] modifie sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillent ». (Karl Marx, Le Capital, Livre premier, Éditions Sociales, en livre de poche, tome 1, p. 136).

L’auteur précise que les deux sous-systèmes fondamentaux se combinent dans un cadre géographique et historique déterminé.

En outre, rappelle-t-il, à côté d’autres passages majorant le rôle de la production, Marx a souligné dès ses premiers travaux la composition double du processus humain social vital. « La forme des échanges [des relations] conditionnée par les forces productives et les conditionnant à leur tour est la société civile qui […] a pour condition préalable et base fondamentale la famille […]. Jusqu’ici, nous avons considéré principalement un seul aspect de l’activité humaine : le travail des hommes sur la nature. L’autre aspect : le travail des hommes sur les hommes. » (Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, 1846, Paris, Éditions sociales, 1968, p. 65).

Ou encore « La production réelle de la vie apparaît à l’origine de l’histoire […]. La production réelle des moyens de vie et de la vie elle-même » (ibidem, p. 71). Et bien plus tard, Engels affirmera à propos de « la conception matérialiste de l’histoire découverte par Marx », « selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l’histoire, c’est la production et la reproduction de la vie immédiate. Mais à son tour, cette production a une double nature. D’une part, la production de moyens d’existence […], d’autre part, la production des hommes mêmes, la propagation de l’espèce » (L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris, Éditions sociales, 1934, préface, p. 15).

Pour sa part, le juriste Alain Supiot, Le Droit du travail, Presses Universitaires de France, 2006 a déclaré :

« Aucun être humain ne peut se suffire à lui-même. Le besoin de l’autre sexe et la nécessité du travail sont les deux impératifs sur lesquels se fonde toute civilisation humaine, car ils obligent chaque individu à entrer en relation avec les autres sous l’égide d’une loi commune. »

Quant à Aziza Bennani, à propos de la crise de notre civilisation, il a pu déclarer : « Nous n’avons pas toujours réussi à éviter la rupture entre, d’un côté nos valeurs et nos cultures, et, de l’autre, l’économie globale, les règles du marché qui nous gouvernent et les technologies nouvelles […] Il en est né un hiatus entre les deux pôles essentiels de notre expérience vitale » (Aziza Bennani, Introduction in Entretiens du vingt et unième siècle, sous la direction de Jérôme Bindé, Où vont les valeurs?, Éditions Unesco, Albin Michel, 2004).

Paul Boccara définit les systèmes économiques comme des systèmes de reproduction matérielle sociale, qui comportent quatre moments successifs : la production immédiate, la circulation des produits ou leur accès, la répartition, la consommation ou destruction des produits par l’usage. Cette dernière exige et permet de refermer la boucle pour un nouveau cycle, partant d’une nouvelle production, à partir des résultats de la production antérieure, c’est-à-dire la reproduction.

Les systèmes anthroponomiques sont alors définis comme des systèmes de regénération humaine sociétale, qui comportent quatre moments. Il s’agit des activités parentales, des activités de production (comme développant les êtres humains), du politique, de l’information culturelle, de la regénération. Celle-ci consiste principalement en la transmission de l’information acquise, au-delà de la mort de ses acquéreurs, à une nouvelle génération ouvrant un nouveau cycle, y compris sa créativité informationnelle de transformation originale.

Dans chacun des deux sous-systèmes sociaux fondamentaux, historiquement typés, on peut distinguer les trois composantes systémiques : de la structure ou des relations sociales, des opérations de transformations avec leurs moyens techniques spécifiques, de la régulation (règles, régulateurs, réglages) reliant relations sociales et entrées-sorties des opérations de transformation, à partir des résultats pour de nouvelles entrées des opérations typées de transformations, situées entre deux systèmes encadrants.

Il y a un conditionnement réciproque ainsi que des correspondances intimes entre les deux systèmes économique et anthroponomique d’une civilisation comme entre leurs composantes, tandis qu’ils se combinent dans la réalité phénoménale concrète.

