Publié le 30/06/2021 par PCF

Le groupe « Octobre » – Un théâtre rouge au temps du Front Populaire 5/6

De 1932 à 1936, un groupe amateur de jeunes acteurs et actrices, communistes de cœur ou de carte pour la plupart, va monter une série de spectacles militants ébouriffants, créés par Jacques Prévert.

À Leningrad puis à Moscou, la troupe est accueillie « comme des Very Important People, dirait-on aujourd’hui, assure Arlette Besset. Excellente organisation pour un pays qui, en 1933, commençait seulement à surmonter ses difficultés internes et où la misère était visible à chaque coin de rue. Tous les groupes étaient logés, nourris, transportés et chaleureusement accueillis dans les clubs, les usines et les théâtres où ils jouaient. » À Leningrad, ils sont logés à l’hôtel Octobre, le bien nommé.

Jacques Prévert est ravi du séjour : « Il y avait des troupes extraordinaires qui venaient de tous les pays, il y avait surtout des troupes russes qui venaient de très loin, de provinces très éloignées, qui jouaient des pantomimes extraordinaires. Nous avons reçu un accueil enthousiaste, les gens comprenaient bien, c’était facile parce que ce sont des choses courtes que l’on pouvait traduire très facilement, et surtout c’était de la pantomime, les Russes étaient ravis, cela leur plaisait beaucoup. »

Au Grand Théâtre de Moscou (où Prévert joue Nicolas II et Hitler), le groupe Octobre remporte le Premier Prix des Olympiades ! Le Chanois avoue : « Je dois dire que nous avions épaté les Russes. Nous en avions beaucoup rajouté et ils étaient très stupéfaits par ce genre de théâtre. »

Sur les impressions d’URSS, en vérité, il y avait dans le groupe des enthousiastes et d’autres plus réservés mais, au retour à Paris, la camaraderie entre membres de la troupe reste intacte, en grande partie grâce au dynamisme de Jacques Prévert : « C’était sa grande époque, dit son frère Pierre, il était brillant, intarissable. » Les répétitions reprennent bientôt avenue Mathurin Moreau.

Les tensions politiques en France s’avivent. Les fascistes s’agitent beaucoup (journées de février 1934), les ripostes antifascistes s’organisent et le groupe Octobre se montre particulièrement actif dans les milieux ouvriers : maisons des syndicats, siège de la cellule communiste du XVIIIe arrondissement, goguettes, bistrots, usines. Un de leurs textes, inédit, proclame : « Travailleurs, attention/ Votre vie est à vous/ ne vous la laissez pas prendre/ Socialistes/ Sans parti/ Communistes/ La main qui tient l’outil ressemble à la main qui tient l’outil. »

La composition du groupe change en permanence, de nouveaux arrivants s’installent.

Au fil des mois, on va y croiser de nouveaux noms, Maurice Baquet (c’est lui, le violoncelliste du film Monsieur Klein de Losey), Paul Grimault, Jean-Louis Barrault, les frères Mouloudji, Gilles Margaritis (grand nom à venir de la télévision française), Roger Blin.

Prévert, ses amis produisent une farandole de pièces : « Une vie de famille », « Actualités 34 », « Les fantômes », « Marche ou crève », « le 14 Juillet », etc. ; elles parlent de misère ouvrière, de violences, de luttes, d’espoir, d’unité. Dans « Les fantômes », le chœur final appelle le spectateur à dépasser ses peurs, ses conformismes, à changer : « C’est comme un charnier, un cimetière/ Ils se cramponnent à la vie d’autrefois/ Ils ont peur de la vie nouvelle/ Ils se cramponnent, ils vont tomber/ Viens avec nous, laisse-les tomber. Dehors il va faire beau et le monde va chanter ».

De cette époque survoltée, retenons encore la pièce « Suivez le druide ». Elle est annoncée dans l’Humanité de juin 1935, à l’occasion d’une grande fête bretonne, sous la présidence de Marcel Cachin, donnée par la municipalité communiste de St-Cyr-l’École. Octobre (Roger Blin est dans le coup) organise une parade monstre, un défilé humoristique et revendicatif, construit des stands puis joue « Suivez le druide », revue bretonne en six tableaux, une Bretagne version lutte des classes (comme « la chanson des sardinières »). Le succès populaire est garanti, la droite dénonce « une odieuse mascarade communiste ». On lit dans le très réactionnaire l’Écho de Paris : « Certes les habitants de St-Cyr sont habitués après 12 ans de municipalité communiste à voir défiler les hordes révolutionnaires sous leurs fenêtres, à entendre l’Internationale. Jamais cependant l’audace de ces voyous n’était allée jusque-là ».

C’est l’époque aussi où Octobre marque un vif intérêt pour le cinéma : « Le cinéma et le groupe Octobre sont si proches l’un de l’autre, observe l’historien Michel Fauré ; le cinéma nourrit certains membres du groupe et Octobre en revanche alimente le cinéma de ses meilleurs talents. »

On retrouve le groupe dans une multitude d’actions militantes, le 29 mars 1934 à la fête des « Comités de défense de l’Humanité », le 25 avril à la Fête des « Amis de l’URSS », le 12 mai à la fête de « Mon Camarade », le 29 juin à celle du « Front Commun », le 20 octobre au gala du Secours rouge international ; et puis la troupe sillonne la banlieue, Asnières, Bagnolet, Suresnes, Ivry, Noisy-le-Grand, Villejuif, Alfortville, Bezons, Survilliers, Garches, Saint-Denis, Gentilly…

C’est aussi sa manière de hâter la venue du Front populaire.

Gérard Streiff