L’annonce faite par le Président de la République le 24 septembre de déployer des « moyens militaires » en Arabie saoudite est une étape supplémentaire dans l’engrenage de la guerre au Proche et Moyen-Orient et un acte de servilité envers la Maison-Blanche. Cette annonce est une nouvelle manifestation du césarisme guerrier, trait du macronisme pourrissant et symptôme de la décomposition du pouvoir en France. Prise sans consultation du Parlement, elle est la décision d’un président qui confond son rôle de chef constitutionnel des armées avec celui d’un Bonaparte au petit pied. Son objet principal n’est pas de faire baisser les prix mondiaux du pétrole : les « moyens militaires » ne changent rien aux cours du pétrole. Le prix du baril de brent est reparti à la hausse comme jamais depuis le début du mois d’octobre, passant de 100 dollars le 5 octobre à 116 le 23. Il y a donc un enjeu tout autre : celui de concourir au redéploiement de l’impérialisme et de servir les intérêts capitalistes d’industrie d’armement détournant les moyens de la Défense nationale pour leurs profits.
Sans doute les conditions de ce déploiement, qui demeurent somme toute incertaines jusqu’à présent, auront été discutées lors du déplacement présidentiel en Arabie avec le régime wahhabite. Personne ne semble ici s’offusquer de la nature théocratique et absolutiste du régime qui est en train de devenir un des piliers de la politique française dans la région. Oubliées les 200 exécutions par an. Oubliée la répression sauvage contre la révolte de 2011 et l’exécution d’une partie des détenus en 2022. Mais les intérêts des exportateurs d’armes sont bien présents : alors que l’armée française n’a que 290 chars Leclerc, 2 800 ont été destinés à la vente. L’Arabie saoudite fait partie des destinataires potentiels, après que l’armée émiratie en ait été équipée. On peut en dire autant du nouvel obus de 155 mm, développé en partenariat avec une entreprise saoudienne.
Si la dynastie des Saoud n’est plus uniquement la pourvoyeuse en pétrole de l’impérialisme étatsunien et occidental, elle joue son propre jeu sur lequel la France n’a aucune marge de manœuvre. La France sert donc une politique qui n’est pas la sienne, qui lui échappe et qui l’entraine dans l’engrenage de la guerre qui est en route dans la région depuis l’agression israélienne et étatsunienne contre l’Iran. Les intérêts saoudiens sont les mêmes que ceux qui ont provoqué des crimes de guerre au Yémen, faute d’avoir les capacités de l’emporter militairement, lors de l’invasion du pays en 2015. Cette invasion a fait 400 000 morts et 2,5 millions de déplacés. Elle a provoqué une catastrophe humanitaire, pour un résultat militaire absolument nul. De plus, elle a conféré aux Houthis une légitimité en leur permettant de passer d’un noyau islamiste très communautaire à une force reprenant un discours national yéménite. La France essuie donc les conséquences de l’échec saoudien.
Par ailleurs, elle se met dans une position inextricable, ayant conclu des accords de défense à la fois avec l’Arabie saoudite et avec les Émirats arabes unis (EAU). 900 militaires français sont aujourd’hui déployés dans les EAU, avec une base navale, une base aérienne et un régiment de cuirassiers. Les accords avec l’Arabie saoudite ne sont pas aussi engageants. Mais, en y déployant des troupes, la France met le doigt dans un autre sujet qui lui échappe : les tensions entre deux puissances régionales qui affichent et développent leurs ambitions, dans le cadre des tensions et recompositions internationales. À plusieurs reprises, elles se sont retrouvées en situation de confrontation directe. Le 30 décembre 2025, les Saoudiens ont bombardé deux navires émiratis dans le port de Mukalla au Yémen. Le mouvement séparatiste yéménite lié aux Émirats, le Conseil de transition du Sud (CTS), s’affronte aux proches de Riyad. Le CTS a dernièrement enjoint ses membres à ne pas combattre contre les Houthis. Au Soudan, les Émirats soutiennent les « Forces de réaction rapide » (FSR) contre l’armée gouvernementale alliée de l’Arabie saoudite. Les FSR sont coupables de crimes contre l’humanité au Darfour. Les deux États jouent un rôle important dans la plus grande catastrophe humanitaire internationale en profitant du désintérêt politique et médiatique international pour le sort désastreux du peuple soudanais. On le voit, ces deux États mènent une politique qui revêt de plus en plus des traits impérialistes à dimension régionale. Et la France s’y associe par les accords de défense qu’elle a conclus avec ces États.
Enfin, la France agit comme le relais de l’impérialisme étatsunien, et ce pour deux raisons. Premièrement, la déclaration de Macron a eu lieu deux jours après sa rencontre avec Trump et l’annonce du président étatsunien qu’il n’interviendrait pas (pour le moment) en Arabie saoudite. La France et les autres États européens qui y déploient des moyens militaires, à l’image de l’Italie et du Royaume-Uni, sont donc les supplétifs d’un impérialisme US en panne tactique dans la région et embourbé dans le conflit qu’il a lui-même déclenché contre l’Iran.
Secondement et surtout, la France peut se retrouver indirectement engagée dans la guerre contre l’Iran. Il s’agit là sans doute d’un des objectifs principaux de l’annonce de Macron et celui qui a le plus de conséquences à moyen terme. Macron le fait, alors que les risques de reprise de la guerre par les États-Unis et/ou l’État d’Israël contre l’Iran sont forts. Ils le sont d’autant plus que Netanyahou, en difficulté après le dernier scrutin en Israël, est toujours premier ministre jusqu’à la constitution d’un nouveau gouvernement et qu’il a intérêt à la reprise de la guerre pour tenter de se maintenir au pouvoir.
Pour faire baisser les cours du pétrole, il est nécessaire d’agir contre les intérêts capitalistes à le faire grimper. La France doit agir en toute indépendance de l’OTAN et des USA, et dans le cadre du droit international. Un déploiement de troupes à l’extérieur ne peut se faire que dans le cadre des Nations unies en application de la charte de l’ONU. Surtout, seule une initiative politique et diplomatique peut stopper l’engrenage de la guerre. La France a les moyens de porter, avec d’autres États, une résolution sur l’ensemble de la région (les détroits, la Palestine…) pour la paix, pour le droit international et pour prendre des sanctions contre ceux qui le piétine.
Vincent Boulet
membre du CEN en charge de la paix, de la défense et des relations internationales
28 octobre 2026
Article publié dans CommunisteS, numéro 1107 du 4 novembre 2026