publié le 20/11/2018

Convention culture - introduction d'ouverture de Pierre Laurent

CONVENTION NATIONALE POUR L'ART,

LA CULTURE ET L'ÉDUCATION POPULAIRE

28-29 septembre 2018

Intervention d'ouverture de Pierre Laurent

 

 

" L’intelligence est à la croisée des chemins. Il lui faut choisir ! La guerre ou la paix, la servitude ou la liberté, la haine ou l'amour, le mensonge ou la vérité, la passivité oul'action, la misère ou le bien-être créateur ? Qu’elle décide !" 

Quelle formidable résonance actuelle dans ces mots tirés d’un discours désormais célèbre de Paul Vaillant-Couturier d’octobre 1936 et qu’il concluait en invitant, face au fascisme, à des “États généraux de l’intelligence française”.

Notre époque n’est pas la même, mais ces mots résonnent pourtant fort. Qui peut dire en ce début de 21è siècle que nous ne vivons pas, nous aussi, le temps des choix décisifs ?

Enjeux écologiques majeurs, inégalités accrues, marchandisation exacerbée de l'humain et du vivant, démocratie malmenée et même bafouée, populisme et xénophobie gagnant du terrain en Europe et dans le monde… la loi des forces de l'argent inflige des maux terribles à la planète et au monde.

 

Mais la grande différence, c’est que dans le même mouvement, les potentiels de développement sont immenses :

• nous savons qu’en y mettant les moyens financiers et humains, et avec un nouveau mode de développement, il serait possible d’enrayer les dégradations climatiques,

• nous savons que la révolution numérique pourrait être un formidable outil de développement une fois dégagée des tenailles des GAFA,

• nous savons que le monde a les capacités de venir à bout des fléaux de la faim, des guerres ou des épidémies si les moyens financiers et les pouvoirs étaient retirés des 1 % les plus nantis,

• et nous savons aussi que les femmes, les hommes, les potentialités et les forces existent pour ouvrir une autre voie que celle de l’enfoncement de la France, de l’Europe et du monde dans la crise sans finoù nous conduit le capitalisme mondialisé : une voie de l’émancipation humaine.

 

Quand je dis cela, je ne pense pas à une transformation à l’ancienne, conditionnée essentiellement par la prise du pouvoir d’état.

Je pense à un dépassement communiste du capitalisme dans le sens de l’émancipation humaine, avec pour boussole et moteur la volonté de construire une société fondée sur le plein épanouissement de l’humanité en chaque individu et entre tous les individus.

C’est donc bien pour ces raisons profondes et renouvelées que nous militons pour mettre en œuvre tout ce qui peut permettre aux femmes et aux hommes d’être–individuellement et collectivement –les actrices et acteurs du destin commun, pour qu’ils se réapproprient les conditions de leur travail et de leur vie jusqu’à la marche même de la société.

Cela suppose plus d’audace dans la pensée, une libération des imaginaires, de fortes capacités d’invention, de large partage d’information, de prises de délibérations très partagées pour des fonctionnements pleinement démocratiques.

C’est à partir de ce point d’ancrage là que se mesure l’enjeu culturel dont on peut dire que, depuis ses origines, le Parti communiste l’a inscritdans son projet et ses finalités, dans ses pratiques comme dans ses expériences.

On parle parfois d’identité communiste. C'est un mot qui n'a de sens que compris dans son mouvement permanent. Mais ce qui est certain, c'est que la culture en est un des marqueurs les plus profonds et les plus essentiels.

C'est pourquoi dans un un congrès que nous voulons « extraordinaire », capable de relancer et de refonder les bases de nos engagements, dans un monde bouleversé, la tenue de cette Convention a une importance stratégique.

Contre les puissants et les possédants, nous affirmonsque culture et pouvoir du peuple vont du même pas.

Nous affirmons que créativité et innovation ne sont pas l’apanage de ceux qui se prétendent les élites.

Nous affirmons qu’il n’y aura pas de “monde nouveau” sans intervention populaire consciente et créatrice et que, comme disait Marx : « ce sont bien les peuples qui font l’histoire ».

