Entretien réalisé par Florian Gulli, le 10 juin 2025
1/ Peux-tu te présenter en 2 mots ?
Lays Farra, habitant en Suisse. Après des études de philosophie et d'histoire des religions, je me suis mis à animer, il y a bientôt dix ans, la chaîne youtube C'est Pas Sourcé, qui essaie de présenter l'histoire des religions de manière critique, particulièrement sur les récits d’origine savants ou non, que nous élaborons sur nos pratiques religieuses. Si notre dernière vidéo parle de l'histoire des discours antisémites c'est dans le cadre d'une série plus large sur « l'aryanisme » et autres idéologies qui se sont construites autour des indo-européens, notamment l'idée de race aryenne, et l'intersection entre de tels discours suprémacistes, racistes, etc. et les disciplines que sont la linguistique, l'histoire des religions etc.
2/ A propos des mots « sionisme » et « antisionisme » aujourd’hui. On sait que l’extrême-droite considère que tout discours antisioniste est un antisémitisme larvé. On sait aussi que des antisémites se cachent derrière le vocable plus acceptable d’antisioniste. Certains militants qui ont pris la défense des droits de Palestiniens rechignent à se voir qualifier de sionistes, par exemple. Il semble que la plus grande confusion règne autour de ces mots aujourd’hui. Penses tu qu’il faut continuer à les mobiliser ou crois tu qu’il s’agit d’un obstacle à la clarté politique ?
Dans notre dernière vidéo, on parle plutôt de « soutiens de l’État d’Israël » que de sionistes, mais je crois que la périphrase n’introduit pas énormément de nuances dans ce contexte précis. Comme pour tous les termes politiques l’ambivalence vient à la fois du poids que l’histoire a mis dans les différentes acceptions des mots mais aussi de l’usage politique qui est fait d’une telle ambivalence.
Un exemple de dérive consiste à simplement remplacer le mot juif par le mot sioniste dans un discours antisémite, ainsi les néo-nazis américains des années 1990 qui commencent à parler de Zionist-Occupied Government (« gouvernement occupé par les sionistes »), l’influence juive étant imaginée en somme comme la cause éminente du mal sur terre, discours classique mais glissé derrière cet autre adjectif, de même pour Soral et ses émules en France.
On vit toutefois dans un univers où de nombreux acteurs politiques se revendiquent ouvertement du sionisme, il ne s’agit pas uniquement d’une imprécation ou d’une caricature. À mon sens, exiger qu’on évacue un terme dont se revendiquent pourtant publiquement des militants politiques sert manifestement plus à rendre la discussion impossible plutôt qu’à en assurer la bonne tenue. Le sionisme est un mouvement visant à établir un foyer national juif en Palestine, une telle définition n’explique pas la forme que ce foyer national devrait prendre, mais l’adjectif sioniste recouvre relativement bien aujourd’hui les factions pour qui la priorité reste par-dessus tout de maintenir la majorité juive de l’état d’Israël. Des militants de gauche peuvent parfois s’insurger qu’on leur assigne cette étiquette de « sionistes » quand ils se sont par ailleurs engagés pour les Palestiniens, du moins verbalement. Cependant, de ce que j’ai pu analyser de ces dynamiques, le qualificatif cherche surtout à mettre en évidence leurs priorités. On peut se lamenter de la colonisation et des exactions des colons, des massacres, des emprisonnements arbitraires, des bombardements, du siège cherchant à affamer la population de la bande de Gaza, etc. mais si, quand vient le moment de sanctionner l’État d’Israël, on se défausse toujours sur les « droits inconditionnels » de l’État à faire tout cela ? Si on se lamente du sort des réfugiés palestiniens, mais qu’il faut leur interdire de revenir sur leurs terres d’origine ou d’avoir les mêmes droits que les Juifs israéliens, puisque ça mettrait en péril le projet sioniste ? On tombe toujours du côté où l’on penche et les priorités politiques en jeu sont relativement bien circonscrite par le terme sioniste.
