La théorie des ondes longues du capitalisme s’illustre à nouveau. Alors que le capitalisme se trouve dans une phase structurellement récessive depuis plusieurs décennies, et après l’échec du néolibéralisme, il a besoin, pour renouer avec une phase extensive, de facteurs politiques qui ont leur autonomie propre : le recours à la guerre et à l’extrême droite.
Cependant, rien n’est automatique. Il le fait au prix de contradictions exacerbées au sein des différentes fractions des classes dirigeantes. La contradiction fondamentale dans laquelle se trouve aujourd’hui le capitalisme étatsunien que la direction trumpiste tente de remodeler en est l’illustration : alors que Trump a été élu sur la promesse, fallacieuse, d’améliorer le pouvoir d’achat et que l’intervention au Venezuela avait pour objectif de faire baisser les cours du pétrole, la guerre contre l’Iran le fait exploser (avec un baril de Brent à 72 dollars au début de la guerre, passé à 95 aujourd’hui).
L’été 2026 a vu différentes illustrations des contradictions de l’impérialisme. J’en choisirais quatre.
- Le sommet de l’OTAN à Ankara : comment dépasser les contradictions des classes dirigeantes occidentales ? La déclaration finale insiste lourdement sur l’actualité de l’article 5, clé de voûte de l’Alliance atlantique. Un tel accent montre bien l’ampleur des contradictions qui traversent les classes dirigeantes occidentales, car visiblement il y avait besoin de le réaffirmer. L’objet du sommet de l’OTAN fut d’essayer de refaire, au moins en façade, l’unité des classes dirigeantes occidentales. C’est le rôle qui est donné au développement de l’industrie d’armement. L’OTAN est un marché commun de la guerre ainsi qu’une arme de domination industrielle pour l’industrie de guerre US. Cette dimension est de plus en plus importante et illustre la place de l’industrie d’armement dans la construction des nouvelles modalités d’accumulation capitaliste. La constitution lors de ce sommet d’un forum industriel sur la défense et d’un « portail commun » d’achats pour le plus grand bénéfice des marchands de canon renforce la mainmise de l’industrie de guerre US, y compris sur l’Europe.
- L’exacerbation des contradictions internes et l’absence de tactique de l’impérialisme US. Le « trumpisme » n’est pas un rouleau compresseur et ses contradictions internes sont importantes. Les enjeux de la préparation de la visite de Xi à Washington du 23 au 25 septembre les cristallisent, dans le contexte de l’enlisement de la guerre US et israélienne contre l’Iran. La décision de Trump du 17 août de retirer un porte-avion de la 7e flotte en Asie et des exercices conjoints USA-Corée du Sud au profit de la zone du Moyen-Orient ne saurait se réduire au prétexte officiel qui en est donné (se concilier les bonnes grâces de Kim). Elle démontre surtout deux choses : la surchauffe des moyens militaires engagés par la Maison-Blanche empêtrée au Moyen-Orient d’une part, et, d’autre part, l’absence de tactique cohérente de la part de l’impérialisme US pour réaliser son objectif stratégique qui est de s’en prendre à la Chine. Par ailleurs, la guerre contre l’Iran, qui a repris avec la remise en cause par les USA des accords d’Islamabad, se déroule sans objectif clair de la part de la direction étatsunienne. Comme l’écrivent justement nos camarades du Parti Toudeh d’Iran dans leur déclaration du 18 juillet dernier, cette guerre « offre une opportunité au noyau dur au pouvoir en République islamique de restaurer l’autorité affaiblie d’un régime en crise » et de reprendre « la répression et les exécutions sous prétexte de la guerre ».
