La gauche et la lutte contre l’antisémitisme : un combat historique, une actuelle et impérieuse nécessité !

Intervention à l'occasion de l'initiative du PCF à Nancy le 29 novembre 2024 "La gauche et la lutte contre l'antisémitisme : un combat historique, une actuelle et impérieuse nécessité !"
Bora Yilmaz
Maison du peuple à Nancy
29 novembre 2024


Un grand merci à l’Union départementale CGT de Meurthe-et-Moselle et à son Secrétaire général Julien Hézard qui nous accueille ce soir. C’était important pour nous de tenir cette initiative dans ce haut lieu des luttes sociales locales, mais aussi de l’éducation populaire et ouvrière. Merci à nos deux parlementaires, Estelle Mercier et Silvana Silvani, pour votre présence. Merci à Marie-José Amah, Vice-présidente du département de Meurthe-et-Moselle, et Mathieu Klein, Maire de Nancy et Président de la Métropole du Grand Nancy, pour vos contributions au débat ce soir. Et enfin merci à nos deux invités Robert Hirsch et Brigitte Stora.

J’interviens ce soir comme responsable de la commission « Lutte contre le racisme et l’antisémitisme du PCF ». Nous avons relancé cette commission il y a un peu plus d’un an, avec cet intitulé qui, au sein même de notre parti et au-delà a pu interroger.

Je partirai de là pour introduire mon propos.

Si nous avons souhaité préciser « contre le racisme et l’antisémitisme », ce n’est pas pour distinguer l’antisémitisme des autres formes de racismes.

C’est au contraire pour ré-inclure de façon pleine et entière la lutte contre l’antisémitisme dans la bataille générale contre tous les racismes, et au-delà dans la bataille universelle de la gauche pour l’émancipation humaine.

Pourquoi « ré-inclure » ?

Parce que nous avons fait le constat depuis une vingtaine d’année que la gauche a été naïve et parfois même aveugle sur la question de l’antisémitisme.

Parce que nous avons eu parfois tendance à gauche à banaliser la lutte contre l’antisémitisme, considérant quelque part qu’elle était largement partagée et que le danger était définitivement derrière nous.

Je dis volontairement la gauche – toute la gauche – parce que ce dont nous parlons ce soir renvoie à une histoire tumultueuse, une histoire qui n’épargne aucune des composantes de la gauche et du mouvement ouvrier.

Je disais naïve, c’est au mieux. Parce qu’au pire, et c’est particulièrement le cas dans la dernière période, une partie de la gauche a pu avoir des expressions qui ont concouru au regain de l’antisémitisme.

Je reviens à l’histoire pour dire pourquoi, selon nous, la lutte contre l’antisémitisme est un combat historique et important pour la gauche.

À la fin du XIXème siècle, l’affaire Dreyfus a été un moment fondateur pour le mouvement ouvrier et socialiste.

D’abord bien sûr parce que la bataille contre la condamnation du Capitaine Dreyfus puis pour sa réhabilitation a été une grande bataille pour réparer une injustice faite à un homme pour ce qu’il était, c’est-à-dire un homme juif.

Mais aussi parce que l’affaire Dreyfus a enclenché un grand moment de clarification.

Il faut se souvenir de cette célèbre citation qu’on attribue souvent à August Bebel qui dénonçait à la fin du XIXème siècle l’antisémitisme parfois virulent qui gagnait les rang de la social- démocratie allemande.

Bebel parlait alors de l’antisémitisme comme « le socialisme des imbéciles » : parce que c’était un antisémitisme qui assimilait les Juifs au pouvoir de l’argent, ce qui conduisait certains à considérer qu’ils menaient un combat socialiste en ciblant les Juifs comme des ennemis du prolétariat.

Nous retrouvons là une vieille mécanique complotiste qui est constante dans l’histoire millénaire de l’antisémitisme.

Quand le Capitaine Dreyfus est accusé de trahison – par des militaires qui détestent la République – le mouvement socialiste va être traversée de débats importants, et sa défense ne va pas de soi.

Les uns diront que cette affaire concerne la bourgeoisie, et que les ouvriers n’ont pas à s’en mêler.

