International publié le 18/06/2021

Au Pérou, une lutte pour le changement

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Désormais acquise, la victoire de Pedro Castillo à l'élection présidentielle péruvienne constitue l'une des plus grandes surprises d'une année 2021 parsemée de nombreux scrutins en Amérique latine. Quasiment inconnu il y a encore quelques mois, soutenu par un parti essentiellement régional, Castillo est pourtant devenu le premier président de gauche démocratiquement élu dans le pays.

Le PCF était présent au Pérou du 4 au 10 juin, à l'occasion du second tour, au sein d'une délégation du Parti de la gauche européenne (PGE) comprenant des représentants de partis belge, espagnol, portugais, slovène et catalan. Bien que les autorités péruviennes aient refusé de nous accorder le statut d'observateurs internationaux, cette mission sur place a permis d'apporter un soutien au processus démocratique, de mieux comprendre une situation particulièrement complexe et d'en tirer quelques enseignements utiles.

Une situation à laquelle le syndicaliste enseignant ne s'attendait probablement pas lui non plus, tant elle exprime la situation de crise exceptionnelle que traverse actuellement le Pérou ; mais qui reflète également des courants plus profonds.

Que cela soit sur le plan politique ou économique, le modèle néolibéral hérité de la dictature d'Alberto Fujimori (1990-2000) craque de toute part. Sur fonds de scandales de corruption, des manœuvres politiciennes, principalement mises en œuvre par le parti de Keiko Fujimori (Force populaire), ont abouti à ce que quatre présidents se succèdent au pouvoir au cours des deux dernières années

Alors que le Pérou présente des indicateurs macroéconomiques positifs dans le cadre du modèle dominant, 19% des enfants en âge d'être scolarisés souffrent de malnutrition, un chiffre multiplié par trois dans les régions andines. La crise sanitaire a encore aggravé les inégalités, provoquant une hausse de 20,2% à 30,1% du taux de pauvreté et démontrant la faillite du système de santé, confronté à une pénurie complète d'unités de soins intensifs et de bouteilles d'oxygène.

C'est donc dans un contexte de profonde décomposition sociale et politique que se sont déroulées les élections.

Dans cette situation propice à la remise en cause d'un statu quo dont elles profitent, les classes dominantes péruviennes ont déchaîné une véritable campagne de haine contre les candidat-es de gauche. Au premier tour, la principale cible de celle-ci fut Verónika Mendoza, représentante de la coalition Ensemble pour le Pérou (Juntos por el Perú). Les attaques incessantes contre la candidate contribuèrent significativement à affaiblir le score de celle qui était l’une des favorites (7,8%). Mais ce que les stratèges de la droite n’avaient pas prévu, c’est que cela allait ouvrir la voie à Pedro Castillo, parfait outsider arrivé en tête avec 18,9 % des voix, devant Keiko Fujimori.

Si la victoire de Pedro Castillo lors de ces élections constitue une surprise, elle n’est cependant pas le pur fruit du hasard ou d’un vote de protestation irréfléchi. Elle est tout à la fois le résultat de la crise dont nous avons parlé, d’un vote situé socialement et d’une stratégie consciente et coordonnée des organisations populaires et de gauche. C’est cette conjonction qui a permis de résister à l’offensive de toute la droite, rassemblée au second tour derrière Keiko Fujimori (y compris la prétendue droite « libérale » incarnée par Mario Vargas Llosa), agitant la peur du « communisme » et cherchant à associer le candidat de gauche au Sentier lumineux.

Premièrement, une analyse des résultats fait apparaître une profonde composante sociale, de classe, du vote.

Dans les dix districts les plus pauvres du pays, Pedro Castillo a obtenu entre 63,4 et 96,1% des voix. Ainsi, dans le district d'Uchuraccay (département d'Ayacucho), où le taux de pauvreté est de 81%, Pedro Castillo a obtenu 87% des voix au second tour. À l'inverse, Keiko Fujimori l'a emporté dans neuf des dix districts les plus riches, obtenant notamment 88,1% des voix dans celui de San Isidro à Lima.

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Cette dimension sociale du vote se retrouve également dans les provinces où existent d'importants conflits autour de projets d'exploitation minière. Alors que Fujimori avait annoncé que les résultats démontreraient le soutien des populations riveraines aux projets contestés, Castillo y obtient une victoire écrasante, recevant par exemple 80,64% des voix à Celendín (Cajamarca) où se déroule la lutte contre le tristement célèbre projet Conga.

Comme l’on souligné plusieurs militants rencontrés sur place, de nombreux électeurs de secteurs et régions marginalisés et discriminés ont pu se reconnaître dans la figure de Castillo, son origine rurale, sa façon de parler, ses références culturelles. Des traits qui tranchent radicalement avec ceux des dirigeants politiques traditionnels et qui, en lien avec des propositions et slogans remettant en cause le modèle actuel (« pas de pauvres dans un pays riche »), lui ont permis d’exprimer la volonté de changement d’une part importante de la population.

Un deuxième élément ayant permis la victoire est l’unité des forces de gauche et des organisations populaires au second tour, en soutien à Pedro Castillo et contre Keiko Fujimori. Celle-ci était pourtant loin d’être une évidence. Perú Libre avait en effet refusé de rejoindre la coalition Juntos por el Perú et ses dirigeants, ainsi que Castillo, avaient eu des mots durs contre celle-ci, qualifiée notamment de « caviar » et accusée d’être déconnectée du Pérou profond. Sur le plan programmatique et idéologique, les divergences sont également manifestes, notamment sur la question des droits des femmes (en particulier du droit à l’avortement) ou le mode d’exploitation des ressources naturelles.

Cependant, devant une situation historique – la première fois qu’un candidat de gauche arrivait en tête au premier tour – et le risque de l’arrivée au pouvoir de Keiko Fujimori, symbole de corruption et d’autoritarisme, l’ensemble des partis de gauche (communistes, socialistes, progressistes), mais aussi syndicats de travailleurs, organisations paysanne et autochtones, secteurs urbains démocrates antifujimoristes, se sont unis dans un front commun pour gagner les élections.

La victoire acquise, cette unité s’est maintenue afin de faire bloc contre les tentatives de déstabilisation et de remise en cause du résultat du vote par Keiko Fujimori et ses alliés. Elle sera tout aussi fondamentale dans les mois à venir, pour garantir l’application de mesures d’urgence en faveur de la grande majorité de la population et une rupture – même progressive – avec le néolibéralisme, alors que les classes dominantes s’efforceront de coopter des membres du nouveau gouvernement, de diviser et de placer toutes sortes d’obstacles à des mesures de changement.

La gauche péruvienne montre ainsi que l’unité est à la fois un combat et une arme pour la lutte.

Dans un pays polarisé et fragmenté, où la confiance dans les institutions et les organisations politiques est très faible, la revendication, désormais centrale, d’une Assemblée constituante peut permettre de lancer un débat national autour de propositions transformatrices et rassemblant les secteurs ayant intérêt au changement. Et de commencer ainsi à créer ainsi une nouvelle hégémonie, indispensable à une transformation profonde et durable.

Cyril Benoit
membre du collectif Amérique latine du PCF