Du 26 au 28 septembre s’est tenue à Mexico la 28e édition du séminaire du Parti du travail (PT). Cette rencontre annuelle est sans doute le principal temps de rencontre et d’échanges entre forces progressistes et de gauche latino-américaines, après le Forum de São Paulo, qui a lieu quelques semaines plus tôt. Le séminaire du PT a de plus la particularité d’accueillir des partis du monde entier : d’Afrique, d’Amérique du Nord, d’Asie, du Moyen-Orient ou encore d’Europe, dont le PCF.
La thématique choisie pour cette édition était « Les partis et une nouvelle société », les débats s’organisant autour de trois grands axes : « Géopolitique et géoéconomie dans un nouvel ordre mondial contesté », « Bilans, enseignements et projections des gouvernements progressistes et de gauche et des luttes sociales en Amérique latine », ainsi que des sujets de conjoncture tels que les violences commises par les droites, le crime organisé, les expériences en communication politique, ou encore les stratégies à mettre en œuvre face au changement climatique.
Il serait impossible de résumer ici les dizaines d’interventions qui se sont succédé au cours de ces trois jours intenses. Quelques grandes lignes se dégagent toutefois de celles-ci. Dans l’analyse de la situation mondiale, à l’heure où les conflits et guerres se multiplient et où les puissances « occidentales », États-Unis en tête, tentent de maintenir leur prépondérance, l’émergence d’un monde « multipolaire » est vue comme une tendance positive à favoriser afin d’ouvrir de nouveaux espaces pour la libre détermination des peuples, la paix et un développement plus équilibré. À ce titre, l’élargissement des BRICS est vu avec de grands espoirs, de même que les avancées vers une dé-dollarisation des échanges commerciaux.
Les agressions et massacres de masse commis par le gouvernement israélien en Palestine et au Liban produisent une profonde indignation à travers l’Amérique latine, et la solidarité avec le peuple palestinien a été au cœur des trois jours de débats, réaffirmée dans la quasi-totalité des interventions. En janvier dernier, les gouvernements du Mexique et du Chili avaient saisi le procureur de la Cour pénale internationale, afin que celui-ci enquête sur l’éventuelle commission de crimes relevant de sa compétence en Palestine, rejoignant les efforts d’autres pays du Sud devant les juridictions internationales. Soulignons également à cet égard la présence à Mexico d’Ofer Cassif, dirigeant du Parti communiste d’Israël, pour faire entendre la voix de celles et ceux qui, dans ce pays, luttent pour le cessez-le-feu, la fin de la colonisation et des politiques d’apartheid dans les territoires occupés.
Prenant la parole pour le Parti de la gauche européenne, Marco Consolo a rappelé l’importance de continuer à œuvrer pour la paix en Europe et une solution politique à la guerre en Ukraine, en soutenant notamment les efforts du Brésil et de la Chine en ce sens.
Sur le plan interne, les pays d’Amérique latine et des Caraïbes vivent des processus politiques contradictoires, marqués à la fois par des avancées progressistes inédites et par la montée de courants réactionnaires et autoritaires, que ceux-ci soient au pouvoir (Argentine, Salvador) ou cherchent à (re)conquérir celui-ci (Brésil, Colombie). Ces phénomènes sont également présents en Europe, c’est pourquoi le PCF a axé sa présentation sur la situation en France, en exposant la situation issue des élections législatives : déni démocratique et crise politique, danger toujours présent de l’extrême droite, rôle du NFP et débats stratégiques pour construire une majorité populaire.
Le Mexique joue désormais un rôle prépondérant dans le panorama de la gauche latino-américaine et au-delà, à l’issue du mandat du président Andrés Manuel López Obrador (qu’il finit avec un taux d’approbation de plus de 70 %) et suite aux élections de juin dernier, qui ont vu la victoire de Claudia Shainbaum avec 59 % des voix au premier tour1. Sheinbaum, première femme élue à la tête du pays, prenait ses fonctions le 1er octobre, donnant au séminaire une effervescence particulière.
Comme l’a expliqué Citlalli Hernández, présidente sortante du Mouvement de régénération nationale MORENA, le processus mexicain de la « Quatrième transformation » (4T), étant arrivé au pouvoir plus tard que d’autres processus de la région, a pu apprendre des succès et des erreurs de ceux-ci. Aux côtés des politiques sociales, un important processus idéologique de masse, la « révolution des consciences » a été mené afin de combattre le sens commun néolibéral et de construire une nouvelle hégémonie culturelle.
Dirigeant historique du PT, parti issu du maoïsme qui constitue actuellement « l’aile gauche » de la 4T, Alberto Anaya, connu sous le surnom de profe (professeur) a complété l’analyse en soutenant que la viabilité d’un projet politique de gauche ayant conquis le pouvoir par la voie électorale, donc dans un cadre issu de la démocratie libérale bourgeoise, devait reposer sur des avancées progressives, en fonction des besoins et des revendications de la population, tout en renforçant l’organisation des citoyens pour construire le sujet historique de la révolution. Il s’agit donc d’utiliser le pouvoir institutionnel pour construire le pouvoir populaire.
Pour Anaya, il est indispensable dans la phase actuelle de favoriser le développement économique, scientifique, technique du Mexique, en assumant d’agir dans un cadre capitaliste. Le deuxième pilier de la viabilité du processus est en effet économique, la création de richesses, la stabilité et l’équilibre budgétaire devant permettre de construire un État providence en mesure d’opérer les transformations nécessaires.
Se tenant à un moment charnière et avec la participation d’une grande diversité d’organisations de gauche, le séminaire du PT aura été l’occasion de nombreux échanges et de partage d’analyse, pour mesurer ce qui nous unit, et parfois ce qui nous sépare, et ainsi contribuer au renforcement d’un internationalisme si nécessaire aujourd’hui.
Cyrille Benoît
Article paru dans CommunisteS n°1013 - 9/10/2024