C’est sûrement à l’aune de ces enjeux fondamentaux qu’on peut comprendre pourquoi les tenants du libéralisme et le gouvernement actuel réduisent à peau de chagrin et brisent ce qui reste du ministère de la culture, tirent à vue sur le service public de l’audio-visuel, et encouragent le divertissement contre la culture partagée et exigeante.

Eux, ce sont les valeurs de l’argent qui les font agir.

 

La culture, celle dont j’ai esquissé les rivages, ceux de l’émancipation humaine, n’a pas de place dans leur projet de déconstruction, où la loi de l'argent doit s'immiscer dans tous les plis, même les plus intimes, de la société.

Derrièretout cela, se cache en réalité une vision qui tend à déconsidérer la culture pour lui substituerle commerce et le tout nouveauculte marchanddes loisirs.

Culture ou loisirs : si les deux sont nécessaires, on voit bien la différence. La première relève d’une responsabilité publique qui vise à permettre son accès à égalité pour chacun et pour tous, quand les seconds relèvent du marché et de la consommation individuelle, avec ses inégalités béantes.

Les uns sont présentés comme visant à « faire oublier la vie et ses difficultés », quand l’autre vise à nous élargir l’horizon par l’imaginaire et à nous ouvrir les yeux sur la possibilité d’une autre vie.

D’où cette nécessité de placer la culture au cœur du changement démocratique en plaçant le changement démocratique lui-même au cœur de la culture.

S’il est vrai que l’histoire du PCF a été marquée par bien des vicissitudes, des virages et des erreurs, elle s’est toujours conjuguée avec une place quasi-existentielle de la culture.

Dans les premières décennies, avant-gardes politiques et culturelles ont avancé côte à côte.

Un nombre considérable de grands artistes, d’écrivains, de philosophes et d’intellectuels parmi les plus reconnus du 20èmesiècle ont « fréquenté » ou ont été membres du Parti communiste.

« Qui n’était pas communiste était douteux après la Libération. C’était presque la seule chose à laquelle on pouvait croire. On ne pouvait penser que générosité, utopie, amour » évoque Juliette Grécodans ses souvenirs.

Puis, il y a eu bien des ruptures, dues pour beaucoup aux drames et aux déchirures du stalinisme.

Ce Parti, n’a pas alors voulu voir combien sa propre proximité au monde de l’art -comme sa proximité d’avec le peuple d’ailleurs- lui imposait de responsabilité, et combien devenait inconciliable un projet d’émancipation humaine avec le dirigisme, l’art d’état, la primauté du politique sur le sensible, la répression des pensées.

Dans les années soixante, le Parti a opéré une franche rupture sous l'impulsion d'Aragon, et est devenu un acteur majeur de la décentralisation culturelle comme de la défense de la création artistique.

Aujourd'hui, nous avons besoin d'un nouvel élan. Et le titre de notre Convention pour « l'art, la culture et l'éducation populaire » dit notre ambition d'une réconciliation concrète de ces trois dimensions pour une réinvention du service public de la culture.

Jean-Pierre Jouffroy, qui vient de disparaître, qui s'est battu toute sa vie pour les droits des artistes a dit :

« Ce serait une erreur grave que de priver l'art de sa fonction spécifique en surestimant son efficacité directement politique. L'oeuvre est tout entière reflet social et action sociale quelle que soit la volonté de son auteur. Mais elle est toute activité individuelle, création personnelle. Et comme l'art vivant ne cesse de faire des propositions neuves, il rencontre forcément l'opposition de divers conservatismes. Il fait partie tout naturellement de la lutte de l'ancien et du nouveau : la liberté doit être active ou mourir. Les artistes sont des hommes d'action, des hommes de lutte. Leur situation est d'autant plus difficile, et il faut d'autant plus la respecter, que l'art ne se prouve pas par sa vérité, mais par son existence. Laissons l'art modifier notre sensibilité et notre perception pour augmenter notre intelligence du monde contemporain. C'est là sa fonction essentielle ».

Mais cela doit aller de pair avec une autre réflexion.

