International publié le 24/10/2020

Note de situation: Election présidentielle étasunienne du 3 novembre 2020

Élection présidentielle étasunienne du 3 novembre 2020

Note de situation – secteur International

 

La prochaine élection présidentielle des États-Unis d'Amérique se déroulera le 3 novembre. Quels qu'en soient le résultat et les conditions dans lesquelles ce résultat est atteint, il faut se préparer à ce que cette élection ouvre une période de troubles rarement connue aux États-Unis dont l'histoire est pourtant profondément marquée par la violence. Que le sortant Donald Trump gagne, qu'il gagne en trichant (et, il en a les moyens) ou non, qu'il perde et alors conteste le résultat en jetant le doute sur la légitimité du vainqueur Joe Biden: la société nordaméricaine, déjà en ébullition, entrera, jusqu'au 6 janvier, dans un moment de tensions que les forces d'extrême droite et ultraconservatrices s'apprêtent à alimenter à leur profit.

Dans un climat social et économique considérablement dégradé, de mobilisations populaires massives contre les violences policières et les discriminations raciales, et en pleine pandémie et crise sanitaire qui font des États-Unis le pays qui détient le record mondial de décès par Covid19, Donald Trump et sa clique ont opté pour le passage en force et, à défaut, d'employer aux États-Unis la méthode, testée grandeur nature sous leur instigation en Amérique latine ces derniers temps (en Bolivie fin 2019, au Venezuela depuis 2017...), qui consiste à discréditer le résultat en l'entachant de fraudes et à encourager un climat de violences de rue. Les conséquences d'une telle tactique sont difficilement prévisibles et elles ne se réduiront certainement pas aux frontières des États-Unis qui exercent encore, non sans difficultés, leur hégémonie au plan international.

Il est donc nécessaire de se préparer à l'éventualité d'une telle situation intérieure nordaméricaine. Le choix arbitraire de cette note/intervention est de se focaliser sur les éléments saillants de la situation nationale étasunienne.

Situation économique et sociale

«Notre économie se débrouille très bien (...) La bourse est à des niveaux record. Nous sommes à l’avant-garde de la reprise mondiale et le meilleur est encore à venir», a déclaré Trump, le 6 octobre. Regardons-y de plus près.

Le taux d’activité, ou la proportion des Étasuniens en âge de travailler et qui ont un emploi salarié, est tombé à 61,4 % contre 61,7 % en août, et le taux de participation des femmes a chuté de 56,1 % à 55,6 %. Or ces statistiques concernent uniquement les salariés: ne sont donc pas comptabilisés les quelque 57 millions de free lance, soit 36 % des Étasuniens en âge de travailler – travailleurs à la tâche, sans couverture sociale. Seuls 46 % des Étasuniens blancs – et moins de 41 % des Afroaméricains – de plus de 16 ans en âge de travailler, ont un emploi à plein temps pour un salaire dépassant 20 000 dollars/an (17 100 euros).

Le taux officiel du chômage était, fin septembre, de 7,9% et ne comprend que ceux qui ont perdu leur emploi régulier. Compte tenu du nombre de celles et ceux qui ne seront pas réembauchés – environ 5 millions de personnes –, du nombre de celles et ceux « free lance » qui ne trouvent plus de tâche à accomplir ou de contrats de sous-traitance, le taux de chômage réel est estimé à environ 26,1% en moyenne: de 32,4 % pour les Afro-américains, 30 % pour les hispaniques, 24,3 % pour les blancs (source: Axios).

26,5 millions de salariés ayant perdu leur emploi bénéficiaient au 1er octobre d'une allocation chômage et 1,5 million de nouveaux demandeurs se sont inscrits au cours de la dernière semaine de septembre. Ces allocations, soit d'assurances chômage des entreprises, des États, soit de l'aide fédérale dans le cadre du fonds d'aide exceptionnel Cares ne sont pas ouvertes aux free lance. Le bénéfice de ces allocations étant de 6 mois, l'urgence est donc de voter de nouveaux crédits.

