José Antonio Kast a été élu président de la République du Chili avec 58,16 % des voix le 14 décembre et a pris ses fonctions le 11 mars 2026. En quelques semaines, la popularité de Kast s’est effondrée dans les sondages et il a déjà dû procéder à deux remaniements ministériels.
Kast, en bon représentant de l’extrême droite, a fait toute sa campagne sur les thèmes de la sécurité et de l’immigration.
Qu’en est-il de la réalité ?
Question sécurité, sa ministre de la Sécurité (intitulé officiel) a finalement reconnu qu’elle n’avait pas de plan de lutte contre l’insécurité et que pour le moment elle appliquait le plan de 5 ans élaboré par le gouvernement Boric. Elle a été limogée au bout de deux mois.
Kast a annoncé qu’il voulait que tous les élus soient testés pour vérifier qu’ils n’utilisent pas de stupéfiants. Lui le premier a montré l’exemple et a réalisé le test... négatif évidemment !
Une cinquantaine de quartiers ont été ciblés et sont occupés par la police. Mais il ne s’agira pas d’une présence permanente, il ne s’agit pas de la création d’une police de proximité. Ça permet aux ministres de se faire photographier devant de belles images d’action policière, mais tout le monde sait que lorsque la police repartira, les narco reprendront le terrain illico. Perquisitions, contrôles d’identité, fourgons blindés : le bilan en termes de saisies de stupéfiants et d’armes est mince.
Kast a annoncé vouloir créer un registre des « vandales » et des insécurités. Dans cette base de données seraient enregistrées toutes les personnes ayant commis des incivilités. Faire un graffiti, bloquer la circulation, fumer un pétard dans un lieu public, casser du matériel urbain, organiser une loterie associative… Les faits donnant lieu à enregistrement sont très divers et de niveaux différents. Certains sont déjà punis par la loi, ce sera la double peine. Les sanctions seront : suspension du permis de conduire, interdiction d’assister à des concerts ou des matchs de foot, suspension des aides sociales, en particulier le bénéfice de la gratuité des études universitaires. Ce sont les plus pauvres qui sont visés. Mais aussi le mouvement social : n’importe quelle manifestation spontanée étudiante tombera sous le coup de cette loi. Des étudiants pourront être chassés de l’Université.
Kast a réalisé à Santiago un sommet de chefs d’États d’Amérique latine, tous d’extrême droite (Argentine, Équateur, Pérou, Bolivie, Chili) consacré à la lutte contre le crime organisé. Les présidents se sont promis assistance et collaboration mutuelle, ils ont même évoqué une éventuelle participation militaire. Et puis ils sont rentrés chez eux. Dans la semaine qui a suivi, les parlementaires liés à Kast ont refusé la levée du secret bancaire dans les enquêtes sur le narco trafic. C’est la grande question : comment mener une bataille efficace contre le crime organisé s’il n’est pas possible de lever le secret sur les circuits financiers des mafias ?
Concernant l’immigration, les ministres de Kast ont reconnu que pour des raisons « techniques » on ne pouvait pas expulser plus d’immigrants illégaux que ne le faisait le gouvernement Boric. Il y a environ 340 000 étrangers en situation irrégulière au Chili que Kast avait promis d’expulser. Le gouvernement Boric avait lancé un plan pour la régularisation de 180 000 d’entre eux. Ce plan a été stoppé. Sans que pour autant que ces 180 000 personnes soient expulsées. Ce sont des personnes qui travaillent au Chili et qui n’ont pas de casier judiciaire, ou qui ont un conjoint chilien, ou des enfants nés au Chili…
Juste après sa prise de fonction, Kast a lancé, tout au nord du Chili, à la frontière avec la Bolivie et le Pérou, la construction d’un gigantesque mur qui est censé empêché l’arrivée illégale de tout migrant. L’armée sera chargée de surveiller ce mur. Depuis l’aveu que l’expulsion de 340 000 personnes sera impossible, Kast et son gouvernement ne parlent plus trop de ce mur. Mais sa construction se poursuit, il va couter très cher, mais l’argent public dépensé à cette occasion ne sera pas perdu pour tout le monde.
Le bilan des réalisations des promesses de campagne est finalement proche de zéro. Par contre, les Chiliens ont découvert tout un arsenal de mesures qui n’étaient pas dans le catalogue de campagne.