On objectera parfois que depuis l’établissement d’Israël, les objectifs du mouvement sioniste étant remplis, toute personne raisonnable devra forcément être sioniste, et reconnaître la force de ce fait accompli (être antisioniste serait forcément criminel), et que le terme sioniste ne peut dès lors servir qu’à l’imprécation et à l’invective déplacée, puisque sur le plan descriptif il inclurait en fait tout le monde. Sous ses apparences de syllogisme, c’est ici un vœu pieux d’interdire l’antisionisme et de rendre le sionisme obligatoire — tout en voulant proscrire le terme même. On sent qu’il manque quelques étapes, mais cela évite des discussions embarrassantes : face à quelqu’un qui exige seulement le respect des droits humains des Palestiniens et la constitution d’un État véritablement démocratique où chacun serait doté de droits égaux, il est plus pratique d’affirmer que le sionisme est obligatoire et indiscutable, plutôt que de devoir explicitement rejeter la démocratie et les droits de l’homme.
David Nirenberg, l’auteur d’une somme remarquable sur les discours antisémites et antijuifs, remarquait ainsi qu’un citoyen occidental qui se présenterait comme opprimé par le sionisme, qui y verrait une force maléfique pesant sur sa vie quotidienne serait en train d’articuler un discours complotiste et antisémite plutôt délirant, mais si c’est par contre un Palestinien vivant dans les territoires occupés qui décrit le sionisme comme une force oppressive pesant sur lui, il décrit en fait une situation politique concrète dont il est difficile de nier la réalité. Question de contexte.
Autre reproche, le terme sioniste serait réducteur, puisqu’il y a eu plusieurs courants sionistes concurrents, avec des principes idéologiques différents. On invoquera ainsi le rapprochement judéo-arabe prôné par le Brit Shalom ou le sionisme culturel de Ahad Ha’am, plus dans une perspective apologétique que dans une véritable analyse. Ils jouent ici le rôle d’un « gentil sionisme » qui devrait excuser la violence concrète qui eut lieu lors de la colonisation de la Palestine. Si déjà on proposait par là par exemple d’abolir l’État d’Israël pour rétrograder le projet sioniste aux dimensions envisagées par Ahad Ha’am, un pôle culturel et spirituel mais pas forcément un État souverain, encore pourrait on prendre cette référence au sérieux, mais ce n’est pas le cas — voire on y verrait probablement de l’antisémitisme de le proposer. Certes, à tout prendre, on préfère les bons sentiments du Brit Shalom au sionisme « révisionniste » de Jabotinsky, d’inspiration ouvertement fasciste et qui règne depuis longtemps sur la politique israélienne, mais la politique, encore une fois, reste une question de priorités, et très souvent ces bons sentiments ne changeaient pas leurs objectifs premiers.
Une lettre d’Arthur Ruppin, datant du 30 mai 1928 est particulièrement éclairante. Dedans, il reconnaît que, historiquement, le projet dans lequel ils se sont engagés, établir un nouvel État sur un territoire ne s’est fait qu’au prix d’une conquête sanglante. À un niveau fondamental, l’aspiration à la paix du Brit Shalom découle d’une conscience aiguë de la violence qui se profile. Ensuite, Ruppin affirme que même sans les détails de la constitution qui serait proposée pour la Palestine, il faut la rejeter de but en blanc, car si les Arabes obtiennent des droits, ils pourront résister plus efficacement au projet sioniste, et, tout ce qui compte, c’est le projet sioniste. Il prend ses distances avec le Brit Shalom peu après, mais ses priorités, encore une fois, étaient limpides.
Cette invocation superficielle de la variété du sionisme pour faire mine de complexifier la discussion évite aussi généralement d’examiner en quoi l’action de ces différentes factions a pu être complémentaire, et participer à différentes étapes de la colonisation. Le sionisme « bourgeois » des débuts se refusait à enfreindre explicitement les droits de propriété des Palestiniens et espérait régler cela « légalement », ce sont les congrès des sionistes socialistes qui n’auront pas peur de faire une croix sur ces droits de propriété. Plutôt que d’examiner le rôle précis qu’a joué leur ethos révolutionnaire, on souligne surtout leur caractère socialiste, probablement valorisé par le public de gauche auquel on s’adresse, une tentative de faire glisser des affects par capillarité plus qu’une véritable analyse politique.