Cette conception systémique s’oppose aux analyses structuralistes qui se focalisent sur les relations entre éléments constitutifs ou les structurent, en sous-estimant les opérations de transformation et les sous-systèmes de régulations. Cela se distingue aussi de la définition de Bertalanffy, selon laquelle « un système peut être défini comme un complexe d’éléments en interaction » (Ludwig von Bertalanffy, Théorie générale des systèmes, 1968, Dunod, Paris, 1993, p. 53). Il est vrai que Bertalanffy parle également d’une « orientation des processus […] vers un état final… un certain résultat » et de « régulation » (ibidem, p. 75-76). Mais cette finalité téléonomique se distingue de l’opération d’un système de transformation située entre deux systèmes.

2. Les types de systèmes de civilisation dans l’histoire et leurs divers caractères

Paul Boccara distingue des sociétés à économie marchande, où la circulation et l’accès des produits et des services se fait par l’échange sur le marché ; ou, au contraire, des sociétés où l’économie a pu être dite naturelle, que l’on peut appeler de dons ou de prélèvements, où la circulation ou l’accès pour les produits et les services se fait par le don obligatoire. Il distingue par ailleurs des sociétés à anthroponomie « personnalisée », où les relations actives entre êtres humains tendent à faire prédominer les personnes et leur indépendance ; ou, au contraire, des sociétés à anthroponomie « communautaire », où les relations font prédominer des communautés et leur union.

Après le processus de progression de la révolution industrielle, tendant au remplacement de plus en plus complet des mains maniant des outils, est avancé le concept de révolution informationnelle en cours dans les techniques. Celle-ci, en permettant le remplacement de certaines opérations du cerveau humain comme dans les ordinateurs, provoque un processus de remplacement total des mains maniant les outils et tend à faire prédominer les informations, comme les recherches, dans toutes les opérations humaines.

Le système économique capitaliste et le système anthroponomique du libéralisme se sont combinés dans la civilisation occidentale, du seizième siècle à nos jours où la civilisation occidentale s’est mondialisée et où elle est entrée en crise radicale.

3. Une autre civilisation de toute l’humanité

De nos jours, on assiste à l’exacerbation du système économique, c’est-à-dire du capitalisme actuel, et du système anthroponomique correspondant, c’est-à-dire du libéralisme, avec leur combinaison dans le système de la civilisation occidentale mondialisé actuel en crise radicale. Ce qui pose la question de sa transformation complète possible au vingt-et-unième siècle. Cela détermine l’enjeu d’un tout autre système au plan économique et anthroponomique.

Paul Boccara propose pour aujourd’hui d’aller au-delà de l’analyse de Marx dans Le Capital, (après l’analyse de Quesnay sur la classe productive et la reproduction)2 insistant sur le type de productivité du capitalisme. Ce système tend à exacerber la domination, non seulement des moyens matériels de production, mais des matières premières et énergétiques. Il convient plus précisément de considérer comment surgit au vingt et unième siècle la question de la radicalité des transformations de la crise climatique.

Ainsi Naomi Klein, dans ses derniers ouvrages, déclare : « Tout peut changer. » Cela concerne la possibilité, voire la nécessité, d’un tout autre système économique et non d’un prétendu « capitalisme vert » ou écologique conservant la domination du capital. Et cela au plan mondial, y compris pour les pays en développement et émergents. En effet, la gravité des dangers du réchauffement climatique, avec notamment la montée du niveau des mers, exigerait un tout autre système de production et de consommation3.

De façon corrélative au vingt et unième siècle, dès le début des années 2000, surgit la question d’un tout autre système anthroponomique que le libéralisme mondialisé.