La première mesure qui a choqué a été la suppression dès le mois de mars du système de régularisation du prix des carburants. En plein blocage du détroit d’Ormuz, les prix du carburant ont explosé à la pompe. Les répercussions sont immédiates pour tous : sur le prix des transports en bus ou en car (il y a très peu de train), sur les prix des marchandises qui ne circulent quasiment uniquement que par transport routier. Mais le ministre des Finances, Jorge Quiros, était heureux : il avait réalisé pour l’État une belle économie dans un programme qui avait un but social évident.
Une autre mesure a été d’exiger des bénéficiaires du CAE (Crédit avec l’aval de l’État) qui avaient des retards dans les paiements de rembourser sur le champ. La trésorerie publique n’a pas eu de difficulté morale ou technique pour lever le secret bancaire et saisir l’ensemble des fonds des retardataires. Ce CAE avait été mis en place par un gouvernement de centre-gauche pour éviter de rendre les universités gratuites ou financer des bourses. Les banques ont été les grandes bénéficiaires de ce CAE puisqu’elles étaient toujours payé : soit par celui qui avait souscrit un prêt pour financer ses études, soit par l’État qui était garant et ne trainait pas à dédommager les banques en cas d’insolvabilité du jeune emprunteur.
Surtout, Quiros qui est considéré comme le ministre ayant le plus d’influence, a présenté en avril sa « mega reforma ». Elle contient plus d’une quarantaine de mesures très différentes mais dont l’axe central est le transfert massif des richesses vers les hyper riches. Des économistes ont calculé que 20 % des avantages financiers ou fiscaux de cette méga réforme allaient revenir à 99 % de la population, 30 % aux 0,99 % les plus riches et 50 % aux 0,01 % d’hyper riches.
Le taux d’imposition des entreprises va baisser de 27 à 23 %. La taxe foncière va être supprimée pour les plus de 65 ans. Cette suppression de la taxe foncière va mettre en difficulté les communes, principales bénéficiaires de cet impôt. Les hyper riches qui avaient évadé leurs capitaux du Chili pour ne pas payer d’impôts vont bénéficier d’un avantage fiscal s’ils les rapatrient : double bénéfice, à la sortie puis à la rentrée des capitaux. La TVA est suspendue pour tout achat de logement neuf. Retrait du projet des discussions sociales par branche : les négociations entre les syndicats de salariés et le patronat resteront au niveau des entreprises. Flexibilisation des réglementations sur les conditions de travail. Suppression de législations contraignantes pour la construction immobilière. Etc.,etc.
Quasi toutes les mesures vont dans le sens d’une aggravation du déficit en réduisant les recettes de l’État, alors que l’objectif du gouvernement est de revenir à l’équilibre budgétaire. Même le ministre des Finances n’annonce pas un rétablissement à l’équilibre avant 2031.
Parallèlement, le ministre des Finances a exigé que tous les ministères réduisent immédiatement leurs dépenses de 3 %, ce qui touche là encore directement les communes. Il a décidé que 142 programmes, sociaux ou culturels, allaient être purement et simplement supprimés, et 260 autres allaient voir leurs budgets réduits de 15 %. La liste de ces programmes a été tenue secrète. Mais on a pu savoir que le programme d’aide alimentaire dans les cantines pour les écoliers les plus pauvres allait disparaitre.
La droite mène en même temps une campagne permanente contre la compagnie nationale CODELCO, première entreprise mondiale de production de cuivre. CODELCO, c’est le portefeuille du Chili, son poumon financier. CODELCO représente le tiers des exportations du Chili. La droite voudrait la privatiser ce que même Pinochet n’avait pas osé faire.
Le transfert des richesses au profit de la classe capitaliste va être colossal, dans un pays qui détient déjà des records d’inégalité sociale. L’État va être fragilisé et les communes affaiblies financièrement. Le bilan des premiers mois de l’extrême droite au pouvoir au Chili est finalement assez simple. Elle n’a rien fait concernant ce sur quoi elle a été élue, l’insécurité et l’immigration. Par contre, elle met en œuvre tout un programme économique et social ultralibéral dont elle n’avait dit mot pendant toute la campagne électorale, programme dont sont victimes 99 % des Chiliens.
Pierre Capanera
collectif Amérique latine et Caraïbes
Article publié dans CommunisteS, numéro 1092 du 24 juin 2026