L'antisémitisme est-il un racisme comme les autres ?

"L'antisémitisme est-il un racisme comme les autres ?", une contribution de Claude Sarcey (Co-Président de l'Union des Juifs pour la Résistance et l'Entraide, membre de la commission "Lutte contre le racisme et l'antisémitisme" du PCF


A l’occasion de son 39ème congrès, le Parti Communiste Français a décidé de « Relancer un grand mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et toutes les discriminations ».

Le document reprenant la base commune précise : « … L’antisémitisme, qui connait un regain, doit être combattu avec d’autant plus de force qu’il a conduit, dans notre pays, à l’affaire Dreyfus et à la collaboration ignominieuse avec le génocide hitlérien. La lutte contre l’antisémitisme est au cœur de notre action, aujourd’hui comme hier, car constitutive de l’histoire des communistes français...»

Je pense que si le congrès a fait le choix de baptiser sa commission ainsi, c’est qu’il a pensé qu’il se justifiait pleinement.

Il convient de distinguer les notions de racisme et d’antisémitisme pour mieux connaitre les motivations, les discours et les manifestations qui permettent de les repérer sans équivoque.

Les distinguer ne veut surtout pas dire les opposer sur le plan éthique et politique et encore moins établir une hiérarchie dans l’importance qu’on leur accorde ou la gravité qu’on leur attribue. Le combat à mener contre ces deux formes de rejet de l’autre est le même, et doit mobiliser la même et indéfectible volonté́. Leurs manifestations doivent être sanctionnées avec la même rigueur. Mais il est nécessaire de les caractériser dans leurs points communs, leurs spécificités et leurs différences pour les combattre avec justesse et efficacité́.

Nous assistons en effet, depuis quelques années, à des interrogations souvent posées autour de la question de l’antisémitisme : « Finalement, pourquoi préciser racisme et antisémitisme ? Pourquoi ne pas juste parler de racisme et regrouper tout le monde derrière le même mot, puisque c’est un problème commun à combattre tous ensemble, avec une égale vigueur ? Moi, vous savez, je suis contre toute forme de racisme ! »

Dit ainsi, cela semble, effectivement, plein de bonnes intentions.

Mais non, l’antisémitisme n’est pas un racisme comme un autre. S’ils sont d’une égale gravitée, il y a toutefois des différences majeures entre les deux phénomènes et, si l’on prétend à les combattre, il faut avant tout tenter de les cerner dans leurs réelles particularités.

L’antisémitisme a une longue histoire qui lui est propre. Dès l’antiquité́, la haine antijuive, se manifeste mais relève plutôt de la xénophobie, ce qui justifie qu’on parle de la judéophobie antique.
Avec JC, apparait une doctrine du mépris, faisant des Juifs un peuple déicide qui persiste dans l’erreur en se refusant à comprendre le message du christ et en s’obstinant à attendre un messie déjà̀ advenu.

Les juifs furent néanmoins tolérés dans les sociétés chrétiennes médiévales, mais dans une situation de relégation juridique et sociale qui oscilla entre des périodes d’accalmie et des irruptions de violence (massacres à partir de la fin du XIe siècle, expulsions).

Cette culture du ressentiment fut entretenue pendant des siècles. Même si elle était justifiée jusqu’au XVIIIe siècle par des arguments théologiques et religieux, dès le XVe siècle en Espagne, la question de « la pureté́ du sang » introduisit l’idée d’une transmission héréditaire de la culpabilité́. Un chrétien devait prouver qu’il n’avait pas d’ascendance juive pour accéder à certaines charges. Le rejet ne se faisait plus seulement sur une base religieuse, mais encore sur une base « raciale », c’est-à-dire en considération d’un lignage « pur ».

Au XIXe siècle, le choc de la modernité́(politique, économique et sociale) a donné́ naissance à une série de mythes. La caractéristique de la « race » juive devient celle de l’usurier aux griffes fourchues, qu’il soit pauvre ou banquier. Un faux, intitulé « Les Protocoles des sages de Sion », fabriqué par une officine tsariste antijuive russe, inventa une prétendue conférence des dirigeants du judaïsme mondial menant un complot dans le but de s'emparer des leviers de commande de l'univers, en manipulant les rouages de la démocratie. Publié en Russie en 1905, le document vit son audience se développer après la Première Guerre mondiale. Il a été́ largement diffusé en Europe et aux Etats-Unis. Cette idée de complot constitua un peu plus tard le cœur de la vision nazie du monde et mena à l'extermination des juifs. Ce faux célèbre est toujours édité́ et continue ainsi de circuler, en particulier dans certains pays arabo-musulmans.