Le plan Cares (Coronavirus Aid, Relief, and Economic Security Act) de 2,2 mille milliards de dollars, voté par la Congrès et signé par Trump le 27 mars dernier, a avant tout bénéficié aux grandes entreprises et, par ricochet, aux banques et autres fonds financiers. Il s'agit essentiellement de crédits et d'aides sous forme de primes versées aux employeurs – censés limiter les licenciements – notamment dans le transport aérien et aux entreprises de «sécurité nationale» (National Security Businesses).

Ce plan accorde tout au plus 1 200 dollars à tout adulte au revenu inférieur à 99 000 dollars/an et 500 dollars pour tout enfant de moins de 17 ans. A cela s'ajoutent des soutiens variés aux États pour le versement d'allocations de chômage.

Les représentants démocrates ont souhaité faire adopter un nouveau plan d'aide d'un montant de 2,4 mille milliards. Sur ordre de Trump, les Républicains ont d'abord rejeté le projet pour le reporter après les élections. Puis Trump a fait marche arrière proposant un projet d'un montant d'abord de mille six cent milliards de dollars puis, jeudi, de mille huit cent milliards, et les négociations se poursuivent avec Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des Représentants.

40 millions d'Étasuniens sont menacés d'expulsion de leur logement acquis à crédit (et deux fois plus d'Afro-Américains que de blancs), le moratoire des expulsions devant prendre fin au 1er janvier prochain. La dette étudiante (emprunts pour payer les inscriptions universitaires) dépasse 1 600 milliards de dollars.

«Les plans de sauvetage de l'économie vont faire bondir le déficit budgétaire à 16 % du PIB cette année et la dette à 104,4 % du PIB en 2021, selon les derniers calculs du CBO, l'office budgétaire du Congrès. La dérive des comptes publics avait déjà largement débuté avant la pandémie, mais celle-ci fait entrer les États-Unis dans une phase durable de finances publiques dégradées1».

Un véritable processus de restructuration de l'emploi semble se développer dans un contexte d'incapacité de prévision de l'évolution de la crise sanitaire et de ses conséquences économiques. Ainsi, sur les 32,5 millions de personnes recensées officiellement au cours du mois de mai comme étant au chômage à cause de la pandémie, seuls 14,8 millions de salarié-e-s (45 %) pouvaient raisonnablement s'attendre à être repris-es dans leur emploi précédent, ce qui veut dire que 17,6 millions (54,6 %) ne le pourront pas et devront «se satisfaire» de ce que l'on voudra bien leur proposer, bien sûr à moindre coût (Economic Policy Institute, EPI). Ainsi, les seuls emplois «solides» seront ceux des noyaux durs des entreprises, inaptes à être sous-traités, et la grande majorité des personnes en âge de travailler seront réduites aux petits boulots ubérisés, au «travail à la tâche» pour lequel le chercheur d'emploi louerait ses services aux conditions fixées par un «employeur acheteur».

