International publié le 12/03/2020

Afrique du Sud: Budget 2020 «d'équilibre» ou d'austérité?

Après le discours du président Cyril Ramaphosa et la présentation du budget par le ministre des Finances Tito Mboweni, les Sud-Africains savent à quoi s'en tenir. Un équilibre instable entre austérité et promesses d'amélioration pour les plus vulnérables, réduction des dépenses publiques et gel des salaires des fonctionnaires.

Le budget avait une mission: éviter la dégradation par les agences de notation qui aurait mis l'Afrique du Sud dans l'infâme catégorie des «junk nations». En annonçant des mesures pour réduire les dépenses de l’État, Tito Mboweni, a fait pencher la balance dans le bon sens pour satisfaire le monde de la finance; en n'augmentant pas les impôts, il a satisfait ceux qui en payent; en augmentant les taxes sur les alcools et le tabac, il a satisfait ceux qui veulent que le péché soit taxé (sin taxes); en n'augmentant pas les taxes sur la bière traditionnelle africaine, il a flatté les patrons et usagers des shebeens. Mais en annonçant le gel des salaires de la Fonction publique, il a déclenché la guerre avec les syndicats.

L'aube nouvelle promise par Cyril Ramaphosa n'arrive toujours pas à percer la nuit profonde des neuf années perdues de l'ère Zuma. Il y a bien quelques lueurs: une rallonge budgétaire pour le Parquet ce qui va permettre la nomination de 800 enquêteurs et 277 procureurs, une nécessité pour faire toute la lumière sur la corruption et la main mise sur l’État par une foultitude d'escrocs à tous les niveaux. Ce pillage systématique des ressources de l’État a mis à genoux toute l'économie du pays. Le juge Zondo qui dirige la commission d'enquête va donc bénéficier de renforts financiers et humains.

Ce qui a vraiment du mal à passer est l'annonce du gel des salaires des fonctionnaires pour trois ans. Tous les syndicats, du COSATU (Congress of South African Trade Unions) à la très modérée Association des fonctionnaires (Public servants association, PSA), dénoncent ce qu'ils considèrent comme une trahison et une solution trop facile en faisant des fonctionnaires les boucs émissaires responsables du déficit budgétaire. Le COSATU dénonce la politique néo-libérale menée depuis des années sans amélioration sur le plan de l'emploi ou de la vie quotidienne des plus pauvres.

Il y a 1,2 millions de fonctionnaires en Afrique du Sud ce qui inclut les personnels d'éducation, de santé ou de police. S'il y a bien des fonctionnaires grassement payés avec des indemnités généreuses, ce n'est pas le cas des enseignants, des infirmières ou des policiers, secteurs où les postes vacants se multiplient faute de candidats pour un travail difficile et mal rémunéré.

Couper dans le budget de la Fonction publique qui contribue à l'économie, c'est à coup sûr contribuer à une récession dont les victimes seront toujours les plus vulnérables et les plus pauvres. Mais pas seulement. Les couches moyennes qui forment la grande masse des fonctionnaires et des consommateurs dont le pouvoir d'achat sera réduit sont aussi ceux qui sont syndiqués. Ils ne manqueront pas d'exprimer leur colère.

Sentant la tempête sociale à venir, le président Ramaphosa, dans sa dernière lettre hebdomadaire, réfute le terme d'austérité, insiste sur l'équilibre du budget et prend acte de la situation catastrophique de l'économie. Il considère que face à cette situation le gouvernement a choisi des «mesures équilibrées pour contenir les dépenses, accroître les revenus et encourager l'économie».

Le Parti communiste sud-africain (SACP) a une attitude prudente vis-à-vis de ce budget qui est le résultat de facteurs propres à l'Afrique du Sud, corruption et mauvaise gouvernance, et d'un contexte mondial peu favorable. Les choix faits depuis trop longtemps n'ont pas permis de réduire les inégalités, la pauvreté ou le chômage. Le secrétaire général adjoint du SACP, Solly Mapaila, a aussi noté «L'échec ou l'impossibilité de respecter les programmes pour lesquels il y avait un accord entre les partenaires de l'alliance, ANC, SACP, COSATU».

Malheureusement l'annonce d'une nouvelle récession pour l'économie sud-africaine vient de faire voler en éclat ce discours qui se voulait rassurant. Officiellement l'économie sud-africaine a connu sa plus faible croissance, 0,2%, depuis 2009. Tous les secteurs ont été touchés, à l'exception du secteur minier. Les prévisions pour 2020 d'une croissance de 0,8% ne sont déjà plus valables car en plus de ses propres problèmes nul ne sait encore dans quelle mesure l'épidémie du coronavirus va affecter le pays qui a des relations commerciales importantes avec la Chine.

Jacqueline DERENS,
ancienne militante anti-apartheid