On peut aussi se référer aux travaux d’Élisabeth Roudinesco (La Part obscure de nous-mêmes, une histoire des pervers, Paris, Albin Michel, 2007). Cela succède aux analyses, non seulement de Sade sur la perversion, mais de Rousseau, de Nietzsche, de Freud puis de Foucault, sur l’exacerbation des répressions et leur émancipation devenant possible. Elle analyse les perversions des nazis reprenant la tradition perverse de la guerre aux hérétiques jusqu’à l’antisémitisme contre les juifs, sans compter tous les massacres et génocides du dix-neuvième au vingt-et-unième siècles. Au vingt et unième siècle on assisterait, pour une part, au retour aux perversions communautaires et à l’exacerbation du sacré, jusqu’au terrorisme des « guerres saintes », comme celles de l’islamisme radical et de son rejet, non seulement de l’émancipation libérale des femmes, du libéralisme des rapports parentaux et des mœurs sans parler du féminisme, mais encore du libéralisme individualiste exacerbé, lui-même par ailleurs dominateur, armé et violent, tout en se réclamant lui aussi de la religion, des États-Unis à l’État d’Israël.

Paul Boccara insiste aussi sur une culture informationnelle originale qui ne se réduit pas à une fonction instrumentale. Elle se rapporte au sens de la vie et au sentiment d’identité des êtres humains de la civilisation concernée. À travers la transmission d’une culture de génération en génération, il y aurait une certaine pérennité de cette culture à l’intérieur d’un ensemble de civilisations particulières, malgré des transformations plus ou moins profondes. Cette pérennité concerne aussi tout un socle de moyens matériels et de relations sociales renvoyant à un autre sens du concept de civilisation concernant un progrès culturel et moral au-delà de l’animalité et à tout l’acquis de l’histoire humaine.

II. La crise systémique, crise de la civilisation occidentale

Avec cette crise au plan économique, mais aussi au-delà de l’économie, il s’agit d’une crise systémique véritablement radicale où interfèrent tous les pans de la vie en société. C’est une véritable crise de civilisation, la civilisation occidentale désormais mondialisée.

1. La crise de la civilisation occidentale aux plans économique et anthroponomique et ses débouchés possibles sur une nouvelle civilisation de toute l’humanité, au-delà du capitalisme et du libéralisme

Notre civilisation, montre Paul Boccara, se rapporte à l’économie du capitalisme et à l’anthroponomie du libéralisme, dans le cadre occidental de l’Europe puis des États-Unis, du seizième siècle à nos jours. C’est la civilisation occidentale qui s’est aujourd’hui pleinement mondialisée. Et cette mondialisation est un des facteurs de sa crise radicale tendant à déboucher sur une civilisation de toute l’humanité au-delà de la mondialisation occidentale.

Les crises du capitalisme jusqu’à sa crise systémique actuelle

à l’opposé des illusions sur l’autocorrection du système, devenues dominantes avant la récession mondiale de 2008-2009, Paul Krugman, prix Nobel d’économie en 2008, publie en 2009 un ouvrage où il s’oppose à « la doctrine fanatique» de l’économie de l’offre, « les insuffisances de la demande globale », selon l’expression keynésienne. Il critique la déclaration de Robert Lucas, prix Nobel d’économie en 1995, selon laquelle « le principal problème de la prévention de la dépression a été résolu en pratique » (Paul Krugman, The Return of Depression Economics and the Crisis of 2008, traduit en français sous le titre : Pourquoi les crises reviennent toujours, Paris, Seuil, 2009, p. 13 et 192). Mais pour les marxistes, derrière l’insuffisance de la demande globale, il y a l’opposition entre capital et salariés. Au fondement des crises de surproduction, Marx avait analysé l’excès d’accumulation par rapport aux profits ou la « suraccumulation » des capitaux. Cela aboutit ainsi à des crises cycliques, avec phase de croissance puis crise, avec des cycles dits de Juglar de moyenne période, de 7 à 12 ans, et aussi à des cycles dits de Kondratieff, de longue période, de 48 à 60 ans. Ces derniers comportent une longue phase de tendance ascendante et une longue phase de tendance aux difficultés qui correspond à une crise systémique, comme celle de l’entre-deux-guerres mondiales. (Marx, Le Capital, livre 3, 1894, Paris, Éditions Sociales, 1976). Voir l’ouvrage récent de Paul Boccara, Le Capital de Marx, son apport, son dépassement, au-delà de l’économie, Paris, Le Temps des Cerises, 2012, notamment le chapitre IV. Au plan théorique, cf. Paul Boccara, Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, Delga, vol 2, 2015).