- Des puissances régionales qui s’affirment. La guerre contre l’Iran accélère les recompositions des rapports de force régionaux au bénéfice de puissances régionales qui ont désormais les bases matérielles pour affirmer leur autonomie et leurs intérêts propres. Le 2 août dernier, l’Arabie Saoudite, le Pakistan et la Turquie ont signé un accord de coopération sécuritaire. Il s’agit en réalité de l’extension d’un accord préexistant entre l’Arabie Saoudite et le Pakistan. Cet accord ne constitue pas un OTAN moyen-oriental, ni une alliance exclusive. Il est différent des traités du temps de la guerre froide, tel l’accord de Bagdad de 1955, fondamentalement inféodé aux USA. L’accord du 2 août dernier ne vise pas à agir contre les USA, ni en soumission aux USA, mais sans les USA. Face aux contradictions de l’impérialisme US, des puissances moyennes décident à la carte de ce qu’elles jugent faisables en commun, sans exclusive. L’accord regroupe une puissance nucléaire (le Pakistan, membre de l’Organisation de coopération de Shanghai), une puissance financière (l’Arabie Saoudite, associée aux BRICS+) et une puissance militaire développant son industrie de défense (la Turquie, membre de l’OTAN). Toutes trois sont engagées dans des conflits soit ouverts, soit larvés : le Pakistan contre l’Inde, la Turquie en Syrie, l’Arabie Saoudite au Yémen. Dans le même temps, tous ces États, avec d’autres, comme l’Irak et les Émirats, cherchent des alternatives aux détroits désormais bloqués en développant de nouveaux réseaux énergétiques par voie terrestre, avec la bénédiction et la participation étatsunienne. L’accord signé entre l’Irak et la Syrie le 17 juillet pour réouvrir l’oléoduc Kirkouk-Banias fermé en 2003 s’est conclu à Washington sous l’égide de Chevron avec un objectif de 2 millions de barils par jour.
- Les bourgeoisies font ou non le choix de l’extrême droite en Amérique latine et en Europe. L’investiture du président d’extrême droite Abelardo de la Espriella en Colombie le 7 août dernier a eu des conséquences immédiates : le pays a rejoint le « bouclier des Amériques » créé par Trump afin de faire des gouvernements d’extrême droite d’Amérique centrale et d’Amérique du sud des relais de la « doctrine Donroe », renouveau de la doctrine Monroe adaptée à la refondation de l’impérialisme US par la direction trumpiste. Il prend la suite d’autres gouvernements d’extrême droite de la région qui prospèrent sur la défaite de la gauche et sur la dislocation et le discrédit des classes dirigeantes conservatrices traditionnelles. On peut citer l’Argentine, le Chili, le Salvador, le Costa Rica… Ici, l’extrême droite a clairement pris la place de la droite comme représentante politique de la bourgeoisie. On ne peut pas (encore ?) en dire autant en Europe, à l’exception de l’Italie. En Europe, les dissentions entre les fractions des classes dirigeantes sont exacerbées, sous pression de l’extrême droite et de la crise d’effondrement politique. Une partie d’entre elles est tentée par l’alliance avec l’extrême droite, ou de rechercher son soutien. Les effets peuvent en être différents d’un pays à l’autre, de l’Allemagne, à la France ou encore au Royaume-Uni. Savoir si l’Italie reste une exception ou s’affirme comme un laboratoire est l’enjeu des prochains mois en Europe. En attendant, c’est un facteur qui renforce les forces centrifuges en Europe et singulièrement au sein de l’UE.
Tous ces éléments soulignent la nécessité d’affirmer la nécessité pour la France de reconquérir les moyens d’une politique indépendante, de se retirer de l’OTAN, de construire un pôle public national industriel de défense et d’agir concrètement pour la paix, la sécurité collective et le droit international, contre l’impérialisme et un nouvel ordre du monde, de peuples souverains et associés. C’est un des éléments forts de la candidature proposée au vote des communistes de Fabien Roussel pour la République et pour la nation.
Vincent Boulet, membre du CEN, en charge de la paix, de la défense et des relations internationales
Article publié dans CommunisteS, numéro 1097 du 26 août 2026