Les femmes en sont les premières victimes: alors qu'elles constituaient 50 % des salarié-e-s en décembre 2019, elle ne comptaient plus que pour 45 % en août 2020. La discrimination salariale par rapport aux hommes est massive. Une femme blanche reçoit 79 cents quand un homme gagne, à statut égal, 1 dollar. Pour les Latino-américaines, ce taux est de 54 cents, pour les femmes Natives il est de 57 cents et pour les Afro-Américaines, il est de 62 cents. Sur les 11 millions d'emplois féminins perdus (décomptés en mai dernier) seulement 2,9 millions ont été récupérés fin juin.
Quand 6,4 % des hommes n'ont aucun espoir de retrouver un emploi, 8 % des femmes sont dans ce cas. Un chiffre auquel il faut ajouter 4 % de femmes qui ne retourneront pas à un emploi salarié, même si elles en trouvent un. Les emplois dont elles disposent se situent pour les 2/3 dans les quarante catégories d'emplois les moins rémunérés. Les possibilités - toutes du secteur privé – garde d'enfants (aide maternelle, crèches et autre garderies ou écoles maternelles jusqu'à l'âge de 5 ans) – ont perdu 1/4 de leurs emplois depuis janvier dernier. Là aussi, ce sont les femmes afro-américaines, responsables d'une famille mono-parentale, et, dans une moindre mesure les hispaniques qui sont les plus frappées. Mais aussi dans les couches moyennes inférieures, nombre de femmes renoncent à reprendre un emploi au profit des tâches ménagères de « femmes au foyer » pour permettre à leur conjoint d'occuper un emploi à plein temps ou une activité suffisamment rémunératrice2. Et, concernant les mères de familles avec de jeunes enfants qui continuent à travailler, elles ont réduit leur temps consacré au travail rémunéré 4 fois plus que les pères (2 heures contre 1/2 heure), un taux encore plus élevé lorsque les deux conjoints sont en télétravail, selon une enquête effectuée auprès de 60 000 foyers dans les 50 États3.

Luttes et résistances sociales

Le combat étasunien pour la justice sociale et contre le racisme systémique et les violences policières se mène en un même engagement syndical et politique. Et une nouvelle génération a émergé. A l'image de Cori Bush, qui participera à la séance d'ouverture du Forum européen initié par le PGE, le 8 novembre prochain; dirigeante locale du syndicat des infirmières à Saint-Louis (Missouri), elle a organisé la participation de ses camarades à la manifestation nationale de la National Nurses United de ce week-end. C'est après le meurtre policier de Michael Brown à Ferguson (comté de Saint-Louis) en août 2014, que Cori Bush a rejoint les manifestations de BlackLives Matter (BLM4) à Saint-Louis où elle a soigné des manifestants blessés dans la répression.
Constatant que bien peu de responsables politiques étaient venus apporter leur soutien et alors qu'elle ne pensait pas s'engager pour «faire de la politique», elle décide de se présenter à la primaire démocrate pour la candidature à la Chambre des Représentants contre le candidat de l'establishment. Bien qu'immobilisée durant deux mois, victime du Corona, elle est choisie par les Démocrates du premier district de Saint-Louis. Si elle est élue, elle sera la première femme, militante syndicale et combattante de BLM qui siègera à la Chambre.

Lors de son intervention à la tribune de la Rencontre internationale pour une conférence mondiale pour la paix et le progrès que nous avons organisée le 1er juin 2016 avec près de 500 participants français et internationaux5, Opal Tometi, représentante de BLM, avait souligné: «Je crois sincèrement qu'un autre monde est possible et pour qu'il le soit, Black Lives Matter est un mouvement pour la justice sociale. Nous devons travailler et agir pour nous assurer que toutes les vies noires soient importantes, que ce soit pour ceux d'entre nous qui vivent en Amérique, en Occident ou encore sur le continent africain. (…) Le racisme contre les Noirs a un impact sur nous tous». BLM inscrit donc à part entière son action dans le combat universel pour l'émancipation humaine.

Le racisme et l'exploitation de classe sont certes des processus autonomes au cheminement différent mais les deux phénomènes sont intimement entrelacés (comme l'a développé tout au long de son combat, notre ami Mumia Abu Jamal6). La révolte actuelle contre le racisme est un véritable soulèvement d'une partie importante de la population contre le racisme institutionnel, y compris celles qui n'en sont pas les cibles, et contre les inégalités et les injustices, portant des exigences de changement de structure de l'organisation sociale et politique de la société.

