International publié le 07/05/2021

Achat du rafale par l'Egypte : La France dans le rôle du pyromane

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L’achat d’avions Rafale par le gouvernement égyptien place à nouveau ce pays au centre de l’actualité. Les crises économiques, sociales, sanitaires et l’instabilité régionale croissante fragilisent une situation déjà critique. Quant au surarmement, il aggrave les périls et conforte l’une des pires dictatures du Moyen-Orient.

Un pays au bord de la faillite

Dans le sillage des « Printemps arabes » de 2011, le soulèvement du peuple égyptien contre le régime d’Hosni Moubarak avait mis en évidence l’ampleur des difficultés économiques et sociales. Depuis, aucun de ces problèmes n’a été réglé et ils se sont mêmes aggravés.

L’économie est confrontée à des blocages structurels. Les principales sources de revenus du pays se tarissent drastiquement comme les devises en provenance d’Arabie Saoudite ou de la Libye ; celles du canal de Suez et du tourisme mais aussi les ressources pétrolières. La découverte de gaz off-shore en Méditerranée orientale pourrait ouvrir quelques perspectives.

La dette publique ne cesse de croître en raison des ponctions réalisées par les militaires sur le budget tandis que l’inflation explose.

Si bien que le pays a eu recours aux subsides du FMI en 2016 obtenant un prêt de 12 milliards de dollars. La contrepartie est la mise en œuvre d’une politique d’austérité brutale comme l’imposition de la TVA, la baisse des subventions sur les produits de base et la dévaluation de la monnaie de 50%.

La corruption des dirigeants civils et militaires est à la hauteur de la prédation à laquelle se livre l’armée de plus en plus insérée dans l’économie du pays (santé, infrastructures de transport, zones urbaines nouvelles).

Si bien que l’économie égyptienne, en dépit d’un satisfecit concédé par le FMI, est aujourd’hui au bord du gouffre.

Les mouvements sociaux

De ce fait, la misère atteint un niveau très préoccupant puisqu’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le démantèlement des services publics et de l’appareil productif a provoqué une excroissance du secteur informel qui atteint 50% du PIB.

L’onde de choc de 2011 qui a conduit à la chute d’Hosni Moubarak a connu un nouvel épisode avec le mouvement de 2019. Cette persistance de la contestation démontre l’exaspération et le ressentiment à l’égard de ce pouvoir. Il s’agit d’un processus long alimenté par la crise sociale, politique et maintenant sanitaire qui traduit une profonde aspiration à la justice sociale, aux libertés démocratiques et à la dignité.

La paupérisation n’épargne que la bourgeoisie et les cadres de l’institution militaire.

Un régime dictatorial

Depuis le coup d’État de 2013, qui a chassé du pouvoir Mohamed Morsi on assiste à une régression sans fin des droits individuels et collectifs. Cet État dictatorial, dirigé par une junte militaire avec à sa tête Abdel Fattah al-Sissi a déjà emprisonné 60 000 personnes, musèle les médias, les réseaux sociaux et maintient les ONG sous contrôle.

Les Frères Musulmans sont l’objet d’une répression impitoyable puisque 40 000 d’entre eux sont incarcérés. Ils demeurent la seule force d’opposition mais ils ont perdu de leur crédibilité auprès de la population après leur passage au pouvoir. De plus, de concert avec les généraux, ils participent à l’écrasement des forces progressistes. Pour autant, ils conservent des ramifications dans toutes les strates de la société mais ne sont plus en mesure actuellement de susciter des mouvements de protestation.

Les libéraux et les forces démocratiques sont aussi frappés par la répression à l’image de Ramy Shaath, l’une des figures de la révolution de la place Tahrir. Ils sont cependant divisés et ne peuvent pas véritablement s’appuyer sur une base sociale. Il en va de même pour les attaques contre les femmes et les personnes LGBTI+.

Les récentes libérations symboliques des journalistes Khaled Daoud, Hossani El Sayed ou Salafa Magdy ainsi que de l’universitaire Hazem Hosni ne changent rien à l’affaire.

Il n’y a pas un seul jour sans que l’emprise du pouvoir sur l’institution judiciaire ne se renforce. Le référendum de 2019 a conforté A.F. al-Sissi qui pourra se maintenir au pouvoir jusqu’en 2030 et a institutionnalisé l’armée comme garante et protectrice de l’État. Cet ordre répressif s’accompagne de la promotion d’un islam conservateur aux fondements d’un nouvel ordre moral.

La violence répressive, la pire de l’histoire moderne de l’Égypte, traduit en même temps la fragilité de l’Etat en raison de la perpétuation des régimes dictatoriaux. Le pouvoir en place est prêt à tout pour sauver ses privilèges.

Dégradation de la situation sécuritaire

L’Égypte doit aussi faire face à des bouleversements régionaux d’une forte ampleur.

En dépit d’opérations militaires récurrentes, la situation dans le Sinaï, afin de neutraliser les groupes djihadistes, s’enlise.

Les relations tendues avec la Turquie sont une autre source d’instabilité. R.T. Erdogan soutenait le gouvernement des Frères Musulmans conduit par M. Morsi et a condamné le coup d’État de 2013. Les rivalités s’inscrivent aussi dans un cadre plus général des oppositions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. L’Égypte qui a pris le parti de Ryad se méfie d’Ankara qui soutient le Qatar. De plus, R.T. Erdogan a noué des relations avec l’Éthiopie et appuie Addis Abeba sur le difficile partage des eaux du Nil. A cela s’ajoute l’effondrement de la Libye. L’Égypte a soutenu le maréchal Haftar désormais marginalisé par la constitution d’un gouvernement d’unité nationale proche de la Turquie. Enfin, la coopération gazière avec la Grèce et Chypre contribue à accroître les tensions en Méditerranée orientale sur des espaces revendiqués indument par la Turquie. Ces dernières semaines, tenant compte de la modification des paramètres régionaux, une incertaine et précaire détente semblait se dessiner avec Ankara.