Le reproche fait aux antisionistes, et plus généralement aux critiques de l’État d’Israël, qu’ils méconnaîtraient la variété du sionisme, a aussi l’avantage d’escamoter que les problèmes fondamentaux du projet sioniste étaient apparents avant que ne se déploie cette variété et sont toujours aussi vifs aujourd’hui. Lisons ce qu’on pouvait trouver dans le journal L’Univers Israélite en janvier 1897, soit avant même le premier congrès sioniste :
Le docteur Herzl paraît, du reste, avoir perdu de vue que la Palestine n'est pas un pays désert et abandonné, et qu'elle est habitée actuellement par une population plus ou moins nombreuse et qui comprend, non seulement des juifs, mais surtout des Turcs et des Chrétiens. Il a oublié de nous dire ce qu'il compte faire de cette population indigène. Devra-t-elle se retirer devant le flot des nouveaux arrivants et émigrer à son tour vers quelque terre inconnue? Sera-t-elle, au contraire, autorisée à demeurer dans ses pénates, et quelle sera, dans ce cas, sa situation? La considérera-t-on comme étrangère au pays où elle est née? Mais alors vous la dépouillerez de sa nationalité et vous la condamnerez elle-même à l'intolérable sort dont vous voulez délivrer les juifs de certains pays de l'Europe. Si, au contraire, vous décidez, comme il n'est que trop juste, qu'il n'y aura aucune différence de traitement entre les anciens et les nouveaux habitants, que les uns et les autres seront les citoyens de la même patrie et jouiront des mêmes droits politiques, civils et économiques, alors vous n'aurez pas reconstitué la nationalité juive, vous n'aurez pas fondé un Etat juif, mais vous aurez tout simplement créé un Etat semblable à beaucoup d'autres Etats modernes où plusieurs confessions religieuses peuvent vivre côte à côte, mais où aucune d'elles n'a la prééminence. Qui nous garantit, au surplus, que les Juifs ne seront pas en minorité dans le nouvel Etat et n'y souffriront pas de nouveau de cet antisémitisme qu'ils avaient voulu fuir? Et ne serait-ce pas une folie que de leur faire abandonner leur patrie s'ils étaient exposés à retrouver les mêmes maux dans la patrie nouvelle ?
(n°19, 29 janvier 1897, p. 591)
Plus tôt encore, en 1886, le socialiste Ilya Rubinovitch voyait également la catastrophe qui s’annonçait dans le projet de constituer un État à majorité juive en Palestine. Les complexités des différents courants du sionisme sont une part importante des analyses historiques de la situation, mais ceux qui se préoccupent surtout d’améliorer le présent peuvent rétorquer à bon droit que les nuances du sionisme ne sont pas forcément les plus cruciales quand les conséquences fondamentales du projet lui-même étaient parfaitement transparentes il y a presque un siècle et demi. On peut ramener cet imbroglio fondamental au terme de sionisme, parce qu’aucun de ses courants n’a su s’en affranchir et le dépasser. Donc, dans ce cadre-là, qui est celui dont on hérite, je pense qu’il est naturel que le terme reste couramment utilisé, bon an, mal an. De façon souvent réductrice ? Bien sûr. Mais c’est une réduction attendue qui comme souvent ne fait que refléter un blocage de l’histoire elle-même.
3/ Je cite ta vidéo : « Étant donnée la très longue histoire des discours antisémites, on pourra très souvent prendre un discours probablement anodin pour le connecter de façon peu charitable à quelque chose qui y ressemble un peu et a été utilisé de façon antisémite dans un contexte donné ». On reconnaît ici la stratégie mise en œuvre pour discréditer toute critique du gouvernement israélien, toute critique de ceux qui s’assoient sur les droits du peuple palestinien. Comment sortir de ce piège d’après toi ?
Pour sortir de l'analyse historique et parler de discours politique actuel : un certain nombre de militants devraient à mon avis réaliser qu'on ne peut pas satisfaire des critiques malveillants en prenant les bonnes précautions, surtout si de nouveaux éléments de langage ou d'iconographie, jusqu'ici parfaitement anodins, sont décrétés antisémites chaque jour de façon opportuniste. Le phénomène ne va pas décélérer, puisque les exactions commises par le gouvernement israélien apparaissent toujours plus indéfendables tous les jours, leurs soutiens sont coincés sur le terrain de la sémantique et de l’analyse d’image, et forcés d’avancer des lectures à charge toujours plus spécieuses, profitant de la place qu’a pris l’analyse des « dogwhisthles » [mots apparemment anodins, mais en réalité antisémites] dans les cercles progressistes. On songe aux mains ensanglantées, image utilisée par tous les mouvements du monde dénonçant des crimes, y compris en Israël, et que subitement on décrétait antisémite, au triangle rouge, symbole historique du mouvement ouvrier et de la gauche radicale, à ce rythme c’est la couleur rouge toute entière qui sera bientôt frappée du sceau du soupçon.