Ce mouvement n'est pas centralisé. Il n'a pas de structure dirigeante en tant que telle. Ses chapters (sections) sont autonomes et ont pour seule référence l'adhésion aux principes du mouvement. Il s'agit d'une structure libre en réseau. Concernant la prétendue absence de leadership, BLM répond qu'au contraire le mouvement est «plein de leaders». Et de préciser qu'«un mouvement avec un seul ou quelques leaders visibles est vulnérable, parce que ces dirigeants peuvent être facilement identifiables, harcelés, et tués (…) En ayant un leadership multiple (…) nous faisons la démonstration que le mouvement est plus grand que n'importe quelle personne unique.» – cette conception se retrouve ailleurs, par exemple, en Algérie au sein du Hirak, le mouvement populaire qui se bat contre le pouvoir algérien depuis 2 ans.

Dès les premières manifestations de révolte contre les assassinats policiers, on a vu défiler de jeunes manifestants blancs, essentiellement issus de couches moyenne dans un premier temps, se mêler aux autres manifestants mais plus du tout comme des invités comme à l'époque de Martin Luther King, ou comme des personnalités avec les Black Panthers. Et au fur et à mesure du développement des manifestations, ils ont été rejoints par des jeunes des classes populaires blanches et latino américain-e-s atteints d’obésité -- un signe de pauvreté qui ne trompe pas aux États-Unis. Et aujourd'hui encore, il est possible de voir même dans certaines petites villes de l' «Amérique rurale» des regroupements «blancs» brandissant des pancartes BLM.

Ces mobilisations sont historiques, atteignant une ampleur jusqu'ici inégalée: «Entre 15 et 26 millions d’Étasuniens ont participé aux récentes manifestations contre le racisme et les violences policières dans tout le pays. Ce qui en fait probablement le mouvement de protestation le plus important de l’histoire des États-Unis», souligne le New York Times7. «Le pic de mobilisation du mouvement Black Lives Matter a été atteint le 6 juin», souligne le New York Times: «Ce jour-là, un demi-million de personnes ont défilé dans plus de 550 villes aux États-Unis.» Et il ne s’agissait que d’une seule journée «dans un mouvement de protestation qui a duré plus d’un mois et continue aujourd’hui. (…) À travers tous les États-Unis, il y a eu au moins 4 700 manifestations, soit une moyenne de 140 par jour depuis la première manifestation à Minneapolis le 26 mai» au lendemain de l'assassinat de George Floyd. «Plus de 40 % des comtés du pays ont vu des manifestations se dérouler et, contrairement aux mobilisations antérieures liées au mouvement Black Lives Matter, 95% de ces comtés étaient à majorité blanche8

Interrogé par le Courrier international, Douglas McAdams, professeur émérite à l’université Standford et spécialiste des mouvements sociaux, estime que cette mobilisation constitue un point de bascule: «Ces manifestations semblent parvenir à quelque chose que très peu parviennent à faire: mettre en branle une période de changement social et politique important, durable et étendu. Nous sommes en train de vivre un tournant – c’est rare dans une société et cela aura sans doute des conséquences.»

C'est la raison pour laquelle on peut comprendre qu'aujourd'hui dans ces derniers jours de campagne électorale, la question des discriminations raciales soit devenue, selon une étude d'opinion fouillée de l'institut Gallup, la préoccupation n°1 des électeurs, devant même celle des inégalités économiques.

L'enjeu du scrutin du 3 novembre

Pour se maintenir au pouvoir Trump semble prêt à tout, même au pire. «Le pouvoir respecte le pouvoir» dit-il. Sa stratégie politique, son idéologie consiste en deux mots «Law and Order – La Loi et l'Ordre»: tout faire pour maintenir le pouvoir des possédants, qui seuls «méritent» le droit de diriger et d'en tirer plein profit --- la Loi est là pour cela; et il s'agit de tout faire pour neutraliser les défenseurs d'une certaine équité sociale, considérés des «agents du désordre». Rien ne doit compromettre la domination de classe de la grande bourgeoise nordaméricaine.

La tactique de D. Trump pour diviser le peuple est la politique et la rhétorique de la peur. Ses supporters ont été fanatisés par sa démagogie et son ancrage dans le suprémacisme blanc au nom de la prétendue mission divine des États-Unis.

