Justice, faire toujours plus avec moins de moyens ?

Publié le 17 juin 2026

Cessons d’accuser la justice que nous avons nous-mêmes affaiblie. L’émotion suscitée par l’affaire Lyhanna est immense et légitime. Lorsqu’un drame frappe un enfant, chacun cherche à comprendre ce qui n’a pas fonctionné. Mais au-delà de l’émotion, une question mérite d’être posée : comment exiger toujours davantage de notre système judiciaire après l’avoir affaibli pendant des décennies ?

Depuis plusieurs jours, les procès en laxisme se multiplient. Magistrats, éducateurs, travailleurs sociaux ou policiers deviennent les réceptacles d’une colère collective. Pourtant, derrière les indignations, les faits racontent une autre histoire : celle d’institutions sommées de faire toujours plus avec des moyens insuffisants.

La France demeure très en retrait de nombreux pays européens en matière de justice. Elle compte environ 11 magistrats pour 100 000 habitants, contre plus de 17 en moyenne européenne et plus de 24 en Allemagne. Les procureurs sont également beaucoup moins nombreux. Cette faiblesse se traduit concrètement par des délais plus longs, des juridictions saturées et des capacités de suivi réduites pour les situations les plus fragiles.

Cette réalité est d’autant plus paradoxale que les attentes des Français n’ont jamais été aussi fortes. Nous voulons une justice plus rapide, davantage de sécurité, un meilleur accompagnement des victimes, une protection renforcée de l’enfance. Mais dans le même temps continue de prospérer l’idée selon laquelle il y aurait trop de fonctionnaires et trop de dépenses publiques.

Or il faut choisir. Une justice plus efficace suppose davantage de magistrats, de greffiers, d’éducateurs spécialisés et de travailleurs sociaux. Une police plus performante suppose davantage d’enquêteurs et de policiers de proximité. Les services publics ne fonctionnent pas par incantation mais grâce à des femmes et des hommes en nombre suffisant pour accomplir leurs missions.

Cette contradiction traverse tout le débat sur la sécurité. Depuis des années, on oppose artificiellement police et justice, répression et prévention. Pourtant, la sécurité est une chaîne. Un policier qui manque, un magistrat débordé, un éducateur absent faute de moyens ou un service social saturé participent du même affaiblissement de l’action publique.

Il faut également en finir avec le mythe d’une justice laxiste. La population carcérale française atteint aujourd’hui un niveau record, avec plus de 88 000 détenus pour environ 63 000 places. Dans le même temps, les peines prononcées et les durées de détention n’ont cessé de s’allonger. Les difficultés de notre système ne relèvent donc pas d’un manque de sévérité mais d’un manque de capacités.

Cette réalité apparaît avec une force particulière lorsqu’il est question de protection de l’enfance. Protéger un enfant dépend de l’école, des professionnels de santé, des travailleurs sociaux, de l’aide sociale à l’enfance, de la protection judiciaire de la jeunesse, de la justice, des forces de l’ordre et du tissu associatif. Lorsque l’un de ces maillons est fragilisé, c’est toute la chaîne qui s’affaiblit.

La véritable question est donc moins celle des priorités que celle des moyens accordés à ces priorités. Une priorité qui n’est pas financée n’est pas une priorité, c’est un discours.

Nous ne pouvons pas réclamer davantage de sécurité, une justice plus rapide et une meilleure protection des enfants tout en refusant d’accorder à la police, à la justice, à l’aide sociale à l’enfance, à la pédopsychiatrie ou à la protection judiciaire de la jeunesse les moyens nécessaires à leurs missions.

Les enfants ne seront pas mieux protégés par davantage de polémiques. Ils le seront par davantage de cohérence : celle qui consiste à aligner enfin nos ambitions collectives sur les moyens que nous acceptons d’y consacrer.

Robin Salecroix

Article publié dans CommunisteS, numéro 1091 du 17 juin 2026.

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