L’antisémitisme contemporain se nourrit en effet, encore aujourd’hui, des conflits politiques, en particulier au Moyen-Orient, ou des crises économiques et sociales. Phénomène en mutation constante, il est inscrit dans l’inconscient collectif et se retrouve dans des expressions d’extrême-droite (négationnisme, qui est le fait de nier la réalité́des chambres à gaz nazies et de l’extermination dans les centres de mise à mort), mais aussi d’extrême gauche (expression d’une hostilité́ de principe à l’existence de l’État d’Israël). Souvent, l’antisionisme véhicule des clichés antisémites et soutient que tous les juifs seraient complices des atteintes portées par les différents gouvernements israéliens aux droits des Palestiniens).
L’antisémitisme est donc protéiforme et dispose d’arguments plus complexes que le racisme qui invoque des caractéristiques physiques et des différences culturelles essentialisées pour exclure des populations de l’humanité́.
Tandis que l’antisémitisme renvoie à une vision du monde dans laquelle les juifs incarnent le mal et l’ennemi absolu, le racisme repose sur une conception de l’humanité́ divisée et hiérarchisée en races ou en cultures. Les conséquences de ces deux conceptions ne sont pas les mêmes.

La différence la plus évidente, est que le racisme se base sur quelque chose d’immédiatement visible : la couleur de la peau et les traits du visage. Le raciste ne va pas chercher midi à quatorze heure, l’objet de son dégoût ou de sa haine est identifiable au premier coup d’œil. Le délit de faciès existe bel et bien et il est impossible de s’en extraire.

L’antisémitisme, au contraire, repose sur une différence a priori invisible. Loin des caricatures ignobles que l’on connaît, il n’existe pas de « type ethnique juif » caractéristique.
À moins de porter un signe religieux distinctif, un citoyen de confession ou de culture juive peut circuler dans la rue et au quotidien sans être automatiquement étiqueté. Et c’est précisément ce qui nous amène à ce qui apparaît comme des différences psychologiques majeures entre ces deux formes de haine.

Le racisme s’exprime comme un complexe de supériorité d’une « race » sur une autre, estimée inférieure. On est dans une condescendance absolue et, pouvant aller parfois jusqu’à une déshumanisation de l’autre s’exprimant sous la forme d’une animalisation (un singe, par exemple). L’autre est déshumanisé.

L’antisémitisme, lui, s’exprime comme une forme de complexe d’infériorité, de jalousie mal placée et totalement fantasmée ; dans sa forme moderne : « Ils ont l’argent ; ils tiennent tous les médias ; ils sont si puissants ». Le juif est diabolisé.
La haine pour Dreyfus était, d’ailleurs, certainement alimentée par son intégration absolue et sa dévotion totale à la République.

À travers l’Histoire, le Juif a ainsi été associé au Diable lui-même (avec, à la clé, accusations de rituels sataniques et de sacrifices humains).
On part du principe, non pas que l’autre (le juif) est fainéant, bête, voleur, primitif ou en retard mais plutôt, machiavélique et surpuissant.

Ce que l’on va reprocher à l’Africain, à l’Arabe, à l’Asiatique, où qu’il soit, c’est d’être différent. Ce que l’on reproche le plus au Juif c’est de ne pas être clairement identifiable. D’avoir la possibilité (et parfois l’envie) de s’extirper de sa différence quand d’autres sont contraints de la porter.

Un des problèmes de l’antisémitisme c’est l’idée que « n’importe qui pourrait être juif ». Il faut pouvoir les différencier. L’obligation du port de l’étoile jaune en a bien été la preuve.

C’est au nom même de la lutte contre le racisme que peut s’exprimer aujourd’hui la haine antijuive. Il s’agit d’une spécificité́de l’antisémitisme contemporain.

Établir une égalité entre les termes « racisme » et antisémitisme », c’est ne pas percevoir, comme j’ai tenté de l’expliquer, que les fondements même de ces ségrégations sont différentes. Lorsque deux maux sont différents, on les traite différemment, sans pour autant dire que l’un est plus grave que l’autre.

C’est donc sous l’apparence d’un combat vertueux que s’inscrit cette nouvelle forme d’antisémitisme. Il est ainsi plus difficile d’identifier les expressions de l’antisémitisme tel qu’elles ont été analysées par les historiens. Aussi est-il d’autant plus nécessaire d’exercer une vigilance sur ce type de manifestations insidieuses, qui s’expriment sous couvert de postures égalitaires et peuvent leurrer, voire séduire des personnes de bonne volonté́.

L'antisémitisme a ceci de spécifique qu'il a traversé l'histoire, les continents et les périodes, reprenant les mêmes phobies, les mêmes stéréotypes, les mêmes assertions, et qu'il s'est systématiquement traduit par la volonté de détruire les Juifs pour les éliminer de la surface de la Terre, depuis l'Empire romain puis Isabelle la Catholique jusqu'à la Shoah, en passant par les pogroms à l'Est. En France, les vagues antisémites recoupent l'histoire du combat des Lumières et de la Raison contre les forces obscurantistes qui ont toujours cherché à abattre la République. D'où cette spécificité qui doit être en permanence soulignée pour éclairer les consciences sur la dynamique de la haine des Juifs.

NB : Pour rédiger ce texte j’ai procédé à de nombreuses recherches et je me suis inspiré d’écrits d’historiens et sociologues spécialistes de ce sujet.