publié le 22/11/2018

Elections aux Etats-Unis : un espoir a vu le jour

La nouvelle Chambre des représentants états-unienne élue le 6 novembre est composée – au dernier décompte datant du 17 novembre – de 226 démocrates et 199 républicains. Le Sénat reste avec une majorité républicaine d’au moins 52 sièges sur 100. La règle selon laquelle chaque État, quelle que soit sa taille, n’élit que deux sénateurs est particulièrement anti-démocratique. Ainsi, 45 millions de citoyens ont voté pour des candidats démocrates contre 33 millions en faveur des républicains. 23 gouverneurs démocrates (+7) et 26 républicains (- 6) ont été élus (au 13 novembre 2018).

L'argent a largement marqué les scrutins. Un record absolu de 5,2 milliards de dollars ont été «investis» en publicités électorales, soit par collectes populaires de fonds essentiellement par les candidat.e.s démocrates, soit par financements de groupes de pression. La privation de droits de vote a frappé des millions d’électeurs : plus de 5 millions de détenu.e.s ou sous «contrôle judiciaire» et sans doute plusieurs millions de citoyens ayant subi une condamnation au cours de leur vie. A cela s’ajoutent un charcutage électoral systématique dans les États contrôlés par des républicains, de multiples manœuvres pour empêcher le vote (bureaux de vote excentrés, obligation de pièces d’identité avec photo, dans un pays sans carte nationale d’identité) sans compter le matériel électoral obsolète ou défectueux, comme, une fois de plus en Floride. On a estimé que les victimes en sont à 75% des Africains-américains et des Hispaniques.

Au décompte connu mercredi 14 novembre, 113 millions d’électeurs états-uniens se sont rendus aux urnes. Avec un taux de participation de 49,2% des inscrits – dont 17% de nouveaux votants - , il s’agit de la plus forte participation à un scrutin de mi-mandat depuis 1914. Michael McDonald, professeur de Sciences politiques à l’Université de Floride explique que la raison de ce record était Donald Trump lui-même. «Habituellement des élections de midterm où le parti du président peut afficher une bonne situation économique, n’intéressent pas grand monde. Mais clairement, quelque chose a changé dans la pratique politique et la seule explication logique en est que le responsable en est Donald Trump lui-même».

Le nombre total de votants s’est accru de 30 millions par rapport à 2014 (deuxième mi-mandat de Barack Obama) où le taux de participation était inférieur à 37%. Mais, ajoute l’universitaire, s’il y a bien eu une «vague bleue» (couleur des démocrates) «la vague rouge de 2010 et 2014 ne s’est pas pour autant véritablement dissipée». Environ 52 millions d’électeurs se définissant comme démocrates ont voté cette année et 48 millions s’affirmant républicains. Lors des midterm de 2014, 40 millions de républicains ont voté, comparés à 35 millions de démocrates.

On constate aussi que la participation électorale est la plus élevée lors d’événements politiques importants. Ainsi les deux scrutins de midterm les plus fréquentés (environ 50% de participation) ont eu lieu en 1914, l’année du début de la Première guerre mondiale et en 1966, lors du mouvement de Droits civiques. Et, conclut le professeur McDonald, «Nous assistons actuellement à des ressemblances avec des temps où nous avions des bouleversements majeurs dans notre vie politique».

hommes femmes ville campagne éducation, «minorités» :

Selon des sondages «sortie des urnes» le sort des élections de 2020 – notamment présidentielles – se décidera dans les zones péri-urbaines avec près de 50% de l'électorat ayant voté à parité pour les démocrates et pour les républicains (49% de part et d'autre). Dans les centres urbains où le vote républicain était légèrement plus élevé ces vingt dernières années (4 points de plus en faveur de Trump en 2016), cette fois-ci, le vote démocrate a triomphé avec une marge de 33 points, alors que les républicains ont 14 points d'avance dans les zones rurales.

L'un des plus importants changements concerne le vote des femmes. 115 femmes ont été élues (un record absolu depuis 1920), en grande majorité des candidates démocrates jeunes dont certaines ont exprimé des convictions ouvertement «socialistes». Durant près de quarante ans la marge de vote de femmes mariées en faveur des démocrates n’était supérieur que d'environ 2 points par rapport au choix républicain. Cette fois-ci elles ont été 54% à voter démocrate contre 44% républicain. Ceci constitue sans doute l'un des faits essentiels de ce scrutin.

