17 octobre 1961 : sortons de l’oubli la répression coloniale

Publié le 21 octobre 2026

Dans beaucoup d’esprits sont indistincts les événements du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962, connu sous le chrononyme de « Charonne » : il s’agit à chaque fois de terribles violences policières en pleine guerre d’Algérie. 

Le 17 octobre s’inscrit dans un contexte de « sortie de guerre ». Depuis 1959, le général de Gaulle a engagé un processus d’autodétermination de l’Algérie, contre l’avis d’une bonne partie de son entourage, attaché à la fiction de l’Algérie française. À partir du moment où se sont ouvertes les négociations avec le Front de Libération nationale, ne reste à définir que les conditions dans lesquelles l’indépendance va avoir lieu. Mais la défense de la présence française en Algérie compte de puissants soutiens, et l’OAS commet ses premiers attentats au début de l’année 1961, organisant même une attaque contre de Gaulle à Pont-sur-Seine au mois de septembre. 

De son côté, le FLN souhaite peser dans les négociations. La métropole est devenue à la fois une base arrière pour ses militants, mais aussi un front d’action. Il s’agit de mobiliser ceux qu’on appelle en droit colonial les Français musulmans d’Algérie (FMA) qui sont 300 à 400 000 à être présents en métropole. Or, le 5 octobre, le préfet de police de Paris, Maurice Papon, a pris une mesure particulièrement discriminatoire à leur encontre : un couvre-feu spécial de 20h30 à 5h30.    

Le 17 octobre s’inscrit donc dans une série de mobilisations contre le statut colonial. L’historien Emmanuel Blanchard rappelle qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’une manifestation, au sens classique du terme, avec banderoles et défilé, mais d’une démonstration de force dans les rues de Paris, par la simple présence des FMA (ni immigrés, ni étrangers, rappelons-le) hors des logements où ils sont alors relégués et dans des quartiers où ils vont rarement. Pour contrer cette opération de visibilité, le dispositif policier est impressionnant et Maurice Papon ne leur donne aucune consigne de retenue. 

Les premiers coups de feu éclatent sur le pont de Neuilly en soirée ; à 22 h, la police tire au fusil-mitrailleur place de l’Etoile ; au métro Concorde, les manifestants venus s’abriter sont tabassés ; des corps, vivants et morts, sont précipités depuis le pont Saint-Michel. La consigne du FLN était de ne pas résister. Près de 12 000 manifestants sont raflés, plus de 6 000 d’entre eux enfermés au palais des Sports. Il y aura encore des tués les jours suivants.

Malgré l’horreur, le nombre des morts n’est plus au cœur des débats historiographiques actuels. Le livre de référence sur l’événement signé par Jim House et Neil MacMaster (Paris 1961) en est resté à « bien plus de 120 Algériens » tués, l’incertitude demeurant sur le « bien plus ». Les historiens s’intéressent davantage à l’interprétation et à la portée de l’événement lui-même : « pogrom » comme le proposait Pierre Vidal-Naquet, mais aussi élément d’un « maintien de l’ordre ordinaire en situation coloniale » pratiqué en plein Paris. 

Le 16 octobre 2021, Emmanuel Macron a dit que « les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon sont inexcusables pour la République ». Ce n’est pas encore la reconnaissance d’un crime d’État, comme le demandait Benjamin Stora, mais le 17 octobre 1961 est sorti de l’oubli, et son histoire doit être connue, aux côtés de tous les massacres commis au nom d’une supposée « raison d’État ».

Hoel Le Moal
membre du CN

Article publié dans CommunisteS, numéro 1105 du 21 octobre 2026

Les dernières actualités

Je m’inscris à la newsletter