Alain RUSCIO : Les communistes et la guerre d’Algérie : « sans fierté mal à propos, mais sans flagellation ».
Entretien dirigé par Baptiste Giron
1/ Quelle était la ligne du PCF et du PCA sur l'indépendance de l'Algérie depuis leur fondation ?
Il faut d’emblée parler au pluriel : la ligne du PCF et celle du PCA se recoupaient évidemment, partant de la même idéologie. Mais, au quotidien, le PCF menait des combats très divers, la guerre d’Algérie en était une composante, importante et d’ailleurs croissante, mais restait une des composantes. Pour le PCA, l’Algérie était par définition sa priorité absolue et, à partir de 1954, quasiment unique. Les communistes algériens étaient de plain-pied dans la réalité, étaient plus à même de comprendre immédiatement ce qu’il s’est passé le 1er novembre. Ce jour-là, une organisation au sigle auparavant inconnu, front de libération nationale, FLN, procéda à une série de coups de main contre les symboles de la présence française. Une proclamation accompagna ces actions, annonçant le passage à la lutte armée pour la reconquête de l’indépendance nationale. Le PCF connut une phase de tâtonnements, ne sachant pas qui se cachait derrière ce sigle. Mais il ne faut pas exagérer la portée de cette phase. Le mot « indépendance », par exemple, figure dans les déclarations des députés communistes et dans L’Humanité dès le printemps 1955, même si le thème « Paix en Algérie » l’emporta nettement, pour des raisons d’efficacité politique. Les militants communistes, nombreux à cette époque, se sont démenés sans compter, des millions de tracts ont été distribués, des affiches collées, des réunions organisées. Par contre, l’organisation de manifestations a toujours été extrêmement difficile, jusqu’à l’extrême fin (Charonne, février 1962). Il reste pourtant une tache, douloureuse, le vote des pouvoirs spéciaux de mars 1956, suite à un calcul de politique intérieure, l’union avec les socialistes, que je juge avec sévérité : soit une incroyable naïveté, soit une manœuvre parlementaire, la priorité étant accordée à la politique intérieure française par rapport à la lutte du peuple algérien.
2/ Quelle rapport avaient le PCF et le PCA avec le FLN ?
Même réponse. Le PCA a cherché par tous les moyens, dès 1954, à prendre contact avec le FLN, longtemps sans succès. Lorsqu’il y parvint, seulement en 1956, les chefs du FLN acceptèrent les ralliements individuels, mais pas une alliance. Des militants communistes, « musulmans » ou « Européens », Fernand Iveton, Henri Maillot, Raymonde Peschard, Henri Alleg, Maurice Audin, Bachir Hadj Ali, Sadek Hadjerès… la liste est longue, participèrent à la lutte, certains le payèrent de leur vie. Mais le PCA en tant que tel garda sa liberté d’analyse politique. Rappelons tout de même qu’il fut dissous dès septembre 1955 et victime d’une impitoyable répression. En métropole, le PCF eut des relations difficiles, empreintes d’une méfiance réciproque, avec la Fédération de France du FLN. Ne pas oublier que le FLN était un Front, qui regroupait divers courants politiques, dont certains étaient fortement anticommunistes.
3/ In fine, l'action du PCF et du PCA a-t-elle était déterminante pour favoriser l'indépendance de l'Algérie ? Ont-ils crée une solidarité populaire à la cause algérienne ?
Je n’emploierai pas le terme « déterminante ». Ce qui a été déterminant, comme dans toutes les luttes, a été l’action du peuple le plus directement concerné, ici le peuple algérien, avec toutes ses composantes, y compris les communistes, qui a payé l’accès à l’indépendance de centaines de milliers de victimes. En France, l’action des communistes a été d’accompagnement, de tentative (difficile) d’ouvrir les yeux de leurs compatriotes, qui massivement en 1954, étaient persuadés que « l’Algérie, c’était la France ». Comme grand parti national, le PCF a été le seul qui a tenté de combattre cette idée, au jour de jour, malgré la répression (L’Humanité a été de loin le journal le plus saisi). Je ne sous-estime pas l’action du PSU, mais il a été créé en 1960, ni l’action courageuse des « porteurs de valises », mais il s’agissait de réseaux clandestins.
4/ Pourquoi la mémoire et l'historiographie ont si peu retenues l'action communiste ?
Poser la question, c’est y répondre : de tous temps, l’histoire du communisme, plus que celles des autres forces politiques, a été l’objet de controverses, très souvent malveillantes. Pour ma part, j’ai essayé d’écrire une vaste fresque sur l’histoire de ce courant1, non pour réhabiliter, non pour exalter un « bilan positif » (qui n’exista pas), mais pour proposer un tableau nuancé, sans a priori (c’est la fonction de l’historien). Il y eut des pages de gloire, des engagements d’une exceptionnelle humanité, des moments difficiles, des tâtonnements et, hélas, des errements politiques, comme ce vote des pouvoirs spéciaux.
5/ On entend parfois des discours, venus de l'extrême-gauche, qui sous-entendent que le PCF aurait presque été pro-Algérie française... Qu'en pensez-vous?
Je distinguerai deux types de critiques : celles de bonne foi, qui s’interrogent sur les errements dont je viens de parler, et l’anticommunisme, une maladie qui rend aveugle. Ceux qui sous-entendent que le PCF a été « presque » Algérie française appartiennent à la seconde catégorie, ce n’est même pas la peine de leur répondre. Je prétends, moi, avec toutes les réserves et critiques que je viens d’indiquer, que le PCF n’a pas été Algérie française, contrairement à TOUTES les forces politiques du moment, en 1954, du duo Mendès France-Mitterrand, au pouvoir en novembre, aux gaullistes, en passant par les socialistes. Le PCF d’aujourd’hui a le devoir – pas moral, mais politique – de regarder en face la globalité de son histoire à cette période, sans fierté mal à propos, mais sans flagellation.
1 Les communistes et l’Algérie, des origines à la guerre de libération, 1920-1962, Paris, Éditions La Découverte, 2019.