Mais d'autres changements sont apparus – signes d’une fracture grandissante - tant par rapport au genre qu'au degré d'éducation. 59% de femmes blanches de niveau universitaire ont voté démocrate (contre 39% républicain) alors que 51% d'hommes blancs de même niveau ont fait le choix républicain (contre 47% démocrate). Le parti républicain séduit 34% d'hommes et 14% de femmes blanc.he.s de niveau non-universitaire, de plus que le parti démocrate.

Globalement, le poids du vote féminin en 2018 est de 19 points de plus en faveur des démocrates alors qu'à l'inverse le choix avait été en 2016 de 52% en faveur de Trump (contre 43% pour la candidate démocrate). Dans les Assemblées législatives des États fédérés, le nombre d’élues est passé de 1879 en 2016 à plus de 2000 femmes.

Au total, seulement 47% des hommes ont voté démocrate, alors que les femmes l’ont fait à 59%. Inversement, 52% des hommes ont choisi le vote républicain, contre seulement 40% de femmes. Quant aux seuls électeurs blancs, 39% des hommes ont choisi le parti démocrate, contre 60% ayant voté républicain, tandis que les femmes «euro-américaines» se sont partagées équitablement entre les deux partis (49% chacun). 92% des femmes noires et 73% des femmes latina ont voté démocrate.

Habituellement le parti favorisé par les indépendants (électeurs ne se déclarant ni démocrates, ni républicains) est celui qui gagne les élections. Trump en avait séduit 46% en 2016 (contre 42% en faveur de Mme Clinton) alors que cette fois-ci les démocrates en ont conquis 54% (contre 42% pour les républicains). Ce sont tout particulièrement les hommes «indépendants» qui ont voté pour les démocrates qui sont passés d'une avance de 12% pour Trump en 2016 à une avance de 7% pour les démocrates. De même les femmes sont passées de 5 points d'avance en faveur des démocrates à 17 points dans cette catégorie.

Les frontières du communautarisme ont été transgressées (par exemple : élection de deux femmes musulmanes d'origine palestinienne et somalienne, de deux Amérindiennes ainsi que plus de 40 Afro-américaines, et de transgenres). Quant aux électeurs afro-américains, ils ont voté démocrate à 92% et les Latino-américains à 76%.

La Chambre des représentants reste dominée par les Blancs à 60% et le Sénat à 71%. Sur 31 nouveaux élus républicains connus au moment où ces lignes sont écrites on ne compte qu’une femme. 90% des membres républicains de la Chambre sont des hommes. En revanche, sur 40 nouveaux élu.e.s démocrates, 22 sont des femmes. La nouvelle majorité démocrate de la Chambre comprend notamment 56 Africains-américains, 31 Latino-américains et 16% d’Asiatiques-américains.

Motivations du choix des électeurs

La chaîne CNN a effectué un sondage d’ampleur national à la sortie des bureaux de vote. 41% des personnes interrogées (près de 17 000 avec une marge d’erreur de 3%) placent en premier lieu de leurs préoccupations le droit à la protection de la santé (thème privilégié par les démocrates), devant la question de l’immigration (l’obsession de Trump), 23%, les questions économiques à 21% et à 11 % seulement, le problème des armes individuelles. Cependant, selon l’organisation « Moms Demand Action » une majorité de membres de la Chambre des représentants est désormais « consciente » de la question de la libre circulation des armes. Il est à noter que la NRA (National Rifle Association) a fait profil bas. Le lobby pro-armes a dépensé «seulement» 11 millions de dollars en soutien de candidats (54 millions en 2014) alors que le seul mouvement «Everytown for Gun Safety» de l’ancien maire de New York Michael Bloomberg a contribué à hauteur de 30 millions en faveur de candidats pro-contrôle des ventes.

40% des sondés ont dit avoir voté par opposition à Trump, contre 25% en soutien. Pour 33% ceci n’était pas un facteur du choix.