Les conséquences en sont le déclenchement d'une épidémie de violence, faisant sortir au grand jour les pires négationnistes des droits humains, néonazis, racistes et antisémites, telles les bandes armées comme les « proud boys » ou encore des complotistes de Qanon.

Plus grave et signe inquiétant de futures possibles actions terroristes déstabilisantes pouvant ouvrir encore plus à l'autoritarisme (le fascisme, disent de plus en plus de voix), des miliciens ont projeté d'assassiner Gretchen Whitmer, la gouverneure du Michigan, qui est régulièrement la cible de la vindicte de Trump qui s'en prend volontiers à «ces démocrates qui veulent détruire la liberté des Américains» puisqu'ils préconisent le port du masque dans la lutte contre la pandémie...

Les programmes électoraux des candidats Trump et Biden diffèrent sur un point essentiel: la part et la valeur accordées à la démocratie. Et, aujourd'hui le choix se pose en ces termes pour les progressistes étasuniens: «Trump ou la démocratie».

Pour Trump, la démocratie est un danger: il s'agit donc pour lui de tout faire pour empêcher que la démocratie porte atteinte à sa personne et aux «valeurs» que, lui, professe. C'est la raison pour laquelle, après avoir fait désigner comme juge à la Cour suprême, l'ultra-conservateur Brett Michael Kavanaugh en 2018, il espère en faire autant pour la catholique intégriste Amy Coney Barrett, fanatique de l'ordre moral et de l'interdiction de l'IVG dont la nomination porterait à six (sur les neuf membres) le nombre des juges conservateurs, une garantie pour Trump en cas de litige du décompte des voix.

Donald Trump développe tout le registre de son idéologie composite: ultranationaliste, populiste «anti-système» et «élite», illibérale, et d'ultraconservatisme religieux appuyé par les Évangéliques blancs et les catholiques conservateurs: il promet la poursuite de la construction du mur à la frontière avec le Mexique, et la suppression définitive de l'"Obama-care" - un système régulé d'assurance sociale dont l'annulation priverait plus de 30 millions d'Américains de toute protection. Le multilatéralisme est aussi détestable pour la bande Trump que la négociation collective est détestable pour cet homme d'affaires et grand patron. «Cela coûte trop cher et cela ne rapporte rien» aime à proclamer Trump.

Une double démarche en est la traduction: la sous-traitance des conflits à des États, quel que soit leur régime, qui sont ou qui se sont placés dans une position de vassaux (féodalités et pétromonarchies du Golfe, Israël, Taïwan, Turquie, etc.). Dans le même temps, neutralisation des puissances non-vassalisées à vocation régionale et celles risquant d'être trop fortes à son goût comme l'UE. La Chine et, accessoirement la Russie, sont les deux puissances cibles perçues comme des concurrentes directes des intérêts US. Il faut donc les «domestiquer» par des actions directes - concurrence et sanctions économiques en tentant de les isoler ,selon la vieille stratégie datant du président Truman du containment. C'est aussi pour cette raison que l'Iran est une cible: les échanges économiques entre Téhéran et Beijing échappent au contrôle du dollar.

Mais force est de constater que cela ne marche pas aussi bien: la Chine fait à nouveau «plonger la balance commerciale américaine» (Les Echos du 13 octobre); des vassaux, comme B. Netanyahu ou R.T. Erdogan, par exemple, se permettent d'élargir leurs prérogatives au risque de tout déséquilibrer; enfin, même au Venezuela ou en Bolivie, sa politique est en échec patent...

A l'opposé de l'image «isolationniste» et de «repli sur soi», la doctrine militaire de Trump est fondamentalement agressive: la course aux armements a pour lui un double avantage, en vendre le plus possible («cela crée des millions de bons emplois américains» répète-t-il) et en fabriquer toujours plus et plus puissantes: une immense menace irrésistible qu'on peut brandir contre les indociles (discours devant l'ONU, le 22 septembre 2020). Si Trump s'est effectivement prononcé en faveur de la reprise des négociations New START, dont l'accord prend fin en février prochain, avec la Russie, il veut y joindre la Chine dont la puissance nucléaire est comparable à celle de la France.
Les États-Unis possèdent actuellement 1750 têtes nucléaires – bombes et missiles de longue portée - la Russie en possède 1500 tandis que les deux puissances ont en stock plusieurs milliers d'autres ogives).