Un autre intellectuel, Antoine Casanova, disait : « L'appropriation des discussions esthétiques de la culture constitue une richesse dont l'absence est mutilante pour les citoyens ».

 

Il convient de relier intimement et concrètement le travail politique et d'action publique qui met à la portée de tous, non seulement l'oeuvre, mais plus encore l'acte de création.

Cela veut dire que sont prioritaires et intimement liées à nos yeux,

• la couverture territoriale du service public de la culture que nous ne pouvons laisser massacrer par l'extinction du budget de la culture,

• la redéfinition des missions de service public pour renouveler les liens entre art et éducation populaire, pour mêler toutes les nouvelles pratiques, surtout à l'heure du numérique,

• la bataille désormais majeure pour que l'art retrouve sa place dans l'école.

Cette Convention vient à point nommé.

Je tiens à dire clairement ici : notre engagement face à l’austérité à tous les étages, aux attaques, aux démembrements, aux marchandisations que conduit la “macronie”, et notre engagement pour poursuivre et renouveler nos conquêtes culturelles.

• Celle qui a conduit les municipalités à direction communiste à développer la culture dans leurs villes dès les années 50, les dotant d’établissements dédiés, invitant des artistes, favorisant les pratiques pour tous. Ces villes sont encore, et malgré l’étranglement financier qu’elles subissent, des modèles de développement culturel.

• Celle qui va consister à créer cette année une Université permanente, qui sera un lieu innovant de rencontre et d’échange avec universitaires, chercheurs et en partage avec toutes et tous grâce aux moyens numériques actuels.

• Celle que le journal l’Humanité, sa lecture et sa Fête de l’Humanité qui, dans un immense rassemblement populaire, mêle politique et culture et qui fait la démonstration de la nécessité de la rencontre entre art et peuple.

• Celle de nos parlementaires au Sénat et à l’Assemblée qui bataillent pour un budget à la hauteur des nécessités.

• Celle de nos mobilisations pour défendre et promouvoir les métiers de la culture et ceux des artistes.

 

La promotion de formes nouvelles de production devra s’ouvrir à lacréation et la diffusion de l’art dans la pluralitéet à la diversitédes expressions, mais aussi à toutes les pratiques avec un essor sans précédent de l’éducation populaire.

Cela passe par les politiques culturelles, par les programmes scolaires et les pratiques éducatives, par l’éducation populaire et les associations.

Socialisation de l’art,développement de l’esprit critique, travail de rapprochement entre art et éducation populaire, soutien aux créatrices et créateurs, ainsi qu’aux militantes et militants de l’actionculturelle et artistique àl’école, dans la cité, dans l’espace du travail.

Un service public de l’Internet devra permettre le libre partage des savoirs, des œuvres et des idées.

Les pratiques sociales et culturelles se modifient. La révolution numérique bouleverse aussi bien le rapport que les accès aux biens culturels. Elle pose des questions nouvelles. Par exemple sur l’avnir du livre et de sa médiation à l’ère du numérique.

Ou encore, sur la place du jeu vidéo, le rôle de l’écran tactile pour écrire, créer et raconter, mais aussi la place du livre papier, son utilité et même sa nécessité. Y aura-t-il encore des enfants lecteurs au XXèmesiècle ?

 

Il nous faut investir ces enjeux car les pratiques nouvelles laissées dans les mains du marché aggravent les clivages sociaux.

Tout cela définit les champs nouveaux de batailles pour la démocratie culturelle,le grand enjeu des droits et des pouvoirs partagés.

Soit le pouvoir de l’argent domine et impose ses solutions durablement et c’est la voie royale pour une société où prime l’individualisme et la concurrence, une société où la course au profit conduit à la médiocrité, voire la violence ou l’intolérance.

Soit l’accès à des pouvoirs et à des moyens nouveaux pour les artistes comme pour les citoyens devient incontournable, et c’est ce à quoi je veux travailler avec force, avec la conviction qu’il faut aussi bousculer des choses dans notre vision des choses.

