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Vélimir Khlebnikov, Francis Combes

Vélimir Khlebnikov est sans doute le précurseur génial et la figure la plus méconnue du futurisme russe. Il naît le 28 octobre 1885, dans le village de Toundoutovo, en Astrakhan. Quand il est enfant, son père, chercheur en ornithologie, l’emmène avec lui dans les marais de la basse Volga pour étudier les oiseaux. Il gardera toute sa vie un rapport fort et original à la nature et restera très attaché à la Volga, à ses légendes et à ses histoires, comme celle du révolté Stenka Razine. Étudiant, il fréquente d’abord l’université de Kazan où enseignait Lobatchevski, le père de la géométrie non-euclidienne, qui deviendra aussi l’une de ses figures tutélaires. Pendant ses études scientifiques, il contracte une vive passion pour les chiffres et il a d’ailleurs élaboré toute une théorie (non vérifiée) des nombres, selon laquelle le retour de certaines séries déterminerait les événements de la nature et de la société. Mais Vélimir Khlebnikov est surtout poète et l’un des plus grands.

À Saint-Pétersbourg, il commence par fréquenter les milieux acméistes qui veulent s’émanciper du symbolisme et sont à la recherche d’une forme de vérité et de clarté, à l’image des parnassiens français. Parmi ces poètes, on peut citer Nikolaï Goumilev, Ossip Mandelstam et Anna Akhmatova. Poètes de talent, ils accueillent le jeune homme mais le trouvent trop turbulent. Dès ses premiers poèmes, Khlebnikov s’oppose au « bon goût » de la bonne société et des salons.

Bientôt, il fait la connaissance de Vassili Kamenski, David Bourliouk, Alexeï Kroutchenykh, puis Vladimir Maïakovski. Ensemble ils vont constituer l’embryon du groupe cubofuturiste et en 1912, ils publient leur premier manifeste : La Gifle au goût public.

Ces futuristes russes s’opposent dès l’origine aux futuristes italiens et la guerre et la révolution vont encore plus les opposer.

Il y a, chez Khlebnikov, un néoprimitivisme qui le porte à se passionner pour les racines païennes de la Russie et qui s’oppose au goût européen et français des salons. Cette ambiance panslave, cette vitalité sauvage est partagée par d’autres artistes de l’époque comme le Stravinsky du Sacre du printemps, le Prokofiev de la Suite scythe et de nombreux peintres d’avant-garde qui sont ses amis comme Natalia Gontcharova ou Michel Larionov.

Mais Khlebnikov se distingue aussi par un sens de l’utopie, une capacité à imaginer le futur, dont on ne trouvera l’équivalent que chez Maïakovski, comme en témoigne son grand poème « Ladomir » où il imagine un futur avec des lacs réserves à nourriture, des laboureurs de nuages, des vagues qui produisent de l’électricité et des villes volantes. Le premier nom que se donnent ces jeunes futuristes sera d’ailleurs « boudietlanie », les « aveniriens ».

Quand éclate la révolution, Khlebnikov, l’homme en marge, le pacifiste irréductible, le timide, le vagabond qui se définissait volontiers comme « derviche, chamane ou martien », participe aux événements. Il accompagne un détachement de l’Armée rouge dans son expédition en Iran, mais se perd sur les bords de la Caspienne où les pêcheurs le nomment « Gul Baba », le père des roses. Il meurt d’épuisement et de maladie le 28 juin 1922.

Maïakovski, qui le considérait comme le génial initiateur du mouvement, disait qu’il était le plus merveilleux paladin de leur quête poétique.

Francis Combes

 

Refus

Il m’est beaucoup plus agréable

De regarder les étoiles

Que de signer une condamnation à mort.

Il m’est beaucoup plus agréable

D’écouter la voix des fleurs

Chuchotant : « C’est lui ! »

En penchant la tête

Quand je passe dans le jardin,

Plutôt que de voir les sombres fusils

De la garde qui tue

Ceux qui veulent me tuer.

Voilà pourquoi jamais,

Jamais je ne serai gouvernant.

 

1922

 

Ladomir

Et les châteaux du commerce mondial

Où luisent les chaînes de la misère

Avec sur le visage joie mauvaise et enthousiasme,

Un jour tu les réduiras en cendres.

Toi qui t’es épuisé dans d’antiques querelles

Dont la geôle est là-bas dans les étoiles,

Apporte dans ta main une poudre grondante

Appelle le palais à voler en l’air.

Et si dans la lueur des flammes

Le tourbillon de fumée bleu-gris a déjà plongé,

De ta main ensanglantée en guise de drapeau

Lance au destin le gant d’un défi.

Et si le foyer a été bien allumé

Et que la voile de la fumée bleue a bien lancé son tourbillon

Marche vers la tente qui brûle.

Tu portes la flamme en ton sein, sors-la.

Dans un étui de verre, là où est le château impérial

Les voies de l’explosion sont bonnes

Et même les chicanes de femelles sensées.

Quand dieu lui-même ressemble à une chaîne,

Esclave des riches, où est ton couteau ?

 

in Vélimir Khlebnikov, Créations, L’Harmattan, 2003,

traduit par Claude Frioux.

 

La Revue du projet, n° 65, mars 2017

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