On est sorti de la crise du capitalisme de l’entre-deux guerres par des transformations systémiques permettant de relever la demande globale, notamment en investissements, en faisant reculer l’exigence de rentabilité dans les secteurs lourds. C’est le développement du secteur public, des nationalisations en Europe ou des Public Utilities aux États-Unis, permettant la relance des groupes privés monopolistiques, mais aussi des progrès sociaux comme la Sécurité sociale, dans ce que l’on a pu appeler le capitalisme monopoliste d’État social ou encore l’économie mixte du Welfare State. Après une longue phase de croissance, nous sommes entrés, vers 1967-1974, dans une nouvelle crise systémique, mettant notamment en cause l’importance du secteur public, avec son allongement indéterminé.

Les crises du libéralisme jusqu’à la crise de civilisation en cours

Dans la civilisation occidentale, le libéralisme se rapporte à l’« anthroponomie », ou la transformation historique de la nature humaine. Cela concerne les aspects non économiques de la société, avec leurs quatre moments : le moment parental, les activités de travail ou de production (comme transformant les êtres humains, notamment au plan psychique), le politique, le culturel.

Il s’agirait d’avancer, de façon systémique, au-delà des analyses de Marx et des divers chercheurs sur ces questions. Marx, sans employer l’expression d’anthroponomie, avait travaillé sur ces problèmes non économiques et même distingué, en fait, les deux systèmes d’une civilisation en déclarant, notamment, dans Le Capital qu’« en même temps qu’il agit… sur la nature extérieure et la modifie [transformation de la nature extérieure en produits qui est pour Marx le cœur du système économique], il [l’homme] modifie sa propre nature » (Marx, Le Capital, livre 3, 1894, Paris, Éditions Sociales, 1976).

Le libéralisme et sa créativité sont caractérisés par les rapports contractuels entre individus libres et égaux en droits, mais inégaux du point de vue de la disposition des moyens matériels et culturels. Le libéralisme est fondé sur des relations de délégations représentatives. Ces délégations se retrouvent dans les quatre moments de l’anthroponomie : délégation aux chefs de familles ; aux chefs d’entreprises ; aux élus des assemblées et aux chefs de gouvernements et d’États ; etc. Ainsi, aux crises systémiques de suraccumulation durable des capitaux correspondraient des crises de surdélégations représentatives, c’est-à-dire d’excès de délégation et de représentation, relativement coupées des réalités sociales transformées.

Cela se rapporte notamment à la crise mondialisée du moment politique. C’est la montée des désaffections pour les élus, avec la progression de l’abstention, ou encore des protestations, pour des alternatives extrêmes de gauche ou de droite, ou encore la réponse du conservatisme plus ou moins exacerbé. Cela correspond, dans une certaine mesure, aux distinctions d’Albert Otto Hirschman des trois réactions dans les crises des États et des organisations, qu’il appelle Exit (sortie), Voice (protestation) et Loyalty (loyalisme) (Albert Otto Hirschman, Exit, voice and loyalty, Cambridge, MA, Harvard university press, 1970).

La crise des autorités établies affecte aussi les rapports parentaux, les activités de travail, la culture. La réponse aux crises des délégations représentatives excessives se ferait par un élargissement des références des délégations et des représentations. Ainsi, après la crise systémique de l’entre-deux guerres, c’est l’élargissement de la démocratie libérale avec ses références sociales nouvelles, l’importance des questions sociales et des salariés, le vote des femmes, la Sécurité sociale, dans les États-providence occidentaux, ou encore, à l’opposé des colonies, la montée des nations en développement se voulant indépendantes dans le monde entier, et l’institution de l’ONU.

