International publié le 11/03/2021

Chili : Après le 18 octobre 2019

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Le réveil du Chili le 18 octobre 2019 a bouleversé l’équilibre politique post-dictatorial.

Cet équilibre reposait sur un jeu de balance entre le bloc de droite et le bloc de centre gauche constitué de la Démocratie-Chrétienne, du PPD et du Parti socialiste.

Les deux blocs agissaient dans le cadre de la Constitution imposée par la dictature en 1980. Le Chili avait été le laboratoire des Chicago Boys avec Pinochet : les deux blocs ne touchaient pas au système mis en place. Ce système a fait du Chili un des pays les plus inégalitaires du monde, basé sur la privatisation de tout ce qu’il est possible de privatiser, du cuivre jusqu’à l’eau en passant par les écoles et les retraites, et le principe absolu de la non-intervention de l’État si son intervention pouvait entrer en concurrence avec le secteur privé. Le rêve de tous les libéraux du monde.

Le Parti communiste du Chili était la seule force qui s’opposait encore à cet édifice. Mais il est sorti des 17 ans de dictature, affaibli et n’avait pas les forces pour peser véritablement dans le sens d’un changement profond. Son combat a été de tenter d’arracher tout ce qui était possible dans ce contexte. Ce combat n’a pas été sans succès : la ministre communiste des Femmes, Claudia Pascual, sous le second mandat de Michèle Bachelet, a fortement fait avancer les droits des femmes. Cette ministre reste aujourd’hui très populaire.

Une des conséquences de ce consensus et alternances entre la droite et le centre-gauche a été le développement de l’abstention et le rejet de tous les politiques. A la dernière élection présidentielle il n’y a pas eu 50% de Chiliens pour se déplacer aux bureaux de vote.

Le 18 octobre a agi comme un grand coup de pied dans la fourmilière.

La première victoire du 18 octobre a été l’obtention du référendum pour ou contre une nouvelle Constitution. Celui-ci a eu lieu le 25 octobre 2020. 80% des Chiliens ont voté pour une nouvelle Constitution et le fait que cette Constitution soit rédigée uniquement par des élus du peuple. L’élection des Constituants aura lieu le 11 avril prochain. Lors de ce referendum, on a noté dans les quartiers populaires un net retour aux urnes, en particulier des plus jeunes.

Le 18 octobre n’a pas été un éclair dans un ciel serein. Le 18 octobre avait été préparé par les luttes des étudiants demandant un autre système de financement de l’université. Par les luttes des femmes qui, le 8 mars 2019 étaient plus d’un million dans la rue. Par les luttes contre le système de retraite basé sur la capitalisation individuelle qui, en 2018, avaient réuni 2 millions de manifestants dans la rue. En août 2019, s’était créée la Mesa de Unidad Social à l’initiative de la CUT, la grande confédération syndicale du Chili. La Mesa regroupait au départ une soixantaine d’organisations syndicales de salariés, de syndicats étudiants et lycéens, d’organisations féministes, de mouvements de pobladores, d’écologistes… Aujourd’hui la Mesa regroupe environ 120 organisations.

Le 18 octobre a permis que se développe un fort mouvement antilibéral. Le bi-partisme de fait qui régnait depuis 1990 est battu en brèche. En décembre 2020 le Frente Amplio et Chile Digno ont signé plusieurs accords pour affronter ensemble les échéances électorales du 11 avril. Chile Digno est une coalition de plusieurs partis dont l’élément le plus important est le Parti communiste du Chili.

Le Frente Amplio (FA) est né en 2017 de la réunion de plusieurs petits partis politiques et mouvements. Lors de l’élection présidentielle de 2017, le FA a demandé à Beatriz Sanchez (qui n’était membre d’aucun des partis du FA) d’être sa candidate. Beatriz Sanchez est une journaliste de gauche très connue qui animait des émissions télévisées. Ce fut un succès. Beatriz Sanchez recueillait 20% des voix et, à 2% près, ratait le second tour. Le FA a réussi à faire élire 20 députés.

Le FA est un jeune parti composé de jeunes qui n’ont pas connu la dictature. Ceux qui ont 40 ans avaient 10 ans en 1990. Ses députés les plus en vue sont issus des luttes étudiantes de 2010/2013.

Mais le FA était né sur un compromis qui ne résistera pas au mouvement du 18 octobre. D’un côté ceux qui souhaitaient devenir le pôle de gauche de la concertation, de l’autre ceux qui s’intégraient au combat antilibéral. A partir du 18 octobre 2019, le Frente Amplio a connu plusieurs crises graves. La dernière en date a été liée à la signature de l’accord avec Chile Digno en décembre 2020. Celui-ci a été ratifié par la grande majorité des adhérents du FA au prix du départ de ceux qui auraient préféré s’allier avec l’ex Concertation.