Et d’autres finiront par répondre au contraire que l’injustice faite à Dreyfus est une injustice faite à l’humanité toute entière, et une attaque en règle contre la République et ce qu’elle permettait alors de conquêtes pour le mouvement ouvrier et démocratique.

Ce fut le cas de Jaurès qui appelait à voir en Dreyfus le symbole de « l’humanité elle-même ».

Ce fut aussi le cas hors de France de Lénine qui n’hésitait pas dans de nombreux textes à utiliser le terme de « Dreyfusiade » pour désigner la calomnie, les falsifications de faits, le mensonge et le travail de « bourrage de crâne » de la presse bourgeoise et tsariste.

C’est le même Lénine qui plus tard rédigera en juillet 1918 un décret mettant « hors-la-loi les pogromistes et ceux qui fomentent les pogroms » en Russie.

Et ce sont eux qui, au sein de la gauche et du mouvement ouvrier, emportèrent le morceau.

Même s’il ne faut jamais oublier qu’ensuite au cours du XXème siècle, le poison de l’antisémitisme est régulièrement revenu contaminer les rives de la gauche.

Et cette histoire de l’antisémitisme, de la gauche et de la République vient de loin.

Il faut toujours rappeler qu’un des actes fondateurs de la République issue de la Révolution française a été un acte antiraciste avec l’attribution de la citoyenneté aux Juifs de France, votée par l’Assemblée constituante le 27 septembre 1791, avec l’émancipation des Juifs de la servitude dans laquelle l’Ancien régime les tenait.

Alors pourquoi rappeler toute cette histoire aujourd’hui ?
Pourquoi la lutte contre l’antisémitisme est-elle une actuelle et impérieuse nécessité ? D’abord parce que l’antisémitisme n’appartient pas au passé.

Nous le disons dans le court texte d’invitation à cette soirée : depuis le 7 octobre 2023, les violences antisémites, verbales et physiques, ont triplé, selon les recensements du premier semestre 2024.

Ces violences représentent près de 60 % des agressions racistes et antireligieuses recensées, alors que les Juifs de France représentent moins de 1% de la population du pays.

Et bien avant même le 7 octobre, toutes les mesures de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) ou du Ministère de l’intérieur indiquent depuis des années des tendances alarmantes.

Et pour nous communiste, mais c’est une conviction largement partagée à gauche, nous devons combattre avec acharnement tout ce qui contribue à alimenter les fractures, tout ce qui divise notre société et plus précisément encore, tout ce qui divise les classes moyennes et populaires.

Je le précise parce que ce sont elles que nous devons reconquérir si nous voulons demain voir la gauche renouer avec une dynamique majoritaire dans le pays.

Voilà pourquoi, au-delà de l’abjection morale qu’il représente, nous voulons combattre l’antisémitisme, au même titre que le racisme qui frappe aujourd’hui massivement les musulmans, ou encore les tziganes, les Rroms, et bien d’autres « minorités ».

Et cela implique de revenir sur certaines approches qui se sont ces dernières années développées au sein du mouvement antiraciste.

Il y a un peu plus d’une vingtaine d’année en France, en réponse légitime à un antiracisme qualifié de moral, à un antiracisme qui avait perdu de sa visée transformatrice, à un antiracisme qui ne faisait plus le lien avec la question sociale...

En réponse à tout ça se sont développées des approches de l’antiracisme qui accordent une primauté à la notion de race dans leurs analyse, au point parfois – pour certaines – de la substituer complètement à la notion de classe.

Des approches qui parfois se veulent différencialistes, en parlant de blanchité, de privilège blanc ou de pouvoir blanc.

Des approches qui parfois réduisent la question du racisme à la seule question coloniale, qui est une question évidemment fondamentale, ou qui réduisent le racisme à la seule question des discriminations, autre question fondamentale mais qui ne saurait englober tout le problème du racisme.

Des approches qui parfois se livrent à une concurrence mortifère entre différentes oppressions (c’est comme ça que quelqu’un comme Dieudonné a commencé la dérive que l’on connait).

Et bien ces approches, elles ont contribué à la banalisation de la lutte contre l’antisémitisme, voire même à la mise de côté de la lutte contre l’antisémitisme dans le combat antiraciste.