Au-delà des questions portant sur Israël, qui occupent certes une large part de tout ce problème, je me souviens que l’année passée Jean-Claude Milner affirmait que vouloir « taxer les riches » c’était antisémite puisque pour les antisémites, les Juifs sont riches. On croit rêver : adapter sa politique fiscale pour que les gens soient taxés en fonction de leur revenu et de leur fortune ; considérer qu’il faut payer davantage quand on possède davantage, ces principes élémentaires ne seraient rien d’autre qu’une sorte de code antisémite. On voit tout le profit que tirent les forces réactionnaires de telles manœuvres, où l’on voit le mal partout et où tout peut être monté en épingle, on prétend que les véritables cibles de tout programme progressiste sont en réalité les Juifs, cet appel à la lutte contre l’antisémitisme sert donc surtout à rendre impossible ton programme vaguement progressiste.
Comment en sortir ? Vaste dilemme. D’abord, il faut dire qu’à la racine du problème se trouve à mon avis ce qui me donne espoir qu’il y ait de l’amélioration. Si la gauche est vulnérable à ces manœuvres, souvent très peu subtiles, c’est bien parce que ses militants se soucient véritablement de combattre l’antisémitisme, le racisme, etc. et veulent donc se mettre en conformité quand on les en accuse, même de façon délirante. À droite, on se contente de serrer les rangs. Je conseillerais donc pour commencer de dire, comme cela a souvent été dit, que les organisations politiques doivent effectivement se saisir de ces sujets et développer une réflexion dessus, non pas pour échapper à la calomnie, mais parce que l’antisémitisme est un sujet important en soi. En traversant sa longue histoire on est comme pris dans les rayons des archives de la réaction et du racisme (ou proto-racisme), comment les discours discriminatoires s’adaptent à différents systèmes de pensée — ce qui était un sujet central de la vidéo. À ce titre, tout militant progressiste, tout défenseur des droits humains se doit de le combattre, et le combat naturellement. Comme pour le féminisme, l’écologie, l’antiracisme en général etc. on constate parfois un manque de culture inquiétant dans certaines orgas, et cela devrait être l’occasion d’un travail sur ces questions. Ceci dit, je déconseillerai également de céder à la tentation de déléguer ces analyses à des entrepreneurs, universitaires ou autre (je m’inclus dedans), qui peut parfois s’imposer, soit pour se débarrasser du sujet (comme on le voit trop souvent avec la définition de l’IHRA) pour économiser ses forces ou éviter la posture orgueilleuse qu’il pourrait y avoir à proposer une analyse nouvelles sur un sujet complexe et balisé. Cependant, transplanter des analyses sans les intégrer dans les combats et références plus larges de votre courant politique a des vertus limitées.
Même avec le contexte de discussion le plus harmonieux (ce dont on n’a pas le luxe), cela reste un sujet complexe et controversé, mais je pense qu’il y a beaucoup à gagner à une démarche sincère et rigoureuse, excluant les interlocuteurs évidemment opportunistes ou malveillants, tout en étant conscient qu’on ne fait pas cela pour gagner des points politiques, mais pas égards pour la vérité et la justice.
Enfin, je parle beaucoup dans mes réponses ici de discours, d’image, des mots appropriés, mais même le discours le plus correct du monde n’aura que des vertus très limitées. On peut clarifier la discussion et éviter beaucoup d’ambiguïtés en recentrant la discussion sur les objectifs concrets qui sont visés et les moyens mis en jeu pour les atteindre.
4/ Peux-tu revenir sur la question des définitions de l’antisémitisme.Tu évoques la définition de l’IHRA, l’Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste. Pourquoi te semble-t-elle importante ? Quels problèmes posent-elles ?