Cependant, après la longue phase d’expansion succédant à la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans la crise systémique actuelle. Avec cette crise de civilisation, il s’agirait d’une crise systémique radicale, c’est-à-dire pouvant mettre en cause l’existence même du système, ou sa domination, en raison de véritables révolutions des opérations économiques et anthroponomiques. Au plan économique, Paul Boccara reprend ici les concepts qu’il a avancés de révolution informationnelle, révolution monétaire et la révolution écologique. (Cf. Paul Boccara, « Quelques indications sur la révolution informationnelle », La Pensée, n° 241, 1984 ; « Les ambivalences de la révolution informationnelle », La Pensée, n° 353, mars 2008).

Il examine alors les défis de la crise de la civilisation occidentale mondialisée. L’exacerbation du capitalisme et du libéralisme, de leurs progressions et de leurs rejets sociaux.

Au plan économique, ce sont les déréglementations concernant les quatre marchés.

– Marché des produits et des services, avec les privatisations dans le monde entier et l’expansion des firmes multinationales.

– Marché monétaire et financier, avec les dérégulations et l’explosion des marchés financiers mondialisés.

– Marché du travail, avec la montée du chômage massif partout et de la précarité.

– Marché international, avec l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les baisses importantes des protections douanières et non douanières, les zones de libre-échange plurinationales, à commencer par celle de l’Union européenne.

L’ouvrage souligne à la fois les progressions, comme l’expansion industrielle des pays émergents, mais aussi la montée des contradictions jusqu’à la crise mondiale de 2008-2009, avec ce que Paul Boccara a appelé un tournant économique. à l’échelle mondiale, c’est non seulement la montée de la salarisation, mais aussi du chômage et de la précarité. C’est aussi la réduction de la part des salaires dans la valeur ajoutée et l’explosion des inégalités de revenus et de patrimoines. C’est encore l’explosion des marchés financiers et des spéculations, des banques et des fonds de placements, ainsi que des prélèvements financiers, intérêts et dividendes. C’est, en liaison avec les limites de la croissance, l’exigence contrecarrée par les politiques d’austérité libérales, de la montée de nouvelles dépenses publiques et sociales, et des prélèvements publics et sociaux. D’où l’importance des déficits publics et sociaux et de la progression des dettes publiques, spécialement dans les pays de l’OCDE, notamment l’endettement public international colossal des États-Unis, en relation avec la montée des déficits de leur balance commerciale (505 milliards de dollars en 2014). C’est, de façon corrélative, avec les excédents commerciaux de leurs vendeurs, l’énormité des réserves en dollars et des bons du Trésor des États-Unis, accumulés dans les banques centrales étrangères, notamment celle de la Chine. Ce sont aussi des prises de participation publique et même des nationalisations et de nouvelles institutions publiques. C’est aussi le rebond de formidables spéculations, avec l’importance de la création monétaire et de la forte baisse des taux d’intérêt des banques. C’est aussi, la crise de la spéculation contre les titres de dette publique dans l’Union européenne. Fin 2014, selon la Banque des règlements internationaux (BRI), la dette publique mondiale s’élève à 55 000 milliards de dollars, soit un doublement depuis 2005.

Au plan anthroponomique, c’est l’exacerbation du libéralisme et de son individualisme, ce sont aussi les crises d’autorité et la crise des mœurs dans le monde. C’est aussi l’extension d’éléments institutionnels du libéralisme dans le monde entier. Ce sont les crises de l’autorité dans tous les domaines, les mises en cause de l’autorité maritale et parentale, des directions des entreprises et du travail, des pouvoirs politiques. C’est la réaction contre les hyperdélégations du présidentialisme et des pouvoirs supranationaux dans les zones de libre-échange comme l’Union européenne.

C’est ainsi la radicalité des affrontements sur les mœurs et sur les valeurs. C’est le cas des défis du métissage culturel, avec les adoptions et les rejets, dans les pays en développement et émergents, ou encore dans les populations immigrées et dans les banlieues des métropoles des pays du Nord participants à leurs conflits et insécurités (Laurent Bonelli, La France a peur. Une histoire sociale de l’insécurité, Paris, La Découverte, 2008, nouvelle édition en format de poche, revue et augmentée, 2010).

