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Publié le 25/09/2019 par PCF

Foisonnant et complexe : un demi siècle de vie littéraire et politique

Il est des titres de presse qui marquent l’histoire d’un pays. Pour le meilleur et pour le pire. Qu’on pense aussi bien à L’Humanité qu’à Minute, Le Temps, Le Petit Journal, Le Figaro, Regards, Gringoire, La Gerbe, Le Monde, les (très) différents journaux qui se sont appelés Libération… Sans nul doute, si on considère le domaine culturel, il faut citer en toute première place, aux côtés du Figaro littéraire (de l’autre versant…), Les Lettres françaises.

Aux côtés ? Disons même devant car Les Lettres françaises ont, de naissance, une facette que n’a pas Le Figaro littéraire : c’est le journal culturel de la Résistance, dès 1942. Associant le brillant romancier et traducteur communiste Jacques Decour et le grand maître des lettres (non communiste) Jean Paulhan, responsable de la prestigieuse Nouvelle revue française (Gallimard), Les Lettres françaises ne peuvent être comparées à aucun autre organe de presse pour ce qui est de la Résistance culturelle, attirant les plus grands très tôt, comme Éluard ou Aragon, ou, plus tard, comme Sartre ou Mauriac.

Une mine d’or

À la Libération, le journal clandestin devient l’un des deux grands hebdomadaires culturels, bientôt sous la houlette d’Aragon. L’expérience s’interrompra en 1972 dans un contexte de très fortes tensions avec les pays socialistes (qui, après la vive dénonciation de l’invasion de la Tchécoslovaquie, rompent, un à un, les abonnements au journal). Jean Ristat, par deux fois, relève le gant de la reparution : en 1989 puis à partir de 2004 jusqu’à nos jours et la relance d’une édition papier avec le concours des éditions Helvétius.

Au total, plus de 1 600 numéros, des dizaines de milliers de pages comptant des articles parfois longs comme une petite brochure. Il s’agit bien d’une mine d’or dans la vie culturelle du XXe siècle, mais une mine d’or jusqu’ici guère aménagée pour les visites qu’elle mérite.

C’est la raison pour laquelle, en 2016, une aventure quelque peu téméraire a été initiée : constituer une équipe de jeunes gens pour lire tous ces numéros ; en dégager une présélection d’un millier d’articles ; la confier à près de 15 spécialistes des principaux champs couverts par le journal. Aucun refus ne fut essuyé et participèrent les plus confirmés comme Olivier Barbarant pour la poésie, Isabelle Gouarné pour les sciences humaines, Mireille Hilsum pour le roman, Florence Tamagne pour les enjeux de sexualité dans lesquels s’engage le journal dans les années 1990, Valérie Vignaux pour le cinéma, Serge Wolikow pour la période de la Résistance, mais aussi de plus jeunes chercheurs comme Julien Hage, Victor Thimonier, Gwenn Riou, Lukas Tsiptsios, Étienne Dubien ou Sandra Poujat. À partir de cette vaste présélection et de leur propre connaissance du journal, ils ont élaboré la sélection finale, avec l’entière liberté que nous a laissée Jean Ristat, directeur des Lettres françaises, qu’il faut très vivement remercier.

Prendre le temps d’écouter notre temps

C’est cette vaste aventure qui aboutit en cet automne 2019 avec la publication d’une anthologie de plus de 1 000 pages – et qui a pourtant dû laisser de côté encore tant de textes majeurs… – aux éditions Hermann. L’ouvrage permet de porter un autre regard sur un demi-siècle de vie littéraire et politique foisonnant et complexe. Mais l’intérêt, pour majeur qu’il soit déjà, n’est sans doute pas cantonné au domaine historique. Citons Derrida évoquant Althusser dans Les Lettres françaises en 1990. Remplacez Althusser par Les Lettres françaises (auquel le philosophe collabora d’ailleurs ponctuellement) et vous toucherez sans doute à ce qu’il faudrait dire pour évoquer ce si riche patrimoine de papier et d’encre. « […] je rêve de m’adresser à ceux qui viennent après lui, ou après nous déjà, et dont je vois hélas à plus d’un signe qu’ils sont trop pressés de comprendre, d’interpréter, de classer, de fixer, de réduire, de simplifier, de clore, de juger, c’est-à-dire de méconnaître, qu’il s’agisse d’un destin ô combien singulier, ou qu’il s’agisse, inséparablement, des épreuves de l’existence, de la pensée, de la politique. Je leur demanderais de s’arrêter un peu, de prendre le temps d’écouter notre temps, nous n’en eûmes pas d’autre, de déchiffrer patiemment tout ce qui de notre temps a pu se sceller et se promettre dans la vie, l’œuvre, le nom de Louis Althusser. Non seulement parce que la dimension de ce destin commanderait le respect, le respect aussi du temps dont viennent ces autres générations, le nôtre, mais parce que les blessures encore ouvertes, les cicatrices ou les espoirs qu’elles y reconnaîtront, et qui furent et qui sont les nôtres, leur enseigneront sûrement quelque chose d’essentiel pour ce qui reste à entendre, à lire, à penser et à faire. »

Guillaume Roubaud-Quashie

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