Une faiblesse de notre vidéo c'est précisément que nous ne définissons pas particulièrement l'antisémitisme, annonçant au départ que l'on utilisera le terme largement pour parler de différentes forme «d'hostilité envers les Juifs», définition large et peu précise, mais une imprécision qui nous est dictée par le très large intervalle de temps que nous examinons, de l'Antiquité à nos jours. Une définition plus précise nous forcerait sans doute à exclure des maillons de cette longue chaîne de discours qui, tout en étant connectés et méritant d'être examinés en série, ne respecteraient pas forcément ses critères.
Nous ne sommes en fait pas loin de cette fameuse «définition opérationnelle de l'antisémitisme» de l'IHRA ou «définition de travail» pour prendre une traduction plus directe, dont le nom même semble d'abord inspirer confiance : il ne s'agit pas d'axiomes philosophiques absolus, mais le fruit d'un travail intellectuel, d'une analyse en cours, présentée comme incomplète ou perfectible, et donc utile pour accompagner et s'adapter au travail politique de lutte contre l'antisémitisme, sans l'encombrer. Pour rassurer plus avant, on précise parfois qu'il s'agit d'une définition non-contraignante.
Cependant, quand on regarde la définition elle-même, sans être fausse ou particulièrement problématique, on la trouverait à bon droit assez peu éclairante : « L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. » Et on se demanderait alors pourquoi certains tiennent tant à faire de son adoption l'alpha et l'oméga de la lutte contre l'antisémitisme.
Elle est toutefois accompagnée d'une liste d'exemples, censés en préciser et élargir le cadre, mais dont 7 sur les 11 concernent l’État d’Israël, et contribuent surtout à la rendre parfaitement élastique sur tout ce qui concerne ce sujet, et donc parfaitement manipulable.
Pour en prendre un problématique, il faudrait s'interdire des comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des Nazis. Mais, si cela peut être fait de façon inappropriée, comparer l'injustice et l'iniquité aux exactions des Nazis pour les mettre en évidence est un réflexe moral particulièrement répandu et qui peut servir à dénoncer et combattre le racisme, l'antisémitisme, le fascisme, etc. et joue un rôle important sur ce plan depuis 1945. Et on le trouvera également en Israël, y compris sous la plume de plusieurs premiers ministres et signataires de la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël, comme on le discute dans la vidéo. Idem pour la tendance, certes de moins en moins établie, à refuser de parler de génocide à Gaza, dans des raisonnements qui semblent partir du principe que la Shoah est le seul génocide digne de ce nom, et qui propose de remplacer le terme par « épuration ethnique », notion qui, elle, n’est pas définie en droit international et n’implique pas d’obligations légales claires.
Certains des critères dénotant l'antisémitisme mélangent également des choses très différentes. Par exemple : « le refus du droit à l’autodétermination des Juifs, en affirmant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste; »
L'État d'Israël est-il le fruit d'une entreprise raciste ? C'est une question historique empirique, et on pourrait tout à fait conclure cela d'autres États, examinez seulement les documents fondateurs des États-Unis d'Amérique. Est-ce antisémite, en soi, de répondre par l'affirmative à une telle question ? Par ailleurs, cet exemple traite comme parfaitement évident que souscrire à cette affirmation revient à refuser «le droit à l'autodétermination des Juifs». Mais qu'implique véritablement un tel droit ? Tout d'abord, on pourrait tout à fait considérer que le racisme joue un rôle dans l'établissement de l’État d'Israël et néanmoins soutenir cet État. Ensuite, les frontières du concept d'autodétermination sont loin d'être claires en général ou dans le cas des Juifs. Historiquement, les mouvements pour l'autodétermination des Juifs ne se sont pas limités au sionisme. Rien n'exclurait, en principe, de soutenir un mouvement bundiste, territorialiste, autonomiste, etc. tout en refusant le projet d'établir un État juif en Palestine sans parler de tout simplement critiquer ce qui a mené à son établissement.
Le fait de porter un jugement sur le rôle du racisme dans la fondation de l’État d'Israël, de rejeter le droit à l'autodétermination des Juifs (concept complexe et pas défini non plus) sont ainsi liés par une chaîne d'airain, l'un implique forcément l'autre, qui implique forcément que vous êtes antisémite, tout ça sans le début d'une explication. Des propos tout à fait péremptoires et qui impliquent un grand nombre de principes très loin d'être explicités ou communément acceptés sont traités comme des axiomes aussi clairs qu'évidents.