Paul Boccara analyse alors la progression de la mondialisation de la civilisation occidentale. L’exacerbation des conservatismes et des intégrismes opposés.

Partout dans le monde, c’est l’énorme progression de l’industrialisation, de la salarisation, de l’urbanisation. Un tournant historique relève que plus de 50 % de la population mondiale vivait dans des zones urbaines. C’est aussi, malgré les importantes résistances traditionnelles, l’irruption des émancipations individuelles et des femmes.

Cependant monte aussi l’exaspération des conservatismes. C’est l’effondrement des dites « utopies révolutionnaires » et l’hégémonie culturelle mondiale du néo-libéralisme. Cela se rattache notamment à l’effondrement de l’Union soviétique. Cela se traduit aussi par une désaffection pour le marxisme et même pour le keynésianisme, sans parler des illusions sur la fin de l’Histoire.

Cela va jusqu’à la montée d’intégrismes opposés :

1. Intégrisme occidentaliste, de l’apologie du libéralisme et du marché, y compris le « fanatisme » des économistes dominants selon l’expression de Krugman, jusqu’à sa combinaison avec le moralisme conservateur des sectes évangélistes aux États-Unis contre la libération récente des mœurs, ou encore la montée des conservatismes populistes et des extrêmes droites.

2. Intégrisme islamiste, de réaction aux mœurs occidentales contemporaines, contre leurs émancipations et aussi leurs débordements individualistes, ou encore les enfermements culturels archaïques et les rejets violents. D’où les affrontements meurtriers du terrorisme islamiste dans plusieurs pays et aussi les guerres impulsées notamment par les États-Unis en Irak et en Afghanistan.

Interactions entre économie et anthroponomie, tournant anthroponomique

C’est le retour des interventions étatiques très massives, non seulement nationales, mais inter-étatiques avec notamment le rôle des G20 et du FMI. Cela exacerbe l’excès de délégations représentatives. Cela se relie à la crise idéologique de mise en cause des illusions sur les marchés autorégulateurs et de délégitimation du capitalisme, dont des dirigeants occidentaux ont pu dire qu’il était devenu fou, et enfin de l’hyper-libéralisme mondialisé.

Crise anthroponomique et enjeux de civilisation

Cela concernerait les redoublements des crises d’autorité et de surdélégations représentatives, avec la « société de défiance généralisée », selon la formule de la sociologue Dominique Schnapper, de l’utilisation de « boucs émissaires » pour détourner les colères sociales en provoquant des affrontements et des besoins de pouvoirs nouveaux (Dominique Schnapper, La démocratie providentielle. Essai sur l’égalité contemporaine, Paris, Gallimard, 2002).

On devrait aussi considérer la montée des exigences liées à l’allongement de l’espérance de vie et à l’augmentation du nombre des personnes âgées dans les pays développés, mais aussi désormais dans presque le monde entier. C’est aussi, partout, la montée de la prise de conscience du rôle décisif de l’émancipation des femmes. Il faut aussi considérer la progression des besoins de l’éradication du Sida et des autres pandémies.

C’est aussi la montée des violences et donc des exigences concernant l’insécurité. Cela va des dérives de violence et de répression, en commençant par les banlieues de métropoles, à la persistance des terrorismes, des guerres en Irak, en Afghanistan, en Syrie…, aux conflits inter-ethniques dans les pays en développement, jusqu’aux risques de prolifération des armes nucléaires. Ce sont aussi les graves difficultés et manques concernant les pouvoirs et les cultures, du plan local, national et zonal, jusqu’à la gouvernance mondiale. Tandis que la marchandisation tend à pervertir les progrès de la vie humaine, depuis les services publics comme la santé et l’éducation jusqu’à la corruption des pouvoirs politiques dans les pays en développement, au trafic de drogue, notamment dans la banlieue des métropoles, ou aussi les prétendues mesures de correction par taxation, subventions, ventes de droits de pollution, contre les risques climatiques. Ce sont aussi les hyper-délégations représentatives dans tous les domaines, en dépit des protestations, notamment des ONG. Cela va jusqu’aux divorces culturels entre les jeunes d’origine immigrée des banlieues des pays développés et les cadres des institutions publiques. C’est aussi la persistance de blocages de nombreux responsables gouvernementaux sur les mesures concernant les risques climatiques.

