La résolution adoptée par le Conseil national du 15 mars précise le projet du PCF en ce qui concerne l’industrie de défense : « L’heure est à débattre de notre conception de la défense nationale et des moyens à y consacrer. Les 800 milliards de dépenses militaires supplémentaires par l’UE sont destinés à enrichir les marchands de canons et constituent une nouvelle étape dans l’escalade. Nous refusons cette logique de surarmement alors que la France dépense déjà 50,5 milliards d’euros pour son budget militaire. La politique de défense que nous portons nécessite la construction d’un pôle public de défense, au service des besoins capacitaires de la défense nationale, en toute indépendance de l’OTAN et des États-Unis, et non au service des intérêts capitalistes de l’exportation d’armes. Notre ambition doit aller de pair avec une grande politique de renouveau industriel de la France, avec le fait de privilégier l’emploi et la formation, et de déployer la recherche en grand avec le souci de technologies duales, militaires et civiles. Cela implique de déployer les investissements nécessaires en lien avec les travailleur·ses des industries stratégiques. Des coopérations européennes sont nécessaires pour construire des alternatives aux GAFAM et à Starlink, notamment dans le domaine spatial avec Galileo et Iris2. Il s’agit, dès à présent, de planifier une politique pour dix ans. »
L’article de Jean-Charles Schmidt, responsable de la commission Défense et industries stratégiques du secteur international, développe cette approche et y donne une profondeur historique.
Un peu d’histoire
Le camarade Colbert, à la demande de Louvois, organise les industries royales de l’armement sur terre et sur mer. S’ensuit une architecture industrielle organisée autour d’arsenaux royaux qui ont pour mission de livrer les armes dont l’armée royale et sa Marine naissante ont besoin. Ainsi les flottes du Ponant et du Levant se voient adossées à des arsenaux et chantiers navals (Rochefort Brest, Cherbourg, Toulon). Des forêts royales sont inventoriées, particulièrement les Chênaies, pour la construction de la flotte face aux puissances navales de l’époque : Provinces-Unies (futurs Pays-Bas), à la Grande-Bretagne et à Venise. Est créé dans ce contexte l’Office royal des Forêts qui compta parmi ses agents royaux Jean de la Fontaine.
Ainsi, le duel d’artillerie dans la Bataille de Valmy, bataille fondatrice de notre République, fut remporté grâce au canon Gribeauval qui assura plus tard les campagnes napoléoniennes. La Révolution française intégra les Arsenaux qui devinrent nationaux, et leurs ouvriers furent considérés comme ouvriers à statut particulier. C’est la base de la mobilisation des industries de défense par le comité de salut public, qui est une des bases des victoires de l’armée de l’an II, avec la mobilisation de la nation.
Une dernière touche : le premier consul constatant l’impéritie et la corruption des fournisseurs de nos armées (on dirait aujourd’hui la logistique) créa l’arme du Train des équipages.
Cela ne devait pas évoluer jusqu’en 1870.
Mais après la défaite de 1870-1871, des arsenaux sont déplacés d’Alsace Moselle. La Manufacture de Tulle est créée pour remplacer celle de Mulhouse. La MAS (manufacture d’armes) est créée à Saint-Etienne au grand dam du patronat local qui voit arriver les « Rouges », organisés et revendicatifs, qui vont se mobiliser pour augmenter les salaires locaux. Bergerac voit arriver le Service des poudres et explosifs. C’est une révolution sociale pour ces régions sous-industrialisées. L’impact économique sera considérable. Des grandes écoles sont développées pour répondre aux recherches.
La Première Guerre mondiale voit se développer des sociétés publiques ou privées en Région parisienne ou à Toulouse, ville loin du front. Autre élément : le char est développé à Saint-Chamond et chez Renault sur un cahier des charges élaboré par le général Etienne. L’armée mécanique voit fleurir des groupes privés qui doublent les arsenaux : Hotchkiss, Renault, Latil, Panhard, Citroën, et pour l’aviation Bloch, Moranne et Farmann. Dès 1936, Louis Renault, favorable à une politique d’apaisement et de collaboration avec l’Allemagne nazie, refuse de passer en économie de guerre. Le gouvernement de Front populaire décide la nationalisation des industries d’armement. Le bloc « armement » est extrait de la société Renault. Il devient l’Atelier mécanique d’Issy-les-Moulineaux. Le CNR, dans son programme, constate que le patronat a failli et lance un grand plan de réorganisation de nos industries. Sous l’impulsion du ministre communiste Charles Tillon se regroupent Nord-Aviation, Sud-Aviation et la Snecma qui deviennent des entreprises nationales. De l’autre, l’aviation militaire est confiée au groupe Dassault-Breguet. Grâce à la qualité des personnels et la force de la CGT, ils sortent La Caravelle d’un côté et de l’autre Le Mystère 4.
De Gaulle, après son retour au pouvoir, souhaite « franciser nos équipements pour nous rendre indépendants ». Le plan calcul, les chaines de l’AMX 13 et ses dérivés se terminent par le char AMX30, remplaçant à l’époque le M47 américain. Cette politique, à ce jour, nous a permis de disposer d’un outil indépendant, qui reste cependant insuffisamment tourné vers les applications civiles, du fait de la pression du patronat qui voyait d’un mauvais œil les performances de nos arsenaux.
À partir de Jacques Chirac, le capital voit avec l’expansion du commerce des armes un gisement de profits. Premier acte : la fermeture de Tarbes, l’externalisation en Suède de la SNPE, successeur du Service des poudres et explosifs, la fermeture de Châtellerault et de l’atelier de munitions du Mans, la liquidation des industries du petit calibre (Saint-Etienne et Manhurin) conduisant à l’achat de pistolets italiens aux dépens du FAMAS sous Sarkozy. Il faut y ajouter la privatisation de la SNECMA en SAFRAN, la transformation de Roanne et Bourges en société devenue KNDS France, partagée à 50-50 avec les Allemands (pour la production du char Leclerc).
La fonderie de Tarbes est sauvée grâce à la lutte opiniâtre des travailleurs avec la CGT et le soutien des élus communistes.
Citons enfin Atos, seule entreprise européenne de supercalculateurs, qui est l’objet d’une intense bataille où nos élus sont en première ligne avec Fabien Roussel, Fabien Gay et Édouard Benard.
À cela ajoutons les raids que mènent le capital américain et les capitaux européens sur nos pépites industrielles, à l’image de Renault Défense vendu à un groupe belge à capitaux luxembourgeois, KNDS, dont le siège est à Amsterdam.
Face à toutes ces attaques, les différents gouvernements ont fait preuve d’irresponsabilité. Ils ont créé une situation de dépendance face au marché. À nouveau : « on croit se battre pour son pays, on meurt pour des conseils d’administration ».
Il est temps de reconstruire une base industrielle et technologique de défense, sous contrôle public, avec les travailleurs des industries de défense, pour répondre aux besoins de la défense nationale et de la nouvelle industrialisation du pays, et non pour les intérêts des marchands de canon.
Vincent Boulet
Article publié dans CommunisteS, numéro 1034 du 19 mars 2025.