68% des personnes interrogées affirment que l’économie se porte bien, mais, dans un apparent paradoxe, 56% déclarent que le pays est sur une mauvaise voie dans ce domaine, contre seulement 40% affirmant qu’il va dans la bonne direction. On peut toutefois comprendre la logique de cette distinction à l’éclairage d’un sondage publié très récemment par Statista, selon lequel, parmi les 40 millions d’États-uniens (13,5% de la population) vivant en dessous du seuil de pauvreté (dont 5,3 millions survivant avec moins de 4 dollars par jour), seulement 53% estiment être en sécurité alimentaire, tandis que 46% se considèrent en «totale insécurité» dont 25% disent sauter régulièrement un repas, faute d’argent (ou même de bons de l’aide sociale) pour acheter de la nourriture. (voir aussi l’article de Dominique Sicot dans l’Humanité Dimanche – 15 au 21 novembre, pages 40 et 41).

Dans ce même ordre d’idées, seulement 28% des sondés estiment que la baisse des impôts sur les sociétés (de 35 à 21%, avec un coût de 1 500 milliards de dollars pour les finances publiques sur la prochaine décennie) a été favorable, contre 23%, défavorable. 45% estiment que l’impact a été nul.

En ce qui concerne la politique commerciale initiée par Trump, seuls 25% des États-uniens estiment qu’elle a eu un effet positif, alors que 31% disent qu’elle a porté atteinte à la bonne marche de l’économie et pour 36% cela n’a rien changé. La politique d’immigration du Président a été considérée comme trop dure par 48% des électeurs, contre 16% qui l’estiment pas assez sévère.

77% des personnes interrogées par CNN considèrent que le pays est de plus en plus divisé et 75% affirment que l’extrême violence (attentat anti-sémite de Pittsburgh, colis piégés suprémacistes, agression raciste et néo-nazie de Charlotteville, fusillades…) que connaît le pays a été un critère de leur choix. Dans le même temps, 78% d’entre eux souhaitent qu’il y ait plus de femmes – et 71% plus de représentants des «minorités» - dans des fonctions publiques.

Et maintenant ?

Si la politique intérieure connaîtra des changements d’orientation avec cette nouvelle majorité démocrate plus féminine et plus jeune, à la Chambre, on peut estimer que la politique extérieure de Trump demeurera dominante et sans changement dans un consensus bi-partisan – à condition toutefois qu’aucune explosion d’une crise internationale ne se profile. On évoque entre autres des rapprochements avec le «double trumpien» brésilien, Bolsonaro. Notons aussi que les énormes augmentations du budget militaire (à hauteur de 716 milliards de dollars en 2018-2019) et la relance de la course aux armements (y compris nucléaires) ainsi que l’annonce de la création d’une «force spatiale» n’ont pas tenu le haut du pavé des débats durant la campagne électorale.

La présidentielle de 2020 est désormais le critère dominant les perspectives politiques des appareils démocrate comme républicain. Le carcan d’acier du bipartisme rend encore plus aiguë cette question «vitale» de survie politique. Dans ce contexte, le «jeu» consistera essentiellement, pour les républicains de démontrer que les démocrates bloquent tout projet impulsé par Trump et, pour les démocrates, de (un tant soit peu) tenir leurs promesses sans paraître intégralement négatifs face au parti présidentiel, d’autant plus que celui-ci demeure majoritaire au Sénat.

On peut affirmer que Trump est parvenu à se couler un électorat bétonné représentant moins de 40% de l’opinion publique. Le Président a ainsi pu déclarer : «Ce sont ceux qui ne m’ont pas soutenu qui ont perdu. C’est de leur faute!».Sur cette base le groupe républicain est tout à la fois plus à droite que jamais avec des extrémistes fascisants – comme cet élu de l’Ohio, Steve King, proclamant que «les immigrants sont de la saleté» - et contraint de s’identifier à la politique de Trump au prix de l’impopularité. Ce dernier a rituellement appelé les démocrates à l’action bipartisane, affirmant par exemple qu’ «ils approuveront la construction du mur à la frontière mexicaine, pour éviter qu’il y ait des affrontements». Maintenant, a-t-il dit, «le temps est venu de travailler ensemble économiquement, pour des frontières sûres et pour faire aboutir de vastes projets pour l’eau et l’air propres ». Et, sans rougir, il a prétendu: «Je veux que les immigrants entrent [aux Etats-Unis] légalement. Nous avons besoin d’eux».

