International publié le 15/04/2022

L'ennemie des forces du travail et de la création

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Elle et il en rêvaient, et ils y sont. Marine Le Pen et Emmanuel Macron accèdent au deuxième tour de l'élection présidentielle. Il faut regretter que Jean-Luc Mélenchon ni aucun autre candidat de gauche n'ait devancé Marine Le Pen car il va falloir voter contre elle sans avoir le choix des moyens pour la battre.

Aujourd'hui, nous ne « rejouons » pas 2017. Soyons lucides : Marine Le Pen peut l'emporter. La patronne du RN dispose potentiellement de plus de réserves de voix parmi les votant-e-s du premier tour, et peut-être aussi parmi les abstentionnistes, que le président sortant.

Combien de fois n'avons-nous entendu ces derniers mois : « Macron : plus jamais ! ». C'est qu'aujourd'hui vient après 5 ans harassants, éprouvants, désolants. Qu'Emmanuel Macron ne s'y trompe pas, rien n'est oublié. L'utiliser pour infliger une défaite à Le Pen le 24 avril ne vaudra ni table rase, ni quitus.

Le pire en politique a toujours été l'ennemi du mouvement ouvrier, lui faisant chaque fois perdre des décennies dans la conquête de son émancipation. Les communistes, le PCF, ont toujours refusé de miser sur le pire ; ils et elles savent mieux que quiconque que l'extrême droite au pouvoir ce n'est pas pareil que la droite la plus libérale et autoritaire : une dictature ou une autocratie, les néofascistes ne se donnent aucune limite pour éliminer leurs adversaires et réduire le pays au silence.

Marine Le Pen veut « nous la faire à la Trump » ou à la Bolsonaro, Orban, Erdogan, Modi ou Poutine... : tous arrivés au pouvoir par la voie des urnes en se faisant les vibrants porte-paroles d'un « peuple travailleur insurgé contre ses élites corrompues », comme s'ils n'étaient pas eux-mêmes de ses élites, et comme s'ils n'étaient pas eux-mêmes corrompus au dernier degré.

Au prétexte de redonner la parole au peuple, Le Pen annonce déjà qu'elle gouvernera hors des institutions et du parlement. Cela se nomme un coup d’État constitutionnel : les Brésiliens en ont fait les frais et en subissent depuis les très lourdes conséquences humaines. Le Pen élue le 24 avril, ce serait concrétiser la velléité de ces gradés qui, au printemps 2020, appelaient ouvertement les forces armées de notre pays à un putsch.
Concrètement, Le Pen au pouvoir, ce sera l'achèvement du dépeçage violent du secteur public, la fin des aides sociales, ce sera l'éducation privée – et religieuse – à tout-va, la fin résolue des CDI et tout ce qui s'en rapproche, de nouvelles lois pour « protéger » les entrepreneurs (la « richesse » du pays) contre ces syndicats qui « bloquent tout ». Concrètement, Le Pen au pouvoir ce sera des budgets police-armée-prison (mais non pour la justice, qu'on se rassure, les juges, il faut seulement les « mettre au pas ») multipliés par deux, trois ou quatre ; des barbelés et des camps pour nous « protéger » des « invasions » extérieures : l'ordre, la « sécurité », le calme imposé.... « Trime, et tais-toi. » Enfin, concrètement, ce sera l'utilisation des lois liberticides pour graduellement, mais sûrement, réduire à néant toute opposition.

L'une comme l'autre, Le Pen et Macron, avaient déterminé qu'en se désignant mutuellement adversaire exclusif et privilégié, elle et il tireraient grand profit du mode de scrutin uninominal à deux tours. Dans le contexte décennal de crise démocratique aigüe et de crise des institutions, les partis politiques dominants, pour lesquels cette Ve République et ce scrutin présidentiel furent conçus (et auxquels les communistes n'ont eu de cesse de s'opposer), sont disqualifiés. Minés de divisions, ces formations sont sur le point de s'éteindre au profit d'une recomposition générale dont l'une des causes se trouve dans le tournant néolibéral de la social-démocratie.

