La conquête de l’espace constitue, dès son origine, un instrument politique majeur. Elle pose la question de savoir qui produit la science, quels États dominent les savoirs et les technologies, et au service de quels intérêts, dans l’un des secteurs les plus avancés du point de vue la technologie.
L’espace : une vitrine politique
Six ans après l’envoi de Youri Gagarine dans l’espace, l’URSS envoie Valentina Terechkova en 1963. Ingénieure de formation et parachutiste, elle devient la première femme cosmonaute de l’histoire, mais aussi la plus jeune personne à avoir voyagé dans l’espace à seulement 26 ans. Elle demeure aujourd’hui encore la seule femme à avoir effectué une mission spatiale en solitaire. Cette date est loin d’être anodine. En 1963, les États-Unis vivent encore sous le régime de la ségrégation raciale ; le Civil Rights Act, abolissant officiellement la ségrégation dans les lieux publics et les écoles, n’est voté qu’en 1964. Cette stratégie d’ouverture se poursuit avec le programme Intercosmos. En 1980, le Cubain Arnaldo Tamayo Méndez devient le premier homme noir et le premier Latino-Américain envoyé dans l’espace à bord d’un vaisseau Soyouz. La question spatiale a donc été, dès ses débuts, profondément politique, en donnant à voir à quel projet de société ces recherches se rattachaient. Or, depuis 1963, le nombre de femmes astronautes est particulièrement faible au niveau mondial, ce qui en dit long sur la démocratisation encore limitée du secteur.
Des femmes longtemps invisibilisées dans le domaine spatial
Selon l’ONU, seules 11 % des astronautes sont des femmes, tandis que leur proportion dans l’industrie aérospatiale stagne autour de 20 % depuis plus de trente ans. Les chercheuses dans les domaines des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques restent également sous-représentées : elles ne représentent que 28,8 % des personnes travaillant dans ces secteurs à l’échelle mondiale.
Pourtant, les femmes travaillent depuis longtemps pour les agences spatiales occidentales, y compris à des postes scientifiques hautement qualifiés. Aux États-Unis, de nombreuses mathématiciennes afro-américaines ont joué un rôle essentiel dans les programmes de la NASA. Katherine Johnson, Mary Jackson et Dorothy Vaughan ont notamment contribué aux calculs orbitaux et aux avancées techniques sans lesquels plusieurs missions spatiales n’auraient pas été possibles. Leur histoire a été popularisée par le film Les Figures de l’Ombre, sorti en 2016. Malgré cela, il faut attendre 1978 pour que la NASA ouvre officiellement les centres d’entraînement des astronautes aux femmes. Et même après cette ouverture, les infrastructures restent largement pensées pour des hommes. La NASA doit ainsi annuler la première sortie spatiale exclusivement féminine de l’histoire faute de combinaisons adaptées aux tailles des astronautes… en mars 2019 !
Des sciences spatiales, masculines et élitistes
À cette sous-représentation s’ajoute une méconnaissance durable du corps des femmes dans les recherches spatiales. Lors de sa mission en 1983, Sally Ride, première Américaine à être allée dans l’espace, s’est ainsi vu demander par des ingénieurs de la NASA si cent tampons seraient suffisants pour une mission d’une semaine. Cette anecdote, devenue célèbre, illustre l’ignorance persistante concernant les réalités biologiques féminines dans un environnement scientifique pourtant extrêmement avancé.
Cette invisibilisation a des conséquences concrètes sur la recherche médicale et spatiale. Les effets de l’apesanteur, des radiations ou de l’isolement sur les corps féminins restent encore moins étudiés que ceux concernant les hommes, dans le contexte où les protocoles scientifiques se font sur un modèle masculin considéré comme universels. Il ne s’agit donc pas d’envoyer une ou quelques femmes dans l’espace, mais de remettre en cause les structures profondément masculines qui organisent le secteur spatial et la recherche. L’exemple soviétique est révélateur. Peu après l’exploit de Valentina Terechkova, le corps soviétique des femmes cosmonautes est dissous. Il faudra attendre près de dix-neuf ans pour qu’une deuxième femme soviétique, Svetlana Savitskaya, soit envoyée dans l’espace.
Aux États-Unis, les remises en cause récentes des politiques de diversité sous l’administration Trump risquent d’avoir des conséquences durables sur le recrutement des futures générations scientifiques. Ces politiques, de plus en plus privatisées, ne concernaient pas uniquement la sélection des astronautes, mais aussi l’accès à l’éducation, aux filières scientifiques et aux carrières de recherche. La médiatisation de figures comme Elon Musk participe également à personnaliser la conquête spatiale autour de quelques entrepreneurs présentés comme des visionnaires, alors que les programmes spatiaux reposent sur le travail collectif.
Sophie Adenot : une nouvelle génération de femmes astronautes
Dans ce contexte, la sélection de Sophie Adenot par l’Agence spatiale européenne en 2022 revêt une importance particulière. Pilote d’hélicoptère, ingénieure et lieutenant-colonel de l’armée française, elle appartient à une nouvelle génération de femmes astronautes. Elle rappelle l’évolution plus globale des femmes dans les domaines scientifiques, militaires et technologiques les plus stratégiques. Encore une fois, l’enjeu dépasse largement la seule question de la représentation. Les astronautes ne représentent que la partie visible des programmes spatiaux : derrière eux travaillent des milliers d’ingénieures, de chercheuses, de techniciennes et de mathématiciennes.
Nommer Sophie Adenot, c’est donc refuser que l’histoire spatiale continue de s’écrire exclusivement au masculin et par un petit nombre de personnes. C’est rappeler que la science n’est jamais neutre : elle reflète les rapports de pouvoir, les représentations sociales et les choix politiques des sociétés qui la produisent. Être attentifs aux inégalités de genre est donc bien une opportunité d’enrichissement et d’universalisation des sciences.
Maeva Durand
Article publié dans CommunisteS, numéro 1087 du 20 mai 2026.