International publié le 25/06/2020

Libye: Mettre un terme aux ingérences et entendre l'aspiration du peuple libyen à la souveraineté, à la justice et à la paix

Neuf ans après la chute de M. Kadhafi, la Libye est le théâtre d'une escalade d'affrontements attisés par les ingérences régionales et internationales. "Syrianisation", menace d'intervention militaire égyptienne, tensions navales turquo-française... La perspective d'un embrasement aurait de lourdes conséquences en Méditerranée et au Sahel pour tous les peuples de la région et notamment le peuple libyen qui aspire à la paix et à la justice.

La genèse de la crise

Après le renversement du régime de M. Kadhafi en 2011, les anciennes élites sont parvenues à imposer un calendrier électoral rapide dans l'objectif d'isoler les leaders révolutionnaires. Dans cette entreprise, ils bénéficient du soutien des islamistes galvanisés par leurs succès en Égypte et en Tunisie. La France et le Qatar pèsent alors de tout leur poids pour légitimer ce processus. Le scrutin s'organise dans la précipitation et favorise le clientélisme dépolitisé. Un parlement émietté s'installe qui rend le pays ingouvernable tandis que les islamistes et les chefs de guerre prospèrent. L'engrenage des luttes intestines s'emballe accélérant la fragmentation et la militarisation du territoire. Les islamistes usent alors de la terreur pour parvenir au pouvoir. C'est dans ce contexte qu'apparaît le maréchal Haftar.

Replié sur l'Est, en Cyréanique, il a trouvé un soutien dans les tribus frustrées par l'inégalité de la répartition des richesses. Il exploite une aspiration à l'ordre, brandit l'étendard de la lutte anti-islamique et permet la réouverture du Croissant pétrolier. Il ne cache pas ses intentions d'accéder au pouvoir. Cependant, il se heurte aux prétentions de Fayez al-Sarraj, implanté à l'ouest, en Tripolitaine, proche des Frères Musulmans, soutenu par la Turquie et le Qatar. Un accord est cependant signé en 2015, à Skhirat, prévoyant la constitution d'un gouvernement d'union nationale, reconnu par la communauté internationale et dirigé par F. al-Sarraj. Il n'entrera jamais en fonction.

K. Haftar bâtit alors en toute impunité une machine de guerre avec le soutien de l'Arabie Saoudite, de l’Égypte et des Émirats arabes unis. La France croît trouver en lui l'homme fort capable d'unifier le pays, de lutter contre le terrorisme, de consolider ses buts de guerre au Sahel et de conforter les intérêts de son complexe militaro-industriel. Paris met des moyens militaires à sa disposition, violant l'embargo sur les armes, et lui apporte une légitimité diplomatique avec la bénédiction de D. Trump.
Durant cette période, l'envoyé spécial de l'ONU, Ghassan Salamé travaille à l'organisation d'une conférence nationale qui devait se tenir le 15 avril 2019 venant clôturer un exceptionnel processus de consultation des populations. La France et la Russie ont torpillé ces initiatives onusiennes cautionnant la prise de contrôle du Fezzan (au Sud) en mars et le lancement de la conquête de la Tripolitaine par K. Haftar en avril 2019.

Ainsi, les interventions étrangères ont contribué à la dégradation de la situation libyenne, permis la remise en selle des suppôts de l'Ancien Régime et favorisé l'action militaire au détriment des choix politiques. Ce fiasco diplomatique déclenche alors une deuxième guerre civile et ouvre la voie à de nouvelles interventions étrangères.

Menace de "syrianisation" et escalade

La prise de la Tripolitaine devait être la dernière étape pour K. Haftar mais cette fuite en avant a précipité l'entrée en scène de deux acteurs majeurs: la Russie et la Turquie qui cherchent à profiter de la situation. Ils deviennent les véritables "parrains" des forces en présence tandis que les européens, et notamment la France, sont dépassés par l'internationalisation du conflit.

Dans un premier temps, K. Haftar a engrangé des succès d'autant qu'il bénéficie de l'appui de mercenaires russes de la société privée "Wagner" qui s'est illustrée macabrement en Afrique et en Syrie.

L'engagement turc enraye cependant cette victoire annoncée. R.T. Erdogan a beaucoup investi en Libye. En difficulté dans son propre pays, il a besoin d'une victoire militaire après les revers subis en Syrie alors que son alliance avec la Russie reste fragile. Derrière un habillage néo-ottoman de restauration des gloires passées, il compte tirer profit de la décomposition régionale actuelle pour nourrir des visées expansionnistes afin de ressusciter une influence militaire dans un scénario à la "chypriote". Ankara est dans une logique de présence et veut établir son plein contrôle sur l'Ouest dans des bases à Misrata et Al Wattiya. R.T. Erdogan souhaite s'emparer également des ressources énergétiques, notamment gazières, en Méditerranée. Les visées turques, dans ces deux registres, n'en sont qu'à leur début.
Ainsi Ankara a financé et envoyé près de 5000 mercenaires syriens pro-turcs en Libye accompagnés d'un arsenal militaire composé de véhicules blindés et de drones bombardiers. Le services secrets du MIT sont actifs tandis que les opérations militaires s'effectuent sous un commandement commun. Ce pacte est assorti d'un accord de démarcation maritime totalement illégal permettant à la Turquie de procéder à des forages d'hydrocarbures en Méditerranée orientale qu'elle entend entreprendre dès le mois de juillet. Cette prospection doit s'effectuer dans les zones économiques exclusives de la Grèce et de Chypre. L'assurance agressive d'Ankara fait actuellement fi des nombreuses condamnations de cet accord.