L’accord entre FA et Chile Digno va plus loin que l’élection à la Constituante, il intègre les élections municipales et les élections régionales qui auront lieu le même jour. C’est un accord stratégique qui est amené à continuer après le 11 avril.

Fin décembre la Mesa de Unidad Social a signé à son tour un accord avec Chile Digno et le Frente Amplio pour les élections d’avril, ceci permettra à un certain nombre d’acteurs issus des syndicats ou des organisations populaires d’être candidats et élus en avril comme Constituants. Cette alliance entre Chile Digno, le Frente Amplio et la Mesa est l’ébauche d’un nouveau Front populaire antilibéral.

Lors de son dernier Congrès, en décembre 2020, le PC a défini sa nouvelle stratégie : travailler à créer un front des forces antilibérales qui dispute l’hégémonie de l’opposition aux partis de la Concertation. Lors de ce Congrès, le PC s’est défini comme féministe et anti-patriarcal. Ce congrès a été l’occasion d’un rajeunissement de ses dirigeants et de la parité homme-femme au sein de tous les organes dirigeants. Les benjamines du nouveau comité exécutif sont deux femmes, députées, de 32 et 33 ans, toutes deux anciennes dirigeantes du mouvement étudiant.

Une fois passée le 11 avril, le Chili entrera dans la bataille électorale pour la présidentielle dont le premier tour aura lieu le 21 novembre. Cette future bataille électorale est d’ores et déjà marquée par l’irruption de Daniel Jadue en tête des sondages depuis juin 2020.

Daniel Jadue est maire de Recoleta, une commune populaire du grand Santiago. Il est surtout connu pour avoir créé les pharmacies populaires communales. Celles-ci vendent les médicaments 30% moins chers que les pharmacies privées. Il existe aujourd’hui des pharmacies populaires dans plus de 200 communes sur les 346 communes que compte le Chili. Et pourtant les maires communistes sont à peine une demi-douzaine ! Même des maires de droite ou d’extrême droite ont dû créer des pharmacies populaires dans leurs communes. Mais pour tout le monde, pharmacie populaire c’est Daniel Jadue. Il bénéficie d’un prestige national.

Dès 2016, lors de son avant-dernier Congrès, le Parti communiste du Chili s’était posé la question d’avoir un candidat à la présidentielle. Depuis plusieurs noms avaient été envisagés. C’est le mouvement du 18 octobre qui a propulsé Daniel Jadue sur le devant de la scène. Daniel Jadue sera probablement le candidat commun du PC et du FA, d’autant plus que le FA n’a plus de candidat potentiel. Beatriz Sanchez va être élue à la Constituante et ne peut plus postuler à la présidentielle. Mais le PC est beaucoup plus ambitieux. L’objectif est que Daniel Jadue ne soit pas le candidat du seul PC et FA réunis, mais qu’il soit le candidat du mouvement populaire et de toute l’opposition. Le PC n’a pas fait une croix sur le PS ou le PPD. Il souhaite qu’aient lieu des primaires avec l’ensemble des partis de la Concertation. Les primaires à la présidentielle auront lieu en juillet prochain.

La Démocratie-Chrétienne est totalement opposée à la présence des communistes dans ces primaires. La DC souhaite organiser des primaires qui réunirait de l’ex Concertation aux transfuges du FA mais surtout pas avec les communistes. Tous les sondages sur des primaires de toute l’opposition donne Daniel Jadue vainqueur dans tous les cas de figure.

Le Parti socialiste va entrer dans une période de turbulences. Ce parti a été très à gauche dans les années 70. Mais avant même la fin de la dictature en 1990, le PS du Chili, comme beaucoup de PS européens, était acquis aux idées du libéralisme. C’est pourquoi il ne lui a pas été très difficile d’accepter le compromis de 1990 avec la droite. Depuis le 18 octobre, le PS a commencé à connaître des remous. Il a connu deux petites scissions sur sa gauche. On y entend maintenant des voix discordantes (dont la Jeunesse Socialiste) qui commencent à plaider pour des primaires incluant le PC et le FA.

Pour autant, si la bataille de la présidentielle est déjà dans toutes les têtes, les regards sont d’abord tournés vers le 11 avril. Des résultats des multiples élections qui auront lieu ce jour (Constituante, municipales, régionales) seront tirées beaucoup de leçons. Ces résultats détermineront une grande partie de ce qui se jouera dans les mois suivants.

Pierre Cappanera
membre du collectif Amérique latine du PCF