Ainsi, Donald Trump «nucléarise» ainsi la diplomatie étasunienne9. S'il est réélu, il compte encore augmenter le budget militaire US qu'il a déjà porté à 750 milliards de dollars, soit une centaine de plus depuis son entrée en fonctions.

Joe Biden, quant à lui, envisage un programme de 2 000 milliards de dollars pour une transition écologique ambitieuse qui accompagnerait le retour des États-Unis dans l'Accord de Paris sur le climat, ainsi qu'une série de mesures, modérées, de réduction des inégalités. Son équipe a en revanche rejeté l'idée d'un système de sécurité sociale pour tous, préconisé par Bernie Sanders ainsi que le Great New Deal d'Alexandra Ocasio Cortez. Sur le plan international, il se dit partisan du multilatéralisme souhaitant reprendre langue avec l'ONU et ses agences; il affirme vouloir réintégrer le traité Cinq+un avec l'Iran, tout en voulant le renégocier pour en y intégrer des contrôles «plus efficaces» et une surveillance des armements dit classiques. Mais Biden se situera vraisemblablement dans la continuité des orientations de Trump. Ainsi il ne redéménagera pas l'ambassade US de Jérusalem à Tel Aviv (il a qualifié les «accords Abraham» de marche vers la paix); et il est peu probable également que sa ligne vis-à-vis de la Chine ne change non plus, même si le ton et la forme évolueront sans doute.

Les décomptes des votes différés et par correspondance – 17 millions à la date du 16 octobre – indiquent que les votes dans les circonscriptions démocrates dominent largement et que Biden serait confortablement majoritaire dans le vote dit «populaire».

Il en est tout autrement quant à la bataille pour la majorité (270 + 1) des délégués devant choisir le président. Le scrutin présidentiel dont le caractère démocratique est constitutionnellement et légalement largement faussé, puisque la règle veut que dans tous les États les délégués majoritaires «prennent tout», emportant ainsi l'intégralité du nombre de délégués prévus à un unique candidat.

D'autre part, plus d'une dizaine de millions de citoyens sont privés de droit de vote pour cause de prison ou de condamnation pour dette. Les circonscriptions ont été charcutées à volonté - parfois à l'étage ou à la maison près - par les Républicains au pouvoir dans les États. Ou encore, au Texas par exemple, le permis de port d'arme est reconnu comme pièce d'identité, alors que la carte d'étudiant est refusée...

L'argent roi est l'autre faussaire: 11 milliards de dollars vont être dépensés dans cette campagne par le biais de dons anonymes illimités à des organisations de financement ad-hoc qui inondent les médias et les réseaux sociaux de publicités les plus débilitantes et très souvent - notamment chez les partisans de Trump - les plus mensongères.

On entre désormais dans la période de tous les dangers. Les délégués ne désigneront le futur président que le 6 janvier 2021. Si le décompte des votes directs du 3 novembre sera rapide et risque de donner une avance à Trump (les électeurs républicains préférant cette formule), il n'en va pas de même quant au décompte des votes «avancés» et par correspondance, privilégiés par les électeurs démocrates, qui seront cette fois-ci bien plus nombreux (entre 40 et 50% estimés).

Ainsi, envisagé de prime abord comme vainqueur (ce dont il fera grand bruit), Trump pourra hurler à la fraude et – grâce à la nomination espérée de Mme Barrett –, attendre de la Cour suprême qui est l'ultime recours en cas de contestation du vote, une déclaration d'élection en sa faveur avant même la fin du décompte et la procédure du 6 janvier.