Dans ce contexte l'offensive de K. Haftar contre Tripoli s'est enlisée faisant plus de 2000 morts parmi les combattants, 300 victimes parmi les civils et 150 000 déplacés. Avec l'appui turc, les troupes du GAN de F. al-Sarraj, qui ont surmonté leurs divisions, ont repris le contrôle de nombreuses villes, la base aérienne d'Al-Wattiya et encerclent aujourd'hui Syrte. De plus, un certain rejet de K. Haftar émerge dans une large partie de la population fondé sur un sentiment anti-dictatorial issu de la Révolution hostile à toutes formes de régime militaire.

Tous les éléments d'une partition du pays, d'une perte de souveraineté des Libyens sur leur territoire, d'une dramatique escalade et d'une pérennisation de la guerre sont désormais en place.

Plusieurs incidents, préfigurant le pire, et des déclarations officielles nourrissent les surenchères guerrières. Les mercenaires du groupes "Wagner" se sont repliés mais cela n'implique nullement un désengagement russe puisque Moscou vient de déployer des avions de chasse pour prévenir une offensive du GAN en Cyrénaïque et dans le Fezzan. Le 10 juin, un incident grave a impliqué des navires de guerre français et turc. La frégate "Courbet" qui agissait dans une opération de surveillance dans l'Est de la Méditerranée et a été mise en joue par la marine turque alors qu'elle s'apprêtait à arraisonner le "Cirkin" chargé d'armes turques et de mercenaires. Ces jours derniers, le président égyptien Al-Sissi, a annoncé que tout franchissement de la ligne rouge reliant Syrte à la base de Djoufra déclencherait une intervention directe des troupes du Caire. La perspective d'une présence permanente turque est un motif de préoccupations pour l’Égypte et les Émirats arabes unis qui y voient un soutien aux frères Musulmans.

La "syrianisation" de la Libye est à l'oeuvre prenant la forme d'un condominium russo-turc risquant à tout moment de provoquer un embrasement.

Quelles perspectives?

Face au danger, la situation pourrait et doit évoluer mais une paix durable ne peut se construire sans tenir compte des aspirations du peuple libyen.

Désormais, les principaux soutiens du maréchal Haftar semblent tirer les conséquences de ses revers. Ils tournent leur regard vers d'autres figures et notamment celle du président du Parlement, Aguila Saleh, qui est un ancien soutien de K. Haftar. Il vient de lancer sa propre initiative politique qui vise à transformer le Conseil Présidentiel actuel en un Conseil constitué d'un président et de deux vice-présidents, chacun originaire d'une des trois régions historiques. Cependant, il est encore trop tôt pour dire si la parenthèse de K. Haftar se clôt.

Même si leurs ambitions divergent, la Turquie et la Russie négocient dans la mesure où ils tentent chacun de profiter du relatif retrait des États-Unis de la région pour consolider leurs acquis. Cette perspective inquiète les voisins de la Libye comme la Tunisie et l'Algérie qui craignent, à juste raison, la montée des tensions et des déstabilisations. Quant à la France et l'Union Européenne, elles voient leurs intérêts stratégiques menacées en Afrique du Nord et notamment au Sahel, conséquence des jeux dangereux qu'elles n'ont jamais cessé d'entretenir. En dépit des gesticulations, elles ne pèsent guère sur le conflit illustrant la disparition de l'Union Européenne de la scène internationale.

Face à ces logiques de puissances, il est indispensable que l'ONU reprenne la main d'autant qu'elle a creusé un sillon qui avait recueilli l'assentiment des populations libyennes. La priorité réside dans le cessez-le-feu, l'application stricte de l'embargo sur les armes et la fin des ingérences étrangères. Même si elle se réduit dramatiquement, les acteurs libyens disposent encore d'une certaine autonomie. En dépit de la diversité régionale entre la Tripolitaine, le Fezzan et la Cyréanique, il existe un fort sentiment national qui s'oppose à toute idée de fragmentation et de domination. Ce sentiment a résisté à l'effondrement de l’État, aux ingérences étrangères à l'instabilité et à la fragmentation. Cela constitue un point d'appui important qui doit prendre en compte, comme le montre la Consultation nationale, les exigences locales, nationales mais aussi la répartition équitable des richesses et la justice sociale. La route est longue mais il n'y a pas d'autres choix sur le chemin de la paix.

Pascal TORRE
responsable adjoint du secteur international du PCF
chargé du Maghreb et du Moyen-Orient