Publié le 18/11/2020 par PCF

Opération Aquarium (3/5)

L’immeuble de la direction nationale du PCF, place du Colonel-Fabien, fut tout un temps espionné par les services secrets américains. Un fonds d’archives l’atteste. Retour sur une affaire qui fit du bruit au milieu des années 70.

Marchal confirme que le siège du PCF est l’objet d’une surveillance constante. Dans son dispositif, la « Central Intelligence Agency » (CIA) possède un appartement 83 boulevard de la Villette, à deux pas de « Fabien », d’où sans doute elle tente d’écouter ce qui se passe dans l’immeuble de verre. Aux alentours du bâtiment, une équipe, où opère Marchal, est chargée de noter tous les mouvements, les entrées et sorties, de véhicules et d’employés, un travail méthodique avec, par exemple, établissement de listes interminables des plaques d’immatriculation. Avec la complicité de la police de Poniatowski, le ministre de l’Intérieur de l’époque, l’agence n’aurait guère de mal à identifier les propriétaires et leurs adresses, puis de choisir des objectifs plus précis. Marchal raconte alors une technique simple pour entrer en contact -si on peut dire - avec un de ces propriétaire : repérer le véhicule en stationnement près du lieu où il réside, donner (discrètement, de nuit par exemple) un petit coup (de marteau) sur la carrosserie, laisser un billet d’excuse sur l’essuie-glace avec un numéro de téléphone, attendre. Lors de la rencontre qui suit, immanquablement, l’agent (avec son nom d’emprunt) se montre très conciliant, indemnise sans problème, cherche à sympathiser, suggère - pourquoi pas - de se revoir pour un apéro, etc.

Place du Colonel-Fabien, les agents disposent d’une valise-caméra qui photographie les voitures et les individus. Le matériel est un peu encombrant et Marchal demanda un jour s’il n’y avait pas moyen d’installer un « soum » (du mot sous-marin), c’est ainsi qu’on désigne en argot policier ces camionnettes qui semblent stationner ad vitam aeternam à la même place et d’où on procède à une surveillance discrète d’un quartier… On lui répondit texto : « Non, les Français le font ! » Comme quoi il y avait du beau monde autour du siège communiste ces années-là !

La surveillance vise aussi à identifier les employés, une partie du moins –Marchal dénombre 175 personnes occupées alors à Fabien, un chiffre assez vraisemblable. Les agents doivent donner de brèves descriptions de ces hommes, de ces femmes : âge, taille, couleur des cheveux, habillements, etc. Si le « centre » le demande, ils peuvent prendre certaines personnes en filature. Un même agent n’assure pas toute la « filoche », plusieurs se relaient ; ou alors il « tronçonne » son travail, par exemple le premier jour, il va suivre la cible de Fabien au métro, le jour suivant il l’attend du métro pour aller jusqu’à une correspondance du RER, le jour d’après du RER au domicile, etc.

Quand il est établi (par le centre) que la cible vaut le coup, l’agent cherche la rencontre. Si la rencontre se fait, trois moyens de pression sont possibles, la corruption, l’exploitation d’un point faible ou la séduction.

Corruption : les Américains répètent à Marchal que tout s’achète. Pour l’Agence, « des offres de mensualités de l’ordre d’un million d’anciens francs doivent être irrésistibles ».

Séduction : il peut être demandé à l’agent de repérer si la personne suivie porte une alliance ou pas. Des collaboratrices (plus rarement des collaborateurs) sont ciblées, leurs modes de vie inspectés. Marchal parle d’un agent dont ce travail de séduction était en quelque sorte la spécialité. Il détailla, pour s’en moquer avec Guérin et Durand, une histoire où cet « expert » avait réussi une première approche, il géra une puis deux rencontres préliminaires pour finalement se prendre un râteau !

Point faible : l’agent doit chercher si la cible est sensible à certaines dérives, alcool, sexe… La CIA s’intéresse particulièrement aux services « périphériques » de Fabien, en particulier les agences de nettoyage/entretien et la cantine ; elle va repérer un responsable d’une agence d’entretien qui mènerait une vie privée tumultueuse, avec un petit penchant pour les « partouzes ». Marchal ira même plusieurs soirs de suite sous les fenêtres du bonhomme pour vérifier si le lieu était « chaud ». Quoi qu’il en soit, un agent va prendre contact avec lui en prétendant être propriétaire d’importants locaux de bureaux (qui seraient proches de Fabien) et solliciter les services de sa société. À l’évidence, ici, les contacts iront assez loin.

Pour finir, un détail qui montre l’ingéniosité de nos espions : on fume dans les bureaux à cette époque ; il y a donc des cendriers partout et notamment des cendriers estampillés Ricard, interchangeables ; l’objectif était de récupérer un de ces objets (facile à manier et à remplacer) ; des techniciens (venus tout exprès) y incorporeraient un micro et le cendrier ainsi « armé » reprendrait sa place. µ

Gérard Streiff

[La semaine prochaine on verra comment « travaille » la CIA.]

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