Que peut-on, que doit-on tolérer au nom de cette autodétermination ? Interdire le retour des réfugiés palestiniens ? En faire des citoyens de seconde zone ? Les colonies dans les territoires occupés ? Déplacer la capitale à Jérusalem ? Occuper Gaza à nouveau ? Soumettre la bande de Gaza à un blocus ? L’extermination pure et simple des Palestiniens ? Suivant votre interlocuteur, il s'agira soit d'actions que l'on peut légitimement critiquer, soit de parties essentielles et indiscutables du projet d'autodétermination du peuple Juif — et il serait donc antisémite de s'y opposer.
Il n'est jamais simple de définir les frontières d'un phénomène historique complexe tel que l'antisémitisme, mais ce qui devrait délimiter les bornes du discours acceptable se retrouve ici parfaitement élastique.
Voici pour deux séries de questions qui interrogent sur le choix des critères inclus dans la définition : s'agit-il vraiment de circonscrire les formes de l'antisémitisme contemporain, ou plutôt d'incriminer par association divers registres de la critique de l’État d'Israël ? Avant même de passer à son application en pratique, le doute s'approfondit quand on constate qu'un des principaux artisans de la définition, Kenneth Stern, passe désormais son temps à dénoncer l'usage politique qui en est fait par les mouvements conservateurs, et les dangers qu'elle pose pour la liberté d'expression, y compris celle des Juifs.
Malgré ces problèmes théoriques et concrets, qui devraient inquiéter toute personne raisonnable cherchant ce que cette définition pourrait apporter à la lutte contre l'antisémitisme, elle a tendance à faire autorité, suite à son adoption par de nombreux gouvernements nationaux et régionaux, ainsi que de nombreuses organisations et partis politiques, même dans les partis de gauche qui devraient pourtant voir comment elle est utilisée pour entraver la défense des droits des Palestiniens. Pour parler de mon pays, le Parti Socialiste suisse l'avait adoptée en 2019, par exemple. On peut comprendre l'attrait de la démarche pour ces organisations, parfois en proie à des campagnes de dénigrement qui les traitent d'antisémites. Elles semblent y chercher une porte de sortie, une sorte de certificat de bonne conduite : voilà qui prouve que nous ne sommes pas antisémites et en échange nous ne parlerons plus d'Israël ni de la Palestine, pour ne pas prendre le risque de tomber sous le coup de la définition très flexible que nous avons entérinée. On a même vu au printemps dernier un député de la France Insoumise saluer l'inclusion de la définition de l'IHRA dans la Proposition de loi relative à la lutte contre l'antisémitisme, le racisme, les discriminations, les violences et la haine dans l’enseignement supérieur.
[cette intervention à l’Assemblée : https://x.com/FiAssemblee/ ]
4/ Tu évoques aussi la Déclaration Jérusalem 2021. De quoi s’agit-il ? Cette définition est-elle satisfaisante ?
Il s’agit d’une tentative de partir des mêmes prémices que cette « définition de travail » de l’antisémitisme, à savoir la place que peut y occuper la référence à Israël, servant de substitut ou de couverture à des discours plus évidemment antisémites. Toutefois les signataires cherchent à inscrire la lutte contre l’antisémitisme dans la lutte plus globale pour les droits humains et contre le racisme, tout en précisant cette fois quels exemples concrets de discours liés à Israël posent vraiment problèmes, par exemple rendre tous les Juifs responsables des actions de l’État d’Israël. À l’inverse, on y liste également des formes de soutien à la cause palestinienne qui ne relèvent pas de l’antisémitisme : soutenir les droits des Palestiniens, critiquer le sionisme, ou prôner la transformation de l'état israélien en un état binational ou autre solution plus démocratique et égalitaire, militer envers l'état d'Israël par l'appel au boycott, au désinvestissement et aux sanctions. Si c’est une amélioration bienvenue par rapport au flou discuté avant, c’est évidemment limité. Une petite check-list ne peut pas couvrir l’essentiel des frontières mouvantes de l’antisémitisme, et même dans la poursuite de l’objectif politique le plus louable, on peut mobiliser un discours malsain, ça ne doit donc pas devenir un blanc-seing non plus.