Alors qu'à Marseille se tient, du 7 au 10 avril 2023, le 39e congrès du PCF, la cité phocéenne avait déjà accueilli, en décembre 1921, le tout premier congrès du jeune PCF. L'historien David Noël revient sur les enjeux de ce premier congrès.

Les délégués au Congrès de Marseille, 1921.
© Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.
Un an après le congrès de Tours, le jeune parti communiste tient son premier congrès du 25 au 31 décembre 1921, salle Bovy, à Marseille. L’Humanité du 27 décembre dénombre 244 délégués arrivés sur 341 inscrits et 92 fédérations représentées sur 95.
Ce premier congrès se tient quelques mois après le congrès administratif de Paris, en mai, qui avait permis d’adopter de nouveaux statuts ainsi que la nouvelle dénomination de « Section française de l’Internationale communiste » (SFIC).
Depuis le IIIe Congrès de l’Internationale communiste, qui s’est tenu à Moscou du 22 juin au 12 juillet 1921, le secrétaire général de la SFIC Louis-Oscar Frossard et les délégués français sont sous le feu des critiques. On leur reproche d’avoir toléré des articles inacceptables contre l’Internationale dans la presse communiste. Ainsi, lorsque les délégués de la SFIC refusent de signer la résolution approuvant l’action de l’IC concernant l’Allemagne à la suite du fiasco de la grève insurrectionnelle de mars, les réactions sont si vives qu’ils doivent quitter la salle. Les attaques essuyées par la délégation française n’empêchent pas ses représentants d’approuver la résolution finale. Le journaliste Boris Souvarine, l’une des principales figures de l’aile gauche du parti, intègre le secrétariat de l’IC.
Devenu le pivot des relations entre l’Internationale communiste et la SFIC, Souvarine se fait de nombreux ennemis à l’aile droite et au centre du jeune parti communiste, attachées aux traditions du socialisme français et qui tiennent l’ancien leader du Comité de la Troisième Internationale pour responsable des critiques acerbes de l’Exécutif de l’IC à l’encontre de la SFIC.
Les congressistes communistes réunis à Marseille se veulent optimistes malgré le reflux des adhérents depuis le congrès de Tours. La question de la presse est abordée, plusieurs délégués demandant la suppression de l’Internationale, dont les ventes stagnent à 20 000 exemplaires contre 180 000 pour l’Humanité, mais c’est surtout la question syndicale qui agite les débats, à l’heure où vient de s’achever, à Paris, le congrès extraordinaire des minoritaires de la CGT qui acte la scission syndicale et aboutit quelques mois plus tard à la fondation de la CGT Unitaire.
Les délégués au Congrès de Marseille, 1921.
© Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.
Le 31 décembre 1921, la résolution finale du congrès de Marseille est adoptée à l’unanimité des congressistes moins une voix.
L’unanimité de façade masque mal les vrais désaccords politiques qui aboutissent à l’éviction de Souvarine, non-réélu au Comité directeur. En signe de solidarité, quatre militants de la gauche du parti, Fernand Loriot, Albert Treint, Amédée Dunois et Paul Vaillant-Couturier, démissionnent du Comité directeur où ils venaient d’être élus.
Au-delà des querelles de personnes, l’épisode traduit en réalité la division du groupe dirigeant de la SFIC, constitué de deux tendances de fait, celle des partisans de la première heure de le l’adhésion à l’Internationale communiste, autour de Loriot et Souvarine, et celle des ralliés tardifs autour du secrétaire général Frossard.
Pour Léon Blum, observateur critique du congrès communiste, « le conflit […] a fini malgré tout par surgir ; […] les anciens Reconstructeurs […] contre l’ancien Comité de la IIIe Internationale. […] Frossard, Cachin et leurs amis […] étaient, à Tours, les dissidents du socialisme. Ils viennent d’être à Marseille les dissidents du communisme… En revanche, et cela pour les consoler, ils gardent pour la seconde fois la majorité. Ils la gardent d’autant plus aisément qu’ils l’avaient faite ».
L’analyse du leader socialiste est prémonitoire : un an après le Congrès de Marseille, Ludovic-Oscar Frossard démissionnera de son poste de secrétaire général du Parti communiste.
Pour l’heure, les communistes de la première heure et les socialistes qui les ont ralliés plus tardivement lors du congrès de Tours s’efforcent de cohabiter dans le même parti, mais les deux tendances n’ont ni la même conception de ce que doit être le parti communiste, ni la même conception des rapports entre l’Internationale et ses sections nationales et s’opposent sur la question du « front unique », c’est-à-dire d’une stratégie d’actions communes à développer avec les partis socialistes voulue par l’Internationale communiste après l’échec de l’action de mars en Allemagne.
Cet appel de l’IC laisse la direction de la SFIC dubitative : pas question, pour de nombreux communistes, de mener des actions communes avec des socialistes qualifiés de « dissidents » et qui n’ont de cesse de fustiger les « moscoutaires ».
En cette fin d’année 1921, l’enthousiasme qui avait suivi le congrès de Tours ne semble plus être de mise pour un parti communiste divisé et en recul dont l’identité reste encore à construire.
Les femmes déléguées au Congrès de Marseille, qui organisent au matin du 26 décembre une séance spéciale consacrée à l'organisation des femmes dans le parti. De gauche à droite : Marie Mayoux, Germaine Goujon, Lucie Colliard, Marthe Bigot, Suzanne Girault, Marguerite Albert, Jeanne Mélin, Louise Bodin.
© Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.