Les enjeux internationaux du corridor de Zanguezour : n’oublions pas l’Arménie !

Publié le 03 septembre 2025

L’accord entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan à propos du corridor de Zanguezour est passé un peu inaperçu en plein cœur de l’été. Il a été signé le 8 août sous l’égide de Trump entre une Arménie défaite, affaiblie et toujours menacée et un Azerbaïdjan qui, sous la férule de la dynastie autocratique Aliev, est fort du soutien de la Turquie d’Erdogan et de sa force de frappe énergétique.

Il ne s’agit pas d’un simple épisode régional affectant uniquement le sud Caucase, mais d’un épisode important dans la recomposition des rapports de force mondiaux, révélateur des moteurs des politiques impérialistes contemporaines.

De quoi parle-t-on ? Il s’agit d’un passage reliant l’Azerbaïdjan à l’enclave azerbaidjanaise du Nakhitchevan à travers le territoire souverain de l’Arménie et sa province méridionale de Syunik. La constitution de ce corridor est une ancienne revendication de Bakou qui a repris de la force après la guerre contre la république d’Artsakh de 2020, quand l’armée azerbaidjanaise s’est emparée de villages appartenant au territoire internationalement reconnu de l’Arménie ; et encore davantage lorsque la dictature d’Aliev a liquidé la république d’Artsakh en 2023 et commis, dans l’indifférence générale, une épuration ethnique de masse, en violant le droit international.

Si l’accord garantit formellement la souveraineté de l’Arménie sur le corridor, il s’agit bien en réalité d’un accord entre Washington, Bakou et Ankara qui souhaitent se partager l’influence dans la région. Une concession de 99 ans est accordée aux États-Unis pour y contrôler l’ensemble des réseaux qui vont y passer : chemin de fer, pipelines, fibre optique. Les droits exclusifs sont accordés aux États-Unis sous le nom pompeux de « Route Trump pour la paix et la prospérité internationales ». C’est le retour aux concessions du temps des traités inégaux contre la Chine !

Cela satisfait pleinement Aliev et Erdogan qui poursuivent ainsi leur objectif de collaboration énergétique et idéologique sur les dépouilles du peuple arménien. Le pipeline du Caucase Sud, Bakou-Tbilissi-Erzurum pourra être raccourci. Les deux dictateurs y voient également une réalisation d’un projet nationaliste et expansionniste pan-turquiste qui les rassemble.

L’intervention des États-Unis donne une dimension internationale à ce projet en connectant les routes énergétiques venant d’Asie Centrale à la Turquie et à la Méditerranée. Des milliards de dollars sont en jeu. Trump y voit son intérêt : assurer une présence américaine dans la région sans intervention militaire pour contrôler un réseau énergétique clé, et une voie d’exportation d’énergie et de minerais qui contrecarre les Nouvelles routes de la Soie chinoises. La dimension de confrontation avec la Chine dans cet accord est assumée explicitement par le sénateur du Montana Steve Daines qui figure parmi les négociateurs américains avec la Chine sur les droits de douane ! Le corridor de Zanghezour est donc, pour les États-Unis, un élément de leur stratégie de Grand Moyen-Orient in fine dirigé contre la Chine.
La Turquie et l’Azerbaïdjan, qui veulent prendre la primauté dans la recomposition des rapports de force régionaux, y trouvent leur intérêt. Cela n’empêche pas Erdogan de se rendre ces jours-ci au sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai qui se tient à Tianjin, en Chine.
Enfin, cet accord tient aussi aux intérêts de Washington, de Bakou et d’Ankara de marginaliser la Russie et l’Iran dans le Caucase sud, profitant que les efforts de la Russie sont concentrés contre l’Ukraine -et aussi sur l’Arctique- d’une part, et de l’affaiblissement stratégique de la dictature théocratique au pouvoir à Téhéran.

Pour toutes ces raisons, l’accord de Washington sur le corridor de Zanguezour revêt une importance majeure. Il est l’illustration des modalités d’exercice de l’impérialisme dans la phase actuelle des recompositions mondiales. Ce dernier est en effet marqué par les conjonctions des intérêts entre puissances régionales pour la domination régionale avec les recompositions et les tensions internationales d’une part, et par la bataille pour le contrôle des réseaux énergétiques et numériques, absolument stratégiques dans les modalités contemporaines d’accumulation du capitalisme. Pour les États-Unis, cela est une nouvelle illustration de la stratégie de Trump de chercher à contrôler les réseaux énergétiques et numériques qui lui semblent stratégiques, sans intervention militaire, à contenir la Russie et l’Iran et à garder en ligne de mire la Chine.

Cet accord consacre la violation du droit international commis par le régime de Bakou à l’encontre du peuple arménien. Ce sont une nouvelle fois les peuples qui en sont victimes, ici en premier lieu le peuple arménien.

N’oublions pas le peuple arménien toujours menacé dans son existence !

Vincent Boulet,
membre du Comité exécutif national
en charge des relations internationales

Article publié dans CommunisteS, numéro 1052 du 3 septembre 2025.

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