Ce 8 avril, nous commémorons la naissance d’EDF (prononcé ÉDF)-GDF, comme disent encore les anciens qui ont vécu la nationalisation au sein des deux établissements juridiquement constitués en EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial). Deux entreprises pas comme les autres, nées d’un projet politique ambitieux au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : rassembler pas moins de 1 450 entreprises privées pour en faire un monopole public, au service de la population et de l’intérêt général.
Ce projet, inscrit dans le programme du CNR, nous le devons en grande partie à Marcel Paul, ministre de la Production industrielle au sortir de la guerre en 1946. Un homme au parcours singulier : successivement valet de ferme, cultivateur, marin, puis énergéticien, grand militant syndicaliste (CGT) et politique (PCF), ayant vécu la déportation. Un homme façonné par la vie et par l’engagement, qui a porté une vision claire : l’énergie n’est pas une marchandise, c’est un bien commun.
Lorsque Marcel Paul a nationalisé l’énergie, il n’a pas seulement bâti un service public universel ; il a aussi protégé des milliers de travailleurs de la précarité. Certes, les salaires étaient moins élevés que dans le secteur privé, mais ils étaient complétés par des avantages en nature - aujourd’hui remis en cause car considérés comme privilèges et non comme compensation - qui garantissaient une forme de sécurité de l’emploi et de dignité.
Et son ambition allait encore plus loin. Marcel Paul, lui-même ancien pupille de l’Assistance publique, n’a jamais cessé de se préoccuper du sort des enfants. Ce combat a irrigué toute son action, notamment à travers le développement des œuvres sociales. Grâce aux comités d’entreprise (la Caisse centrale des activités sociales pour EDF/GDF), des générations de familles ont pu accéder aux vacances, aux loisirs, à une vie culturelle riche. C’était une conquête sociale majeure : offrir à chacune et chacun, dès le plus jeune âge, une part de ce capital social et culturel trop souvent réservé à quelques-uns.
Cette conception du service public et de l’intérêt général a malheureusement été mise en cause plusieurs décennies plus tard. En 1996, sous le gouvernement d’Alain Juppé, une première directive partielle libéralise le marché de l’électricité ; puis en 1998, sous celui de Lionel Jospin, une nouvelle directive en faisait de même avec le gaz. En 2002, le gouvernement dit de la gauche plurielle décide de l’ouverture totale des marchés du gaz et de l’électricité au 1er juillet 2004 pour les professionnels et au 1er janvier 2007 pour les particuliers. De nombreux camarades énergéticiens ont alors fait le choix de quitter le Parti communiste français, car il constituait alors une partie du gouvernement.
Depuis 2021, le PCF a repris avec force l’objectif de reconstruire un grand service public de l’énergie, structuré autour d’un opérateur public intégré comme EDF aux côtés d’Engie (ex GDF), Total Énergie, et les multiples sous-traitants. Ce projet s’inscrit en opposition aux logiques libérales qui ont fragmenté le secteur, ainsi qu’aux dispositifs tels que la loi NOME et l’ARENH, qui organisent le marché concurrentiel au détriment de l’intérêt général. Cette voie est aujourd’hui plus que jamais nécessaire pour répondre à la crise énergétique : réduire les pénuries, maîtriser les coûts, réduire et supprimer des taxes sur l’abonnement et la facture, retrouver notre souveraineté et garantir un service essentiel accessible à toutes et tous.
Cette lutte est vitale. Aujourd’hui, un Français sur cinq est en situation de précarité énergétique. Environ 11 % des enfants vivent dans des logements mal chauffés. Et selon la Ligue de l’enseignement, deux enfants sur cinq ne partent pas en vacances. Ces chiffres ne sont pas abstraits : ils disent une réalité sociale brutale, indigne de la 7e puissance mondiale. Nous ne pouvons pas détourner le regard.
Nous, fils et filles d’agent·es, ayant droit, qui avons bénéficié de cette mise à l’abri, nous qui avons grandi avec cet accès à ces droits conquis dans l’après-guerre, nous petites-filles et petits-fils de Marcel Paul, soyons reconnaissants et fiers : agissons pour que ce qui a été conquis et dont nous avons bénéficié serve aux générations actuelles et suivantes.
Ainsi, nous exigeons qu’aujourd’hui, en 2026, au sein de la septième puissance mondiale, aucun enfant ne vive dans la précarité. Nous exigeons le retour à l’organisation d’un grand service public de l’énergie, qui protège, qui émancipe, et qui place l’humain avant le profit.
Rachel Ramadour
Article publié dans CommunisteS, numéro 1081 du 8 avril 2026.