En effet, dans ces approches les Juifs sont supposés ne pas subir de discriminations, ils sont même parfois assimilés en bloc à un pouvoir colonial ici en France ou là-bas en Israël. C’est ce qui conduit par exemple aujourd’hui une militante comme Houria Bouteldja à expliquer savamment que les Juifs ont été « blanchis » et que du camp des opprimés, ils sont passés dans le camps des oppresseurs.

Il faut noter, et cela mériterait de longs développements, que ces évolutions dans le combat antiraciste ont été permises par quarante ans d’offensives néolibérales contre les solidarités, d’affaiblissement de la conscience de classe, par un contexte historique de régression sociale et démocratique.

C’est la raison pour laquelle nous défendons la reconstruction d’un mouvement antiraciste de masse, un mouvement « complètement antiraciste », c’est-à-dire un antiracisme qui ne laisse sur le côté aucune forme de racisme, qui rejette la concurrence entre les oppressions, entre les mémoires ou encore entre les identités.

Nous défendons tout simplement la perspective d’un antiracisme universaliste.

Un universalisme qui ne veut pas dire l’exclusion des revendications et les oppressions spécifiques mais qui au contraire les englobe et les articule pour atteindre des objectifs communs.

Ce qui veut donc dire un antiracisme fondé sur ce que nous avons en commun, nos intérêts de classe, ceux du monde du travail et de la jeunesse, un antiracisme qui défend la République sociale et la laïcité.

J’en termine par un point incontournable, qui fait partie des raisons pour lesquelles nous avons souhaité organiser cette soirée.

Si la lutte contre l’antisémitisme est une impérieuse nécessité, c’est aussi parce que l’antisémitisme nuit gravement à la solidarité internationale et à notre internationalisme.

Aujourd’hui 29 novembre, c’est la Journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien (ONU).

Et contrairement à ce que certains ont essayé de colporter, nous n’avons pas choisi par provocation cette date pour organiser cette rencontre publique. Cette supposition est au passage très révélatrice du statut de la lutte contre l’antisémitisme aujourd’hui.

Mais cela me donne une occasion d’en parler.

Il existe bien sûr aujourd’hui des formes d’instrumentalisation de l’antisémitisme visant à disqualifier la défense des droits légitimes du peuple palestinien qui subit aujourd’hui les menées meurtrières et les infractions au droit international du gouvernement d’extrême-droite israélien.

De la même manière que certains, parfois les mêmes, instrumentalisent l’antisémitisme pour désigner les musulmans comme les coupables, dans un odieux amalgame avec le terrorisme islamiste.

Et nous le disons dans l’invitation à cette soirée, la plus détestable de ces instrumentalisations vient de l’extrême-droite qui se livre à un redoutable tournant tactique sur la question de l’antisémitisme pour alimenter la stratégie dite de « dédiabolisation ».

Alors je veux redire ici avec force notre solidarité avec le peuple palestinien, ainsi que notre engagement indéfectible en faveur d’une paix juste et durable entre israéliens et palestiniens, ce qui passe par la reconnaissance de l’État de Palestine, la libération des prisonniers politiques palestiniens et la libération des otages retenus par le Hamas.

Et si le gouvernement d’extrême-droite en Israël alimente l’antisémitisme par une politique meurtrière qu’il prétend mener au nom du peuple juif, nous disons avec la même force que le mouvement de solidarité avec les palestiniens doit rejeter avec la plus grande fermeté toute forme d’antisémitisme et de confusion.

Les expressions visant par exemple à nier le caractère antisémite des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas sont dangereuses en plus de desservir la cause palestinienne. Le projet politique du Hamas est un projet de régression qui propage la haine des Juifs et qui n’a rien d’un projet de libération nationale.

La rhétorique qui consiste à ne voir dans les mises en garde sur la montée de la haine antijuive qu’une instrumentalisation servant la politique israélienne ou un « agenda islamophobe » est dangereuse et complice parce qu’elle confine à la négation d’un danger bien réel.

Voilà ce que je voulais vous dire ce soir, voilà toutes les raisons pour lesquelles nous avons voulu organiser ce temps d’échange, en espérant que celui-ci nous permettra à chacune et chacun de repartir ce soir plus déterminés que jamais à débarrasser le monde de toute oppression et de toute violence.