Afrique du Sud - Une page se tourne

Publié le 05 juin 2024

Le mercredi 29 mai 2024, les Sud-Africains se sont rendus aux urnes pour les septièmes élections générales depuis la fin de l’apartheid. Ils ont élu les membres de l’Assemblée nationale d’Afrique du Sud, ainsi que ceux des assemblées des neuf provinces du pays. À cette occasion, ils ont envoyé plusieurs messages, dont celui qui a retenu l’attention des médias : la baisse significative du vote en faveur de l’African national congress (ANC).

L’ANC passe en dessous de la barre des 50 %

Même si elle est arrivée largement en tête avec 40,19 % des voix, l’ANC passe pour la première fois en dessous de la barre des 50 % et n’aura pas, par conséquent, de majorité absolue à l’Assemblée nationale qui élit le président de la République. Sur les neuf provinces que compte le pays, l’ANC a la majorité absolue dans cinq et arrive en tête dans deux autres, dont le Gauteng (la plus urbanisée du pays avec Pretoria la capitale administrative, Johannesburg la capitale économique et le plus grand township Soweto).

Selon plusieurs analystes, ce revers électoral est imputable pour une large part au président Cyril Ramaphosa qui n’a pas su apporter de solutions aux problèmes qui minent le quotidien des Sud-Africains (chômage de masse, insécurité, persistance de grandes inégalités basées sur la race, corruption…). Pour l’éditorialiste de City Press, Mondli Makhana, les choses sont claires : sous « Cyril, the serial loser », le parti n’a cessé de perdre du terrain.

Si l’ANC a perdu du terrain, passant de 57 % en 2019 à 40 % en 2024, son principal concurrent, le Democratic alliance (DA), en n’a pas profité. Avec 21,81 %, il n’améliore que d’un point son score des précédentes élections générales. Ce parti reste perçu comme celui des Sud-Africains blancs et métis de la province du Cap occidental. Il n’a pas réussi à capter le mécontentement des classes moyennes de l’électorat noir et encore moins celui des classes populaires.

Le parti qui fait une entrée fracassante sur l’échiquier politique du pays est Umkhonto we Sizwe (MK) de l’ancien président du pays et de l’ANC, Jacob Zuma. Ce parti né il y a six mois a obtenu 2 344 309 voix (14,58 % des suffrages). Pour son parti, Jacob Zuma n’a pas cherché bien loin, il a puisé dans le patrimoine et l’histoire de l’ANC. Il a pris le logo et le nom de la branche militaire de l’ANC pendant la lutte contre l’apartheid. Le succès du parti de Zuma est un peu en trompe-l’œil, car le vote est à 90 % concentré dans trois provinces (KwaZulu-Natal, Gauteng et Mpumalanga). La seule province où le parti arrive en tête est le KwaZulu-Natal. Il y obtient près de 46 % des suffrages et devra forger des alliances s’il veut diriger l’exécutif local. MK a fait campagne sur un thème récurrent de la politique : la question des terres. Mais également le renforcement du pouvoir des chefs traditionnels et un référendum sur la peine de mort. Au cours de la campagne, Jacob Zuma a suggéré que les jeunes filles enceintes soient envoyées à… Robben Island pour y poursuivre leurs études.

 

Quelle coalition pour diriger le pays ?

La perte de majorité à l’Assemblée nationale met l’ANC dans une situation inédite. Si, dans le passé, l’ANC a dirigé le pays en coalition avec d’autres forces politiques, ce n’était pas faute de majorité parlementaire. C’était plutôt des arrangements politiques dans le cadre du processus de sortie de la période l’apartheid. Dans la configuration de 2024, l’ANC n’est plus en situation d’hégémonie. Certes, il reste le principal parti, mais il a besoin de forces d’appoints pour diriger de manière stable. Le DA et Economic Freedom Fighters (EFF) de Julius Sello Malema se sont déclarés prêts à gouverner avec l’ANC. MK exige la mise à l’écart du président Cyril Ramaphosa comme préalable. Selon plusieurs sources, le DA est l’option préférée de Ramaphosa. Les milieux d’affaires poussent également dans ce sens. L’EFF, qui est arrivé en quatrième position avec 1 529 961 voix (9,52 %), bénéficie de la faveur de nombreux cadres de l’ANC, dont le vice-président Paul Shipokosa Mashatile.

Dans les prochaines semaines, ces débats seront tranchés. Mais dans tous les cas, il s’agira d’un choix fort : assumer le statu quo et l’option néolibérale ou prendre un virage plus social comme les mesures prises dans les dernières semaines de la campagne électorale le laissent entrevoir. Cyril Ramaphosa a promulgué, le 15 mai 2024, la loi instaurant une couverture santé universelle (NHI). Cette loi crée un fonds qui permettra de garantir l’accès aux soins de santé de tous.

Félix Atchadé

Collectif Afrique PCF

Article publié dans CommunisteS, n°999, 5 juin 2024.