Enfin, si la révolution soudanaise a rapproché Khartoum du Caire, la mort récente du dictateur tchadien Idriss Deby a accru l’instabilité régionale.

Tensions autour du bassin du Nil

Avec la construction du Grand barrage de la Renaissance (GERD) sur le Nil Bleu, doté d’une capacité de 74 milliards de m3, dont la construction a débuté en 2011, l’Éthiopie entend affirmer son identité nationale, faire un bond dans son développement en termes d’irrigation et d’électrification afin de réduire la pauvreté.

Le régime des eaux du Nil dépend d’accords signés au cours du XXe siècle, en pleine période coloniale. Ceux-ci accordaient 75% de l’eau douce à l’Égypte, 25% au Soudan et rien à l’Éthiopie condamnant tous les pays de l’amont à la pauvreté et à la famine. L’Égypte ne se résout pas à accepter que ce n’est plus à elle seule de fixer les règles. Quant à l’Éthiopie, elle a compris qu’il fallait faire partager cet ouvrage à l’ensemble de la région en rassemblant l’ensemble des pays riverains à l’exception de l’Égypte et du Soudan qui refusent d’y participer.

Le début du remplissage en juillet 2020, sans aucun accord tripartite avec l’Égypte et le Soudan est source de problème. L’Égypte dépend du Nil à 97% pour son approvisionnement en eau douce (eau potable et irrigation), elle ne peut donc pas se permettre la moindre réduction du débit. Quant au Soudan, il craint aussi une baisse du débit qui pourrait endommager ses propres barrages.

Après l’échec de négociations en février, Addis Abeba a indiqué que le remplissage se poursuivrait lors de la saison des pluies, vers le mois de juillet, et ce pour une durée de 7 ans. Pour ces raisons, les pays de l’aval multiplient les intimidations afin que le remplissage s’étale sur 21 ans. Le Soudan évoque un « durcissement politique » et la saisie de l’ONU alors qu’A.F. al-Sissi promet une « instabilité inimaginable ». Afin de pallier l’échec de sa diplomatie, Le Caire accentue la pression sécuritaire et apporte, avec le Soudan, son appui à des rebelles éthiopiens notamment dans le triangle contesté de Fashaga et au Tigré. En retour, le premier ministre éthiopien dit sa capacité à mobiliser des milliers de soldats.
Derrière la dimension technique du remplissage, il y a pour Le Caire l’inquiétude que l’Ethiopie ne devienne une puissance émergente continentale renversant son hégémonie dans le bassin du Nil. Lorsque le barrage sera rempli, la modification du débit sera faible pour les pays de l’aval.

Si l’éventualité d’un conflit est improbable, les déstabilisations et les dérapages ne sont pas exclus. La rhétorique guerrière de l’Égypte vise aussi à masquer les problèmes graves liés à la gestion catastrophique de l’eau ainsi qu’à des politiques foncière et agricole qui ne se sont pas réformées depuis 50 ans. La seule solution pour l’Égypte, afin de faire face aux épisodes de sécheresse et aux besoins croissants de sa population qui augmente, est de faire entrer son agriculture dans la modernité. Les projets d’aménagements délirants (nouvelle capitale ou doublement du canal de Suez) accaparent des capitaux qui seraient utiles dans ce domaine.

Le jeu dangereux des États-Unis et de la France

Alors que les tensions s’accumulent et pourraient prendre une tournure explosive, les pays occidentaux fourbissent les armes d’affrontements futurs.

Pour favoriser les affaires, les États-Unis et la France, en dépit de leurs déclarations de façade, ignorent les violations des droits humains. Les intérêts ont primé sur les déclarations de la campagne électorale de Joe Biden puisque celui-ci vient d’approuver une aide de 200 millions de dollars pour l’achat d’armes. Quant aux Égyptiens, ils mènent un intense lobbying à Washington afin d’accentuer la pression sur l’Éthiopie. E. Macron a remis, il y a peu, la Grande croix de la Légion d’Honneur au maréchal A.F. al-Sissi. Cette complicité avec le régime devient soutien actif avec la multiplication des ventes d’armes.

La France et l’Égypte ont un partenariat stratégique ancien visant à conforter des « verrous stratégiques » sur le continent africain. De 2010 à 2019 le montant des exportations d’armes s’élève à 7,7 milliards de dollars avec notamment l’acquisition de frégates, de corvettes, de porte-hélicoptères, de système de défense anti-aériens… De nombreux rapports ont montré que les armes vendues se trouvaient au cœur de la répression sanglante de l’opposition égyptienne en 2011.

La décision d’acheter 30 Rafale et des missiliers pour un montant de 3,9 milliards de dollars est une nouvelle étape dans cette escalade périlleuse. Cet achat à crédit, accroît considérablement la dette égyptienne. Pour avaliser ce contrat, le gouvernement de la France a consenti que cette somme soit garantie à 85% par l’État faisant peser sur les contribuables un éventuel défaut de paiement.

Cette politique de surarmement, dans un environnement sécuritaire chamboulé est mortifère. Elle risque d’embraser toute la région.

Pascal Torre
responsable-adjoint du secteur international du PCF
chargé du Maghreb et du Moyen-Orient