Le populisme, qui ne date pas d'hier, qui est en soi hétéroclite, et dont la France n'est pas le seul terrain de jeu, fait feu de tout bois. L'absence de rassemblement offensif et d'une alternative d'émancipation et de transformation sociale, d'une part, et l'effondrement des partis politiques hégémoniques à droite comme à gauche, d'autre part, laissent le champ libre au populisme sous toutes ses versions : nationaliste, libertarienne, ultralibérale... qui savent capter les colères populaires pour les précipiter contre un mur.

Cette présidentielle 2022 marque en effet une étape, celle de la domination du populisme sur le champ politique hexagonal : sur les débats tels qu'ils se mettent en scène sur les plateaux de télévision et tels qu'ils se résument sur les réseaux sociaux ; sur le plan idéologique où le « peuple » incarnerait en soi les dominés et où les élites ne s'incarnent plus afin de se faire oublier.

Chacun pour sa part et ses objectifs qui n'ont rien de commun avec les intérêts de notre peuple, et encore moins ceux des forces du travail et de la création, Macron comme Le Pen y ont ardemment contribué en abusant du prétendu « ni gauche-ni droite ». L'ordre dominant, pour se maintenir, fait désormais son miel du populisme qu'incarnent l'une comme l'autre, et chacun dans son créneau, la néofasciste bon teint et l'ultralibéral 2.0.

Les patronats français comme européen ont courtisé Marine Le Pen ces dernières années, et celle-ci a engagé les ajustements attendus par les milieux d'affaires. Comme en Italie, où l'extrême droite a tenu un temps les rênes du pouvoir pour ensuite participer à une large coalition ultra-libérale depuis 2021 – sous la conduite de l'ancien gouverneur de la Banque centrale européenne, Mario Draghi –, le RN s'est rendu « UE-compatible » dans tout ce que cette union a de plus destructeur pour les peuples de ses Etats-membres.

Bien qu'il ait revendiqué sciemment depuis 10 ans le populisme sur le plan idéologique, Jean-Luc Mélenchon a su se présenter en figure d'un courant « révolutionnaire » aux références de gauche qui s'est imposé comme le moyen le plus sûr pour les électeurs de gauche de déjouer le scénario d'une répétition de 2017. Qu'importe pour ses électrices et électeurs que Mélenchon ne répète pas à l'envi qu'il est de gauche puisque, pour nombre d'entre eux, il « est » de gauche, que cela lui sied ou non. Il est même devenu, pour beaucoup, au soir de ce 10 avril, ce qu'il reste de la gauche dans notre pays.

Lui-même doit maintenant en tenir compte, car il ne lui sera pas pardonné par celles et ceux qui ont investi, en conscience, son vote, d'empêcher en juin prochain le plus large rassemblement possible des forces de gauche dans le respect mutuel et sans volonté hégémonique.

Au deuxième tour de cette présidentielle, les électeurs détermineront un ordre de priorité. Les communistes devront mettre toute leur énergie d'ici le 24 avril pour que, à l'unisson de dizaines de millions de nos concitoyen-ne-s, la priorité qui l'emporte soit bien celle de battre nettement Le Pen, et qu'aux législatives, le plus grand nombre de député-e-s issu-e-s des rangs de toute la gauche dont le PCF soit ensuite élu pour ravir la majorité aux député-e-s soutenu-e-s par Emmanuel Macron, ou pour combattre la politique de guerre sociale et l'économie de guerre qu'il destine au pays.

Ce premier tour de la présidentielle fut peut-être la pire journée de leur vie militante de bien des femmes et des hommes de gauche de France. De ce clair-obscur, pour reprendre les mots de Jean Jaurès, sachons ensemble « rallumer tous les soleils ».

Lydia Samarbakhsh
membre du CEN,
responsable du secteur International