Le terrain a été labouré profondément à cet effet par la bande trumpiste. Leur chef est allé jusqu'à recommander à ses partisans de voter deux fois ( une fois par correspondance puis au scrutin direct ) pour matérialiser la fraude. Le fils Trump a lancé la formation de l'"armée pour Trump" qui doit recruter au moins 50 000 petits soldats - - qui n'en seront pas moins armés – chargés, théoriquement, de surveiller la bonne marche des bureaux de vote mais en fait disposés pour intimider les électeurs, notamment les minorités «non-blanches» afin que ces citoyens renoncent au vote.

La crainte et la peur d'émeutes, de violences et de provocations organisées par des miliciens qui ont pignon sur rue sont aujourd'hui réelles et ce climat domine le pays qui, paradoxalement, se pose en phare de la démocratie et de la liberté.

Conclusions

Pour reprendre les remarques de Maya Kandel dans Le Monde des 18 et 19 octobre, quel que soit le résultat issu des urnes le 3 novembre, le trumpisme survivra vraisemblablement à Trump car son entourage d'extrême droite (Miller, Bannon, Hazony) s'est chargé de théoriser son action politique. Ainsi pour l'un d'eux, DeMuth du Claremont Institute: «le trumpisme a une essence et cette essence est le nationalisme». D'autre part, si Joe Biden est élu, les inégalités et discriminations qui minent le peuple étasunien ne disparaîtront évidemment pas, et la volonté hégémonique des États-Unis ne faiblira pas non plus.

Mais il faut garder en tête qu'aux États-Unis mêmes – et c'est un des paradoxes – le trumpisme, un ultraconservatisme illibéral et néonationaliste. – est en réalité minoritaire, il est l'expression d'un monde qui disparaît et que les luttes qu'on a vu se développer, les larges rassemblements inédits dans la société nordaméricaine (contre les violences policières et le racisme, contre le port des armes, pour les droits des femmes...) qui se sont opérés ne sont pas achevés.

Nous avons de notre côté tout intérêt à amplifier la solidarité avec les forces de gauche et démocratiques (DSA, CPUSA), avec les mouvements sociaux et les réseaux militants de BLM: depuis Occupy Wall Street, la gauche nordaméricaine relève aujourd'hui la tête – des référendums sur le SMIC dans plusieurs États, la campagne de Bernie Sanders et l'élection de plusieurs personnalités, surtout des femmes, à la Chambre des Représentants l'ont illustré – il ne s'agit plus d'un courant marginal de la vie politique américaine mais bien d'une mise en mouvement de pans entiers de la société qui se retrouvent sur des exigences et principes de gauche de transformation sociale. Nous leur devons notre solidarité et nous serons forts de leurs victoires à venir dans notre combat commun pour changer le monde et dépasser le capitalisme.

Lydia SAMARBAKHSH
Responsable du secteur International du PCF

 

1 https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/coronavirus-la-dette-des-etats-unis-va-depasser-100-du-pib-lan-prochain1238870
2 https://19thnews.org/2020/08/americas-first-female-recession/
3 https://onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1111/gwao.12506
4 Muller, Michel, «Black Lives Matter» in Etats-Unis: un peuple en marche, La Pensée, n°388, pp. 37-45, 2016/4
5 http://international.pcf.fr/47978
6 Abu Jamal, Mumia, Have Black Lives Ever Mattered ? City Lights Open Media, 2017
7 Cité par Courrier International: https://www.courrierinternational.com/article/manifestations-black-lives-matter-lemouvement-de-protestation-le-plus-massif-de-lhistoire
8 Voir aussi https://www.courrierinternational.com/article/antiracisme-black-lives-matter-provoque-un-examen-deconscience-mondial
9 Livre blanc de la Défense, 2018, https://media.defense.gov/2018/Feb/02/2001872886/-1/-1/1/2018-NUCLEARPOSTURE-REVIEW-FINAL-REPORT.PDF

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