Je pense qu’il n’est pas superflu d’évoquer quelques souvenirs historiques en cette année de commémoration du 80e anniversaire de la sécurité sociale.
Parce que l’histoire officielle, une fois de plus, se garde bien de nous éclairer sur l’origine de cette création. Ou on nous l’explique à sa manière en nous laissant croire que cette réalisation pourrait émaner d’un gouvernement bourgeois qui dans son immense générosité, a décidé de prendre en main notre avenir sanitaire et social.
On peut faire remonter l’origine de la formalisation du projet au programme du CNR « Les Jours Heureux ». Dans ce programme, on peut constater la forte influence d’idées communistes, qu’il s’agisse des nationalisations proposées ou de la mise en œuvre d’une grande sécurité sociale qui donnera des moyens de subsistance à tous ceux qui ne peuvent se les procurer par le travail.
Et si toutes les composantes de ce CNR signent le projet, dont certaines de droite, conservatrice ou libérale, cela révèle le poids des communistes dans ce comité.
Car en matière de Résistance, le rôle tenu par les communistes a été majeur et ce sont eux qui ont payé le plus lourd tribut par les sacrifices qu’ils ont consentis, et de loin. Le parti communiste n’a-t’il pas été appelé le parti des 75000 fusillés et François Mauriac, écrivain bourgeois et journaliste au Figaro n’a-t’il pas dit : « Seule dans sa masse, la classe ouvrière est restée fidèle à la patrie profanée ».
Quand viendra pour Croizat et ses camarades le temps de l’action, nul doute qu’ils avaient à cœur d’être à la hauteur du sacrifice de leurs camarades, et d’abonder les espoirs d’une France meilleure que leurs frères de lutte avaient convoqués.
Suite à des élections législatives fin octobre 1945 qui font du parti communiste le premier parti de France, Croizat sera nommé ministre avec quatre autres communistes. Il aura la charge de donner une existence réelle et concrète à cette sécurité sociale.
Et pour cela, il va faire ce qu’il connait le mieux. L’ex-ouvrier métallo, au long parcours de syndicaliste, va s’adresser au monde des travailleurs. Le message qu’il leur fait passer, c’est que la sécu n’est pas qu’une affaire de lois et de décrets, qu’elle a besoin de leurs mains et que rien ne se fera sans eux.
Et sur leur temps libre, et au premier plan les militants communistes et de la CGT, vont s’engager avec détermination à la construction de cet édifice qui verra le jour en un temps record et qui va transformer très rapidement la vie des françaises et des français.
Une des préoccupations principales de ceux qui sont à l’origine de cette institution était de sortir ce qui touchait à la santé du secteur marchand. Et pour la financer, leur choix s’est porté sur la cotisation sociale. Ce qui permettait un fonctionnement en toute autonomie, sans la
tutelle d’un état en lequel ils n’avaient pas une confiance absolue, et sans aucune emprise des dérives de la finance à l’appétit vorace et prédateur de rentabilité privée.
Si l’on ajoute que les instances décisionnaires étaient représentées à 75% par des représentants des assurés sociaux et à 25% du patronat, on mesure toute l’originalité du système français de sécurité sociale.
Et cette expérience de gestion ouvrière et démocratique a tellement bien fonctionné qu’en très peu de temps, elle s’est retrouvée à gérer un budget bien supérieur à celui de l’Etat.
Cette remise en question des enjeux de pouvoir est insupportable pour le patronat de la finance et les gouvernements bourgeois qui le soutiennent. Et c’est la raison pour laquelle les attaques et les tentatives de démantèlement contre cette institution ont été incessantes et se poursuivent encore aujourd’hui de plus belle.
Alors bien sûr, la situation actuelle n’est pas comparable à celle de l’époque de la création de la sécu et les besoins ne sont plus les mêmes. Mais quand on réfléchit à quel système nous avons besoin aujourd’hui au XXIe siècle, nous ferions bien de nous inspirer du modèle initial car cela permettrait de remettre de la démocratie et de pérenniser cette institution à laquelle les français dans leur diversité sont si attachés. Toute logique de rentabilité financière et de garantie assurantielle est incompatible avec les principes de solidarité et d’universalité inhérents à l’esprit de la sécu. Si le cap n’est pas redressé à temps, cela nous conduira inévitablement dans un système de prise en charge de la santé à l’américaine où la carte bleue remplace la carte vitale.
D’ailleurs si cette banderole représentait une carte bancaire, Croizat ne serait pas vraiment à sa place !
Dans les combats à mener, il ne faudra pas manquer de mettre en avant de nos préoccupations les enjeux que sont la santé et la solidarité, de reprendre confiance dans l’action collective et porter haut l’intérêt général.