Nous ne sommes pas seuls, pourvu qu’on ouvre grand les yeux et les oreilles sur notre société.

 

Je pense qu’il faut prendre très au sérieux et soutenir les expériences nouvelles conduites par des artistes, au cœur de nos villes ou dans des zones rurales liant ruralité ou périurbain à la création, emportant ici les spectateurs-citoyens à bicyclette dans des décors naturels, se ré-appropriant d’un même mouvement leur propre paysage et leur sensibilité, partageant avec des commandes d’auteurs ou des projets circassiens, ou là créant des battles de philosophie entre villages, ou encore des épiceries culturelles itinérantes ou de quartier afin, but ultime, de n’oublier personne. Je pense au monde de la musique, où la création est permanente, en dehors des sentiers encadrés par les industries culturelles.

 

Je pense à ces élus locaux mobilisés pour leur cinéma de quartier ou de village ; qui investissent pour des médiathèques de notre temps, qui font en sorte que le patrimoine soit le plus partagé et vivant possible et non restreint à une petite couche de la population.

Je pense à tous ces concours d’écriture, de photographie, dans des quartiers encadrés par des professionnels. Je pense même au poste de poète véritablement créé dans un département de France.

Je pense au monde associatif si vigoureux malgré la crise et la suppression de leurs emplois, mais sans lequel les pratiques artistiques encadrées par des professionnels seraient réduites à si peu de choses.

Ces acteurs répondent aux enjeux considérables du bien vivre ensemble en favorisant les réseaux d’échange et de savoirs, ou encore en construisant les passerelles avec les artistes.

Pour tout cela, l’éducation populaire est la pierre angulaire.

Des télévisions associatives naissent par le net et des ateliers numériques se développent en lien avec la littérature, tout comme des lectures ou du théâtre à domicile par des professionnels.

Des musiciens classiques investissent et répètent dans un quartier où le concert sera donné du haut de balcons.

Des randonnées philosophiques ou littéraires, ou encore des rencontres insolites sont organisées.

 

Je pense à ces syndicalistes élus du personnel qui, malgré les reculs liés aux difficultés du monde du travail, se battent encore pour la musique ou le théâtre comme à la Bourse du Travail à Avignon ou à la Rotonde des cheminots, avec des programmation audacieuses et exigeantes, comme nombre de compagnies ou institutions comme les Tréteaux de France, où les missions sont repensées.

 

Toute cette “éducation buissonnière”, une fois aidée, accompagnée et même valorisée, pourrait être en capacité d’ouvrir des chemins nouveaux. C’est une tâche qui est devant nous.

Il s’en passe donc des choses qui bousculent la société et qui sont tellement loin des cercles prétendusérudits qui, si souvent, parlent en son nom.

 

Ne devons-nous pas véritablement travailler aux solutions qui consisteraient, avec audace, à prendre à bras-le-corps ce qui naît de positif dans notre monde, à sortir des vieux codes, à refuser les entre-soi parfois aveugles au monde, à démultiplier la lutte pour la démocratie culturelle, à ouvrir portes et fenêtres de lieux culturels qui malgré leurs efforts restent bien souvent trop des temples et moins des laboratoires vivant de la citoyenneté comme de l’émotion et de la réflexion.

Parlant de droits culturels, un colloque de responsables de service culture recentre le débat avec le même état d’esprit que le mien : «Il s’agit de passer d’une conception esthétique de la culture àune dimension anthropologique, et de reposer le lien entre art, société, culture et éducation. Les enjeux aujourd’hui ne concernent plus uniquement l’objet art, mais le mieux-vivre ensemble, l’accès àsa propre identitéet le développement de ses potentialités.”

 

Cela nous rappelle le cri de Federico Garcia Lorca à la création de sa “Baracca” lors du Frente Popular : « Il faut que la poésie sorte du livre pour aller dans la rue ».

« Des savoirs, des droits et des pouvoirs » pourrait devenir une nouvelle devise tout comme « le pain, la paix et la liberté » de 36.

Au fond, nous voulons révolutionner la culture et le rapport de chacun et tous à la culture pour cultiver la révolution.

 

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