Tandis que s’accélèrent les progrès technologiques et des sciences de la nature, leurs potentiels émancipateurs au plan social sont contrecarrés. Il faudrait pouvoir déborder les forces dominantes par des constructions d’institutions novatrices, en mettant en avant d’autres valeurs, et en mettant en cause la civilisation elle-même. L’exacerbation de la marchandisation, ses inégalités, ses gâchis et rejets sociaux font grandir les besoins de transformation de la civilisation à l’échelle de toute l’humanité. D’où le besoin de propositions pour maîtriser et commencer à dépasser les marchés et les délégations représentatives, vers une civilisation de partages de toute l’humanité.

III. Une autre économie mondialisée de dépassement du capitalisme. Pour une nouvelle civilisation possible de toute l’humanité

Paul Boccara considère que face à l’aiguisement de la crise systémique, le dépassement des quatre marchés, du travail, des productions, de la monnaie et du marché mondial serait devenu possible. Un véritable dépassement viserait, en conservant la force du mouvement du marché, à éradiquer ses aliénations.

1. Travail et travailleurs. Dépasser le marché du travail. Pour une sécurité d’emploi et de formation.

Paul Boccara a proposé d’avancer progressivement vers l’éradication du chômage, grâce à son dépassement. Ce « dépassement », selon un concept issu de Hegel et de Marx, signifie réussir à éradiquer le chômage, tout en conservant la force du mouvement des activités et des techniques poussé par la suppression d’emplois, mais cela sans les maux du chômage. Cela résulterait du passage de l’emploi à la formation rémunérée. Cela s’oppose aussi bien à la flexisécurité prônée dans l’Union européenne, avec la domination écrasante de la flexibilité de facilitation des licenciements et des sécurités très limitées, qu’aux rigidités et aux gâchis des garanties et attributions autoritaires d’emploi comme en Union soviétique (pour l’avancée des travaux sur la sécurité d’emploi et de formation voir Économie et Politique, avril 2016).

2. Dépasser le marché des productions. Des pouvoirs nouveaux des travailleurs sur les gestions dans les productions, critères de gestion et d’efficacité sociale, nouveaux services publics, refonte écologique et culturelle des productions.

3. Dépasser les marchés monétaire et financier. Autre monnaie et autre financement. Nouveau crédit et monétarisation des dettes publiques

(voir Frédéric Boccara, Yves Dimicoli et Denis Durand, Une autre Europe contre l’austérité, Le Temps des Cerises, 2014).

4. Dépasser le Marché mondial : coopérations et co-développement. 

 

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1. Cf. à paraître Paul Boccara,  Neuf leçons sur l'anthroponomie. Pour l’ introduction de ce concept normal ; cf. La Pensée, « Marx et marxisme, économie et anthroponomie », mars-avril 1983, n° 232. Pour de nouveaux développements, « En deçà ou au-delà de Marx. Pour des systémiques ouvertes en économie et en anthroponomie », La Pensée, juillet-août-septembre 1995 ; « Au-delà de Marx. Pour des analyses systémiques ouvertes à la créativité d’une nouvelle régulation en économie et en anthroponomie » in Actualiser l’ économie de Marx, Congrès Marx International de Nanterre, PUF, Paris, 1996.

2. François Quesnay, Tableau économique des physiocrates, (1758), Calmann-Lévy, 1969.

3. Naomi Klein, Essai, traduit en français de l’ anglais, Canada, This Changes Everything. Capitalism vs The Climate, New York , éd. Simon & Schuster. (Lux éditeur 2015 pour l’ édition française).

 

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