Au Parti démocrate la lutte pour sortir de l’inefficacité en partie imposée lors de la précédente mandature se situe tant au niveau de la direction du parti, de celle de la direction de la majorité parlementaire et de la présidence de la Chambre que du combat pour une inflexion progressiste de la politique démocrate. L’actuelle dirigeante, Nancy Pelosi âgée de 78 ans est contestée tant par les élus noirs du Black Caucus (regroupant des élus de la Chambre et du Sénat) que par les nouveaux élus de la Chambre, plus jeunes, plus féminisés, et, notamment les progressistes. A l’image de l’élue de New York Alexandria Ocasio Cortez - https://edition.cnn.com/2018/06/27/politics/alexandria-ocasio-cortez-new-york-primary-win-cnntv/index.html – ils réclament plus de justice sociale, plus d’écoles publiques, plus de logements sociaux, un salaire minimum de 12 à 15$ pour les employés d’État, et, tout particulièrement le droit à une protection de santé «medicaire» pour tous, popularisée par Bernie Sanders. Actuellement ce système d’assurance accordé par le gouvernement fédéral ne bénéficie qu’aux plus de 65 ans dans certaines conditions comme plus de 10 ans de cotisation et ne couvre que partiellement les coûts des soins.

Le «Progressive Caucus» démocrate (comité progressiste) de la Chambre pourrait compter de 91 à 97 membres. Ils n’étaient que 78 dans la précédente mandature. Cette progression est encourageante. Mais il faut aussi tenir compte de possibles convergences entre les «New Dems» centristes (de 89 à 95 membres) et les «Blue Dogs» de droite (de 17 à 24 membres), dont des adhérents votent régulièrement des projets de lois républicains. Mercredi 15 novembre les sénateurs démocrates ont confirmé leur préférence pour Chuck Schumer, le président de groupe sortant, aux dépens de Bernie Sanders, tandis que les républicains ont reconduit Mitch McConnell (76 ans).

La bataille pour la présidence de la Chambre, revenant aux démocrates, sera sans doute âpre et n’en connaîtra l’issue qu’au 3 janvier prochain, date de la rentrée parlementaire. En revanche, les députés républicains ont d’ores et déjà élu leur chef de groupe, en la personne de Kevin McCarthy. Un choix politiquement habile tant par différenciation par rapport à Trump que pour tenter de mettre en œuvre ses «vœux» bipartisans : McCarthy a été largement préféré à Jim Jordan, co-fondateur du courant républicain ultra conservateur, le «Hous Freedom Caucus». Cet élu de Californie de 53 ans fait partie de la même génération politique que le nouveau gouverneur démocrate de cet État, Gavin Newsom (51 ans). Ce dernier est le successeur du républicain Jerry Brown, dont il était le vice-gouverneur. Se présentant comme «libéral» Newsom avait soutenu Mme Clinton contre Bernie Sanders, il est en faveur du mariage pour tous et d’une Californie à l’avant-garde de la lutte contre le réchauffement climatique. Il préside un État de 40 millions d’habitants, cinquième puissance économique du monde avec un excédent budgétaire de 16 milliards de dollars (le déficit budgétaire fédéral est, pour l’heure, de 779 milliards). Gavin Newsom est considéré comme un possible futur candidat présidentiel démocrate.

La légende familiale de Trump, récemment rappelée, raconte que son père lui aurait inculqué le dogme selon lequel «dans la vie, il y a ceux qui serrent la gorge et il y a ceux qui sont étranglés». Cette règle, habituelle du monde des affaires, que le président-PDG croit pouvoir appliquer à la vie des peuples, a été contestée par les électeurs et même des exigences «socialistes» ont été parfois exprimées. Une nouvelle génération d’États-uniens, pour qui le temps d’un monde bipolaire fait partie du passé avec sa pesanteur idéologique, a commencé à s’exprimer à haute voix. Un nouvel espoir peut en naître.

Michel Muller